The Project Gutenberg EBook of En famille, by Hector Malot

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: En famille

Author: Hector Malot

Release Date: October 19, 2004 [EBook #13793]
[This file last updated October 31, 2010]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN FAMILLE ***




Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com





Hector Malot

EN FAMILLE
(1893)



Table des matires

TOME PREMIER
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
TOME SECOND
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL



TOME PREMIER


I

Comme cela arrive souvent le samedi vers trois heures, les abords
de la porte de Bercy taient encombrs, et sur le quai, en quatre
files, les voitures s'entassaient  la queue leu leu: haquets
chargs de fts, tombereaux de charbon ou de matriaux, charrettes
de foin ou de paille, qui tous, sous un clair et chaud soleil de
juin, attendaient la visite de l'octroi, presss d'entrer dans
Paris  la veille du dimanche.

Parmi ces voitures, et assez loin de la barrire, on en voyait une
d'aspect bizarre avec quelque chose de misrablement comique,
sorte de roulotte de forains mais plus simple encore, forme d'un
lger chssis tendu d'une grosse toile; avec un toit en carton
bitum, le tout port sur quatre roues basses.

Autrefois la toile avait d tre bleue, mais elle tait si
dteinte, salie, use, qu'on ne pouvait s'en tenir qu' des
probabilits  cet gard, de mme qu'il fallait se contenter d'
peu prs si l'on voulait dchiffrer les inscriptions effaces qui
couvraient ses quatre faces: l'une, en caractres grecs, ne
laissait plus deviner qu'un commencement de mot: [image caractres
grecs]; celle au-dessous semblait tre de l'allemand: _graphie_;
une autre de l'italien: _FIA_; enfin la plus frache et franaise,
celle-l: PHOTOGRAPHIE, tait videmment la traduction de toutes
les autres, indiquant ainsi, comme une feuille de route, les
divers pays par lesquels la pauvre guimbarde avait roul avant
d'entrer en France et d'arriver enfin aux portes de Paris.

tait-il possible que l'ne qui y tait attel l'et amene de si
loin jusque-l?

Au premier coup d'oeil on pouvait en douter, tant il tait maigre,
puis, vid; mais,  le regarder de plus prs, on voyait que cet
puisement n'tait que le rsultat des fatigues longuement
endures dans la misre. En ralit, c'tait un animal robuste,
d'assez grande taille, plus haute que celle de notre ne d'Europe,
lanc, au poil gris cendr avec le ventre clair malgr les
poussires des routes qui le salissaient; des lignes noires
transversales marquaient ses jambes fines aux pieds rays, et, si
fatigu qu'il fut, il n'en tenait pas moins sa tte haute d'un air
volontaire, rsolu et coquin. Son harnais se montrait digne de la
voiture, rafistol avec des ficelles de diverses couleurs, les
unes grosses, les autres petites, au hasard des trouvailles, mais
qui disparaissaient sous les branches fleuries et les roseaux,
coups le long du chemin, dont on l'avait couvert pour le dfendre
du soleil et des mouches.

Prs de lui, assise sur la bordure du trottoir, se tenait une
petite fille de onze  douze ans qui le surveillait.

Son type tait singulier: d'une certaine incohrence, mais sans
rien de brutal dans un trs apparent mlange de race. Au contraire
de l'inattendu de la chevelure ple et de la carnation ambre, le
visage prenait une douceur fine qu'accentuait l'oeil noir, long,
fut et grave. La bouche aussi tait srieuse. Dans l'affaissement
du repos le corps s'tait abandonn; il avait les mmes grces que
la tte,  la fois dlicates et nerveuses; les paules taient
souples d'une ligne menue et fuyante dans une pauvre veste carre
de couleur indfinissable, noire autrefois probablement; les
jambes volontaires et fermes dans une pauvre jupe large on loques;
mais la misre de l'existence n'enlevait cependant rien  la
fiert de l'attitude de celle qui la portait.

Comme l'ne se trouvait plac derrire une haute et large voilure
de foin, la surveillance en et t facile si de temps en temps il
ne s'tait pas amus  happer une goule d'herbe, qu'il tirait
discrtement avec prcaution, en animal intelligent qui sait trs
bien qu'il est en faute.

Palikare, veux-tu finir!

Aussitt il baissait la tte comme un coupable repentant, mais ds
qu'il avait mang son foin en clignant de l'oeil et en agitant ses
oreilles, il recommenait avec un empressement qui disait sa faim.

 un certain moment, comme elle venait de le gronder pour la
quatrime ou cinquime fois, une voix sortit de la voiture,
appelant:

Perrine!

Aussitt sur pied, elle souleva un rideau et entra dans la
voiture, o une femme tait couche sur un matelas si mince qu'il
semblait coll au plancher.

As-tu besoin de moi, maman?

-- Que fait donc Palikare?

-- Il mange le foin de la voiture qui nous prcde.

-- Il faut l'en empcher.

-- Il a faim.

-- La faim ne nous permet pas de prendre ce qui ne nous appartient
pas; que rpondrais-tu au charretier de cette voiture s'il se
fchait?

-- Je vais le tenir de plus prs.

-- Est-ce que nous n'entrons pas bientt dans Paris?

-- Il faut attendre pour l'octroi.

-- Longtemps encore?

-- Tu souffres davantage?

-- Ne t'inquite pas; l'touffement du renferm; ce n'est rien,
dit-elle d'une voix haletante, siffle plutt qu'articule.

C'taient l les paroles d'une mre qui veut rassurer sa fille; en
ralit elle se trouvait dans un tat pitoyable, sans respiration,
sans force, sans vie, et, bien que n'ayant pas dpass vingt-six
ou vingt-sept ans, au dernier degr de la cachexie; avec cela des
restes de beaut admirables, la tte d'un pur ovale, des yeux doux
et profonds, ceux mme de sa fille, mais avivs par le souffle de
la maladie.

Veux-tu que je te donne quelque chose? demanda Perrine.

-- Quoi?

-- Il y a des boutiques, je peux t'acheter un citron; je
reviendrais tout de suite.

-- Non. Gardons notre argent; nous en avons si peu! Retourne prs
de Palikare et fais en sorte de l'empcher de voler ce foin.

-- Cela n'est pas facile.

-- Enfin veille sur lui.

Elle revint  la tte de l'ne, et comme un mouvement se
produisait, elle le retint de faon qu'il restt assez loign de
la voiture de foin pour ne pas pouvoir l'atteindre.

Tout d'abord il se rvolta, et voulut avancer quand mme, mais
elle lui parla doucement, le flatta, l'embrassa sur le nez; alors
il abaissa ses longues oreilles avec une satisfaction manifeste et
voulut bien se tenir tranquille.

N'ayant plus  s'occuper de lui, elle put s'amuser  regarder ce
qui se passait autour d'elle: le va-et-vient des bateaux-mouches
et des remorqueurs sur la rivire; le dchargement des pniches au
moyen des grues tournantes qui allongeaient leurs grands bras de
fer au-dessus d'elles et prenaient, comme  la main, leur
cargaison pour la verser dans des wagons quand c'taient des
pierres, du sable ou du charbon, ou les aligner le long du quai
quand c'taient des barriques; le mouvement des trains sur le pont
du chemin de fer de ceinture dont les arches barraient la vue de
Paris qu'on devinait dans une brume noire plutt qu'on ne le
voyait; enfin prs d'elle, sous ses yeux, le travail des employs
de l'octroi qui passaient de longues lances  travers les voitures
de paille, ou escaladaient les fts chargs sur les haquets, les
peraient d'un fort coup de foret, recueillaient dans une petite
tasse d'argent le vin qui en jaillissait, en dgustaient quelques
gouttes qu'ils crachaient aussitt.

Comme tout cela tait curieux, nouveau; elle s'y intressait si
bien, que le temps passait, sans qu'elle en et conscience.

Dj un gamin d'une douzaine d'annes qui avait tout l'air d'un
clown, et appartenait srement  une caravane de forains dont les
roulottes avaient pris la queue, tournait autour d'elle depuis dix
longues minutes, sans qu'elle et fait attention  lui, lorsqu'il
se dcida  l'interpeller:

V'l un bel ne!

Elle ne dit rien.

Est-ce que c'est un ne de notre pays? a m'tonnerait joliment.

Elle l'avait regard, et voyant qu'aprs tout il avait l'air bon
garon, elle voulut bien rpondre:

Il vient de Grce.

-- De Grce!

-- C'est pour cela qu'il s'appelle Palikare.

-- Ah! c'est pour cela!

Mais malgr son sourire entendu, il n'tait pas du tout certain
qu'il et trs bien compris pourquoi un ne qui venait de Grce
pouvait s'appeler Palikare.

C'est loin, la Grce? demanda-t-il.

-- Trs loin.

-- Plus loin que... la Chine?

-- Non, mais loin, loin.

-- Alors vous venez de la Grce?

-- De plus loin encore.

-- De la Chine?

-- Non; c'est Palikare qui vient de la Grce.

-- Est-ce que vous allez  la fte des Invalides?

-- Non.

-- Ousque vous allez?

--  Paris.

-- Ousque vous remiserez votre roulotte?

-- On nous a dit  Auxerre qu'il y avait des places libres sur les
boulevards des fortifications?

Il se donna deux fortes claques sur les cuisses en plongeant de la
tte.

Les boulevards des fortifications, oh l l l!

-- Il n'y a pas de places?

-- Si.

-- Eh bien?

-- Pas pour vous. C'est, voyou les fortifications. Avez-vous des
hommes dans votre roulotte, des hommes solides qui n'aient pas
peur d'un coup de couteau? J'entends d'en donner et d'en recevoir.

-- Nous ne sommes que ma mre et moi, et ma mre est malade.

-- Vous tenez  votre ne?

-- Bien sr.

-- Eh bien, demain votre ne vous sera vol; v'l pour commencer,
vous verrez le reste; et a ne sera pas beau; c'est Gras Double
qui vous le dit.

-- C'est vrai cela?

-- Pardi, si c'est vrai; vous n'tes jamais venue  Paris?

-- Jamais.

-- a se voit; c'est donc des moules ceux d'Auxerre qui vous ont
dit que vous pouviez remiser l? pourquoi que vous n'allez pas
chez Grain de Sel?

-- Je ne connais pas Grain de Sel.

-- Le propritaire du Champ Guillot, quoi! c'est clos de
palissades fermes la nuit; vous n'auriez rien  craindre, on sait
que Grain de Sel aurait vite fichu un coup de fusil a ceux qui
voudraient entrer la nuit.

-- C'est cher?

-- L'hiver oui, quand tout le monde rapplique  Paris, mais en ce
moment je suis sur qu'il ne vous ferait pas payer plus de quarante
sous la semaine, et votre ne trouverait sa nourriture dans le
clos, surtout s'il aime les chardons.

-- Je crois bien qu'il les aime!

-- Il sera  son affaire; et puis Grain de Sel n'est pas un
mauvais homme.

-- C'est son nom, Grain de Sel?

-- On l'appelle comme a parce qu'il a toujours soif. C'est un
ancien biffin qui a gagn gros dans le chiffon, qu'il n'a quitt
que quand il s'est fait craser un bras, parce qu'un seul bras
n'est pas commode pour courir les poubelles; alors il s'est mis 
louer son terrain, l'hiver pour remiser les roulottes, l't  qui
il trouve; avec a, il a d'autres commerces: il vend des petits
chiens de lait.

-- C'est loin d'ici le Champ Guillot?

-- Non,  Charonne; mais je parie que vous ne connaissez seulement
pas Charonne?

-- Je ne suis jamais venue  Paris.

-- Eh bien, c'est l.

Il tendit le bras devant lui dans la direction du nord.

Une fois que vous avez, pass la barrire, vous tournez, tout de
suite  droite, et vous suivez le boulevard le long des
fortifications pendant une petite demi-heure; quand vous avez
travers le cours de Vincennes, qui est une large avenue, vous
prenez sur la gauche et vous demandez; tout le monde connat le
Champ Guillot.

-- Je vous remercie; je vais en parler a maman; et mme, si vous
vouliez rester auprs de Palikare deux minutes, je lui en
parlerais tout de suite.

-- Je veux bien; je vas lui demander de m'apprendre le grec.

-- Empchez-le, je vous prie, de prendre du foin.

Perrine entra dans la voiture et rpta  sa mre ce que le jeune
clown venait de lui dire.

S'il en est ainsi, il n'y a pas  hsiter, il faut aller 
Charonne; mais trouveras-tu ton chemin? Pense que nous serons dans
Paris.

-- Il parait que c'est trs facile.

Au moment de sortir elle revint prs de sa mre et se pencha vers
elle:

Il y a plusieurs voitures qui ont des bches, on lit dessus:
Usines de Maraucourt, et au-dessous le nom: Vulfran
Paindavoine; sur les toiles qui couvrent les pices de vin
alignes le long du quai on lit aussi la mme inscription.

-- Cela n'a rien d'tonnant.

-- Ce qui est tonnant c'est de voir ces noms si souvent rpts.


II

Quand Perrine revint prendre sa place auprs de son ne, il
s'tait enfonc le nez dans la voiture de foin, et il mangeait
tranquillement comme s'il avait t devant un rtelier.

Vous le laissez manger? s'cria-t-elle.

-- J'vous crois.

-- Et si le charretier se fche?

-- Faudrait pas avec moi.

Il se mit en posture d'invectiver un adversaire, les poings sur
les hanches, la tte renverse.

Oh, croquant!

Mais son concours ne fut pas ncessaire pour dfendre Palikare;
c'tait au tour de la voiture de foin d'tre sonde  coups de
lance par les employs de l'octroi, et elle allait passer la
barrire.

Maintenant a va tre  vous; je vous quitte. Au revoir,
mam'zelle; si vous voulez jamais avoir de mes nouvelles, demandez
Gras Double, tout le monde vous rpondra.

Les employs qui gardent les barrires de Paris sont habitus 
voir bien des choses bizarres, cependant celui qui monta dans la
voiture photographique eut un mouvement de surprise en trouvant
cette jeune femme couche; et surtout en jetant les yeux  et l
d'un rapide coup d'oeil qui ne rencontrait partout que la misre.

Vous n'avez rien  dclarer? demanda-t-il en continuant son
examen.

-- Rien.

-- Pas de vin, pas de provisions?

-- Rien.

Ce mot deux fois rpt tait d'une exactitude rigoureuse: en
dehors du matelas, de deux chaises de paille, d'une petite table,
d'un fourneau en terre, d'un appareil et de quelques ustensiles
photographiques, il n'y avait rien dans cette voiture: ni malles,
ni paniers, ni vtements.

C'est bien, vous pouvez entrer.

La barrire passe, Perrine tourna tout de suite  droite, comme
Gras Double lui avait recommand, conduisant Palikare par la
bride. Le boulevard qu'elle suivait longeait le talus des
fortifications, et dans l'herbe roussie, poussireuse, use par
plaques, des gens taient couchs qui dormaient sur le dos ou sur
le ventre, selon qu'ils taient plus ou moins aguerris contre le
soleil, tandis que d'autres s'tiraient les bras, leur sommeil
interrompu, en attendant de le reprendre. Ce qu'elle vit de la
physionomie de ceux-l, de leurs ttes ravages, culottes,
hirsutes, de leurs guenilles, et de la faon dont ils les
portaient, lui fit comprendre que cette population des
fortifications ne devait pas, en effet, tre trs rassurante la
nuit, et que les coups de couteau devaient s'changer l
facilement.

Elle ne s'arrta pas  cet examen, maintenant sans intrt pour
elle, puisqu'elle ne se trouverait pas mle  ces gens, et elle
regarda de l'autre ct, c'est--dire vers Paris.

H quoi! ces vilaines maisons, ces hangars, ces cours sales, ces
terrains vagues o s'levaient des tas d'immondices, c'tait
Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son
pre, dont elle rvait depuis longtemps, et avec des imaginations
enfantines, d'autant plus feriques que le chiffre des kilomtres
diminuait  mesure qu'elle s'en rapprochait; de mme, de l'autre
ct du boulevard, sur les talus, vautrs dans l'herbe comme des
bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires,
taient des Parisiens.

Elle reconnut le cours de Vincennes  sa largeur et, aprs l'avoir
dpass, tournant  gauche, elle demanda le Champ Guillot. Si tout
le monde le connaissait, tout le monde n'tait pas d'accord sur le
chemin  prendre pour y arriver, et elle se perdit plus d'une fois
dans les noms de rues qu'elle devait suivre.  la fin cependant,
elle se trouva devant une palissade forme de planches, les unes
en sapin, les unes en bois non corc, celles-ci peintes, celles-
l goudronnes, et quand, par la barrire ouverte  deux battants,
elle aperut dans le terrain un vieil omnibus sans roues et un
wagon de chemin de fer sans roues aussi, poss sur le sol, elle
comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent gure en
meilleur tat, que c'tait l le Champ Guillot. Et-elle eu besoin
d'une confirmation de cette impression, qu'une douzaine de petits
chiens tout ronds, qui boulaient dans l'herbe, la lui et donne.

Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussitt les chiens
se jetrent sur ses jambes, les mordillant avec de petits
aboiements.

Qu'est-ce qu'il y a? cria une voix.

Elle regarda d'o venait, cet appel, et, sur sa gauche, elle
aperut un long btiment qui tait peut-tre une maison, mais qui
pouvait bien tre aussi tout autre chose; les murs taient en
carreaux de pltre, en pavs de grs et de bois, en botes de fer-
blanc, le toit en carton et en toile goudronne, les fentres
garnies de vitres en papier, en bois, en feuilles de zinc et mme
en verre, mais le tout construit et dispos avec un art naf qui
faisait penser qu'un Robinson en avait t l'architecte, avec des
Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un homme  la barbe
broussailleuse tait occup  trier des chiffons qu'il jetait dans
des paniers disposs autour de lui.

N'crasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez.

Elle fit ce qu'il commandait.

Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il lorsqu'elle fut prs de
lui.

-- C'est vous qui tes le propritaire du Champ Guillot?

-- On le dit.

Elle expliqua en quelques mots ce qu'elle voulait, tandis que,
pour ne pas perdre son temps en l'coutant, il se versait, d'un
litre qu'il avait  sa porte, un verre de vin  rouges bords et
l'avalait d'un trait,

C'est possible, si l'on paye d'avance, dit-il en l'examinant.

-- Combien?

-- Quarante-deux sous par semaine pour la voiture, vingt et un
sous pour l'ne.

-- C'est bien cher.

-- C'est mon prix.

-- Votre prix d't?

-- Mon prix d't.

-- Il pourra manger les chardons?

-- Et l'herbe aussi, s'il a les dents assez solides.

-- Nous ne pouvons pas payer  la semaine, puisque nous ne
resterons pas une semaine, mais au jour seulement; nous passons
par Paris pour aller  Amiens, et nous voulons nous reposer.

-- Alors, a va tout de mme; six sous par jour pour la roulotte,
trois sous pour l'ne.

Elle fouilla dans sa jupe, et, un a un, elle en tira neuf sous:

Voila la premire journe.

-- Tu peux dire  tes parents d'entrer. Combien sont-ils? Si c'est
une troupe, c'est deux sous en plus par personne.

-- Je n'ai que ma mre.

-- Bon. Mais pourquoi ta mre n'est-elle pas venue faire sa
location?

-- Elle est malade, dans la voiture.

-- Malade. Ce n'est pas un hpital ici.

Elle eut peur qu'on ne voult pas recevoir une malade.

C'est--dire qu'elle est fatigue. Vous comprenez, nous venons de
loin.

-- Je ne demande jamais aux gens d'o ils viennent.

Il tendit le bras vers un coin de son champ;

Tu mettras ta roulotte l-bas, et puis tu attacheras ton ne;
s'il m'crase un chien, tu me le payeras cent sous.

Comme elle allait s'loigner, il l'appela:

Prends un verre de vin.

_ Je vous remercie, je ne bois pas de vin.

-- Bon, je vas le boire pour toi.

Il se jeta dans le gosier le verre qu'il avait vers, et se remit
au tri de ses chiffons, autrement dit  son triquage.

Aussitt qu'elle eut install Palikare  la place qui lui avait
t assigne, ce qui ne se fit pas sans certaines secousses,
malgr le soin qu'elle prenait de les viter, elle monta dans la
roulotte:

 la fin, pauvre maman, nous voil arrives.

-- Ne plus remuer, ne plus rouler! Tant et tant de kilomtres! Mon
Dieu, que la terre est grande!

-- Maintenant que nous avons le repos, je vais te faire  dner.
Qu'est-ce que tu veux?

-- Avant tout, dtelle ce pauvre Palikare, qui, lui aussi, doit
tre bien las; donne-lui  manger,  boire; soigne-le.

-- Justement, je n'ai jamais vu autant de chardons; de plus, il y
a un puits. Je reviens tout de suite.

En effet, elle ne tarda pas  revenir et se mit  chercher  et
l dans la voiture, d'o elle sortit le fourneau en terre,
quelques morceaux de charbon et une vieille casserole, puis elle
alluma le feu avec des brindilles et le souffla, en s'agenouillant
devant,  pleins poumons.

Quand il commena  prendre, elle remonta dans la voiture:

C'est du riz que tu veux, n'est-ce pas?

-- J'ai si peu faim.

-- Aurais-tu faim pour autre chose? J'irai chercher ce que tu
voudras. Veux-tu?...

-- Je veux bien du riz.

Elle versa une poigne de riz dans la casserole o elle avait mis
un peu d'eau, et, quand l'bullition commena, elle remua le riz
avec deux baguettes blanches dpouilles de leur corce, ne
quittant la cuisine que pour aller rapidement voir comment se
trouvait Palikare et lui dire quelques mots d'encouragement qui, 
vrai dire, n'taient pas indispensables, car il mangeait ses
chardons avec une satisfaction, dont ses oreilles traduisaient
l'intensit.

Quand le riz fut cuit  point,  peine crev et non rduit on
bouillie, comme le servent bien souvent les cuisinires
parisiennes, elle le dressa sur une cuelle en une pyramide 
large base, et le posa dans la voiture.

Dj elle avait t emplir une petite cruche au puits et l'avait
place auprs du lit de sa mre avec deux verres, deux assiettes,
deux fourchettes; elle posa son cuelle de riz  ct et s'assit
sur le plancher, les jambes replies sous elle, sa jupe tale

Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue  la
poupe, nous allons faire la dnette, je vais te servir.

Malgr le ton enjou qu'elle avait pris, c'tait d'un regard
inquiet qu'elle examinait sa mre, assise sur son matelas,
enveloppe d'un mauvais fichu de laine qui avait d tre autrefois
une toffe de prix, mais qui maintenant n'tait plus qu'une
guenille, use, dcolore.

Tu as faim, toi? demanda la mre.

-- Je crois bien, il y a longtemps.

-- Pourquoi n'as-tu pas mang un morceau de pain?

-- J'en ai mang deux, mais j'ai encore une belle faim: tu vas
voir; si a met en apptit de regarder manger les autres, la
plate sera trop petite.

La mre avait port une fourchette de riz  sa bouche, mais elle
la tourna et retourna longuement sans pouvoir l'avaler.

-- a ne passe pas trs bien, dit-elle en rponse au regard de sa
fille.

-- Il faut te forcer: la seconde bouche passera mieux, la
troisime mieux encore.

Mais elle n'alla pus jusque-l, et aprs la seconde elle reposa sa
fourchette sur son assiette:

Le coeur me tourne, il vaut mieux ne pas persister.

-- Oh! maman!

-- Ne t'inquite pas, ma chrie, ce n'est rien; on vit trs bien
sans manger quand on n'a pas d'efforts  faire; avec le repos
l'apptit reviendra.

Elle dfit son fichu et s'allongea sur son matelas haletante, mais
si faible qu'elle ft elle ne perdit pas la pense de sa fille, et
en la voyant les yeux gonfls de larmes elle s'effora de la
distraire:

Ton riz est trs bon, mange-le; puisque tu travailles tu dois te
soutenir; il faut que tu sois forte pour me soigner; mange, ma
chrie, mange.

-- Oui, maman, je mange; tu vois, je mange.

 la vrit elle. devait faire effort pour avaler, mais peu  peu,
sous l'impression des douces paroles de sa mre, sa gorge se
desserra, et elle se mit  manger rellement; alors l'cuelle de
riz disparut vite, tandis que sa mre la regardait avec un tendre
et triste sourire:

Tu vois qu'il faut se forcer.

-- Si j'osais, maman!

-- Tu peux oser.

-- Je te rpondrais que ce que tu me dis, c'tait cela mme que je
te disais.

-- Moi, je suis malade.

-- C'est pour cela que si tu voulais j'irais chercher un mdecin;
nous sommes  Paris, et  Paris il y a de bons mdecins.

-- Les bons mdecins ne se drangent pas sans qu'on les paye.

-- Nous le payerions.

-- Avec quoi?

-- Avec notre argent; tu dois avoir sept francs dans ta robe et en
plus un florin que nous pouvons changer ici; moi j'ai dix-sept
sous. Regarde dans ta robe.

Cette robe noire, aussi misrable que la jupe de Perrine, mais
moins poudreuse, car elle avait t battue, tait pose sur le
matelas et servait de couverture; sa poche explore donna bien les
sept francs annoncs et le florin d'Autriche.

Combien cela fait-il en tout? demanda Perrine, je connais si mal
l'argent franais.

-- Je ne le connais gure mieux que toi.

Elles firent le compte, et en estimant le florin  deux francs
elles trouvrent neuf francs quatre-vingt-cinq centimes.

Tu vois que nous avons plus qu'il ne faut pour le mdecin,
continua Perrine.

-- Il ne me gurirait pas par des paroles, il ordonnerait des
mdicaments, comment les payer?

-- J'ai mon ide. Tu penses bien que quand je marche  ct de
Palikare, je ne passe pas tout mon temps  lui parler, quoiqu'il
aimerait cela; je rflchis aussi  toi,  nous, surtout  toi,
pauvre maman, depuis que tu es malade,  notre voyage,  notre
arrive  Maraucourt. Est-ce que tu crois que nous pouvons nous y
montrer dans notre roulotte qui, si souvent, sur notre passage a
fait rire? Cela nous vaudrait-il un bon accueil?

-- Il est certain que mme pour des parents qui n'auraient pas de
fiert, cette entre serait humiliante.

-- Il vaut donc mieux qu'elle n'ait pas lieu; et puisque nous
n'avons plus besoin de la roulotte nous pouvons la vendre.
D'ailleurs  quoi nous sert-elle maintenant? Depuis que tu es
malade, personne n'a voulu se laisser photographier par moi; et
quand mme je trouverais des gens assez braves pour se fier  moi,
nous n'avons plus de produits. Ce n'est pas avec ce qui nous reste
d'argent que nous pouvons dpenser trois francs pour un paquet de
dveloppement, trois francs pour un virage d'or et d'actate, deux
francs pour une douzaine de glaces. Il faut la vendre.

-- Et combien la vendrons-nous?

-- Nous la vendrons toujours quelque chose: l'objectif est en bon
tat; et puis il y a le matelas...

-- Tout, alors?

-- Cela te fait de la peine?

-- Il y a plus d'un an que nous vivons dans cette roulotte, ton
pre y est mort, cela fait que si misrable qu'elle soit, la
pense de m'en sparer m'est douloureuse; de lui c'est tout ce qui
nous reste, et il n'est pas une seule de ces pauvres choses 
laquelle son souvenir ne soit attach.

Sa parole haletante s'arrta tout  fait, et sur son visage
dcharn des larmes coulrent sans qu'elle pt les retenir.

Oh! maman, s'cria Perrine, pardonne-moi de t'avoir parl de
cela.

-- Je n'ai rien  te pardonner, ma chrie; c'est le malheur de
notre situation que nous ne puissions, ni toi ni moi, aborder
certains sujets sans nous attrister rciproquement, comme c'est la
fatalit de mon tat que je n'aie aucune force pour rsister, pour
penser, pour vouloir, plus enfant que tu ne l'es toi-mme. N'est-
ce pas moi qui aurais d te parler comme tu viens de le faire,
prvoir ce que tu as prvu, que nous ne pouvions pas arriver 
Maraucourt dans cette roulotte, ni nous montrer dans ces
guenilles, cette jupe pour toi, cette robe pour moi? Mais en mme
temps qu'il fallait prvoir cela, il fallait aussi combiner des
moyens pour trouver des ressources, et ma tte si faible ne
m'offrait que des chimres, surtout l'attente du lendemain, comme
si ce lendemain devait accomplir des miracles pour nous: je serais
gurie, nous ferions une grosse recette; les illusions des
dsesprs qui ne vivent plus que de leurs rves. C'tait folie,
la raison a parl par ta bouche: je ne serai pas gurie demain,
nous ne ferons pas une grosse, ni une petite recette, il faut donc
vendre la voiture et ce qu'elle contient. Mais ce n'est pas tout
encore; il faut aussi que nous nous dcidions  vendre...

Il y eut une hsitation et un moment de silence pnible.

Palikare", dit Perrine.

-- Tu y avais pens?

-- Si j'y avais pens! Mais je n'osais pas le dire, et depuis que
l'ide me tourmentait que nous serions forces un jour ou l'autre
de le vendre, je n'osais mme pas le regarder, de peur qu'il ne
devine que nous pouvions nous sparer de lui, au lieu de le
conduire  Maraucourt o il aurait t si heureux, aprs tant de
fatigues.

-- Savons-nous seulement si nous-mmes nous serons reues 
Maraucourt! Mais enfin, comme nous n'avons que cela  esprer et
que, si nous sommes repousses, il ne nous restera plus qu'
mourir dans un foss de la route, il faut cote que cote que nous
allions  Maraucourt, et que nous nous y prsentions de faon  ne
pas faire fermer les portes devant nous...

-- Est-ce que c'est possible, cela maman? Est-ce que le souvenir
de papa ne nous protgerait pas? lui qui tait si bon! Est-ce
qu'on reste fch contre les morts?

-- Je te parle d'aprs les ides de ton pre, auxquelles nous
devons obir. Nous vendrons donc et la voiture et Palikare. Avec
l'argent que nous en tirerons, nous appellerons un mdecin; qu'il
me rende des forces pour quelques jours, c'est tout ce que je
demande. Si elles reviennent, nous achterons une robe dcente
pour toi, une pour moi, et nous prendrons le chemin de fer pour
Maraucourt, si nous avons assez d'argent pour aller jusque-l;
sinon nous irons jusqu'o nous pourrons, et nous ferons le reste
du chemin  pied.

-- Palikare est un bel ne; le garon qui m'a parl  la barrire
me le disait tantt. Il est dans un cirque, il s'y connat; et
c'est parce qu'il trouvait Palikare beau, qu'il m'a parl.

-- Nous ne savons pas la valeur des nes  Paris, et encore moins
celle que peut avoir un ne d'Orient. Enfin, nous verrons, et
puisque notre parti est arrt, ne parlons plus de cela: c'est un
sujet trop triste, et puis je suis fatigue.

En effet, elle paraissait puise, et plus d'une fois elle avait
d faire de longues pauses pour arriver  bout de ce qu'elle
voulait dire.

As-tu besoin de dormir?

-- J'ai besoin de m'abandonner, de m'engourdir dans la
tranquillit, du parti pris et l'espoir d'un lendemain.

-- Alors, je vais te laisser pour ne pas te dranger, et comme il
y a encore deux heures de jour, je vais en profiter pour laver
notre linge. Est-ce que a ne te paratra pas bon d'avoir demain
une chemise frache?

-- Ne te fatigue pas.

-- Tu sais bien que je ne suis jamais fatigue.

Aprs avoir embrass sa mre, elle alla de-ci de-l dans la
roulotte, vivement, lgrement; prit un paquet de linge dans un
petit coffre ou il tait enferm, le plaa dans une terrine;
atteignit sur une planche un petit morceau de savon tout us, et
sortit emportant le tout. Comme aprs que le riz avait t cuit,
elle avait empli d'eau sa casserole, elle trouva cette eau chaude
et put la verser sur son linge. Alors, s'agenouillant dons
l'herbe, aprs avoir t sa veste, elle commena a savonner, 
frotter, et sa lessive ne se composant en ralit que de deux
chemises, de trois mouchoirs, de deux paires de bas, il ne lui
fallait pas deux heures pour que ft tout lav, rinc et tendu
sur des ficelles entre la roulotte et la palissade.

Pendant qu'elle travaillait, Palikare attach,  une courte
distance d'elle, l'avait plusieurs fois regarde comme pour la
surveiller, mais sans rien de plus. Quand il vit qu'elle avait
fini, il allongea le cou vers elle et poussa cinq ou six braiments
qui taient des appels imprieux.

Crois-tu que je t'oublie? dit-elle.

Elle alla  lui, le changea de place et lui apporta  boire dans
sa terrine qu'elle avait soigneusement rince, car s'il se
contentait de toutes les nourritures qu'on lui donnait ou qu'il
trouvait lui-mme, il tait au contraire trs difficile pour sa
boisson, et n'acceptait que de l'eau pure dans des vases propres
ou le bon vin qu'il aimait par-dessus tout.

Mais cela fait, au lieu de le quitter, elle se mit  le flatter de
la main en lui disant des paroles de tendresse comme une nourrice
 son enfant, et l'ne, qui tout de suite s'tait jet sur l'herbe
nouvelle, s'arrta de manger pour poser sa tte contre l'paule de
sa petite matresse et se faire mieux caresser: de temps en temps
il inclinait vers elle ses longues oreilles et les relevait avec
des frmissements qui disaient sa batitude.

Le silence s'tait fait dans l'enclos maintenant ferm, ainsi que
dans les rues dsertes du quartier, et on n'entendait plus, au
loin, qu'un sourd mugissement sans bruits distincts, profond,
puissant, mystrieux comme celui de la mer, la respiration et la
vie de Paris qui continuaient actives et fivreuses malgr la nuit
tombante.

Alors, dans la mlancolie du soir, l'impression de ce qui venait
de se dire treignit Perrine plus fort, et, appuyant sa tte 
celle de son ne, elle laissa couler les larmes qui depuis si
longtemps l'touffaient, tandis qu'il lui lchait les mains.



III

La nuit de la malade fut mauvaise: plusieurs fois, Perrine couche
prs d'elle, tout habille sur la planche, avec un fichu roul qui
lui servait d'oreiller, dut se lever pour lui donner de l'eau
qu'elle allait chercher au puits afin de l'avoir plus frache:
elle touffait et souffrait de la chaleur. Au contraire,  l'aube,
le froid du matin, toujours vif sous le climat de Paris, la fit
grelotter et Perrine dut l'envelopper dans son fichu, la seule
couverture un peu chaude qui leur restt.

Malgr son dsir d'aller chercher le mdecin aussitt que
possible, elle dut attendre que Grain de Sel ft lev, car  qui
demander le nom et, l'adresse d'un bon mdecin, si ce n'tait a
lui?

Bien sr qu'il connaissait un bon mdecin, et un fameux qui
faisait ses visites en voiture, non  pied comme les mdecins de
rien du tout.: M. Cendrier, rue Riblette, prs de l'glise; pour
trouver la rue Riblette il n'y avait qu' suivre le chemin de fer
jusqu' la gare.

En entendant parler d'un mdecin fameux qui faisait les visites en
voiture, elle eut peur de n'avoir pas assez d'argent pour le
payer, et timidement, avec confusion, elle questionna Grain de Sel
en tournant autour de ce qu'elle n'osait pas dire.  la fin il
comprit:

Ce que tu auras  payer? dit-il. Dame, c'est cher. Pas moins de
quarante sous. Et pour tre sre qu'il vienne, tu feras bien de
les lui remettre d'avance.

En suivant les indications qui lui avaient t donnes, elle
trouva assez facilement la rue Riblette, mais le mdecin n'tait
point encore lev, elle dut attendre, assise sur une borne dans la
rue,  la porte d'une remise derrire laquelle on tait en train
d'atteler un cheval: comme cela elle le saisirait au passage, et
en lui remettant ses quarante sous, elle le dciderait a venir, ce
qu'il ne ferait pas, elle en avait le pressentiment, si on lui
demandait simplement une visite pour un des habitants du Champ
Guillot.

Le temps fut ternel  passer, son angoisse se doublant de celle
de sa mre qui ne devait rien comprendre  son retard; s'il ne la
gurissait point instantanment, au moins allait-il l'empcher de
souffrir. Dj elle avait vu un mdecin entrer dans leur roulotte,
lorsque son pre avait t malade. Mais c'tait en pleine
montagne, dans un pays sauvage, et le mdecin que sa mre avait
appel sans avoir le temps de gagner une ville, tait plutt un
barbier avec une tournure de sorcier qu'un vrai mdecin comme on
en trouve  Paris, savant, matre de la maladie et de la mort,
comme devait l'tre celui-l, puisqu'on le disait fameux.

Enfin la porte de la remise s'ouvrit, et un cabriolet de forme
ancienne,  caisse jaune, auquel tait attel un gros cheval de
labour, vint se ranger devant la maison et presque aussitt le
mdecin parut, grand, gros, gras, le visage rougeaud encadr d'une
barbe grise qui lui donnait l'air d'un patriarche campagnard.

Avant qu'il ft mont en voiture, elle tait prs de lui et lui
exposait sa demande.

Le champ Guillot, dit-il, il y a eu de la batterie.

-- Non monsieur, c'est ma mre qui est malade, trs malade.

-- Qu'est-ce que c'est ta mre?

-- Nous sommes photographes.

Il mit le pied sur le marchepied.

Vivement elle tendit sa pice de quarante sous.

Nous pouvons vous payer.

-- Alors, c'est trois francs.

Elle ajouta vingt sous  la pice; il prit le tout et le fourra
dans la poche de son gilet.

Je serai prs de ta mre d'ici un quart d'heure.

Elle ft en courant le chemin du retour, joyeuse d'apporter la
bonne nouvelle:

Il va te gurir, maman, c'est un vrai mdecin celui-l.

Et vivement elle s'occupa de sa mre, lui lava le visage, les
mains, lui arrangea les cheveux qui taient admirables, noirs et
soyeux, puis elle mit de l'ordre dans la roulotte; ce qui n'eut
d'autre rsultat que de la rendre plus vide et par l plus
misrable encore.

Elles n'eurent pas une trop longue attente  endurer: un roulement
de voiture annona l'arrive du mdecin et Perrine courut au-
devant de lui.

Comme en entrant il voulait se diriger vers la maison, elle lui
montra la roulotte.

C'est dans notre voiture que nous habitons, dit-elle.

Bien que cette maison n'eut rien d'une habitation, il ne laissa
paratre aucune surprise, tant habitu  toutes les misres avec
sa clientle; mais Perrine qui l'observait remarqua sur son visage
comme un nuage lorsqu'il vit la malade couche sur son matelas,
dans cet intrieur dnud.

Tirez la langue, donnez-moi la main.

Ceux qui payent quarante ou cent francs la visite de leur mdecin
n'ont aucune ide de la rapidit avec laquelle s'tablit un
diagnostic auprs des pauvres gens; en moins d'une minute son
examen fut fait.

Il faut entrer  l'hpital, dit-il.

La mre et la fille poussrent un mme cri d'effroi et de douleur.

Petite, laisse-moi seul avec ta maman, dit le mdecin d'un ton
de commandement.

Perrine hsita une seconde; mais, sur un signe de sa mre, elle
quitta la roulotte, dont elle ne s'loigna pas.

Je suis perdue? dit la mre  mi-voix.

-- Qui est-ce qui parle de a: vous avez besoin de soins que vous
ne pouvez pas recevoir ici.

-- Est-ce qu' l'hpital j'aurais ma fille?

-- Elle vous verrait le jeudi et le dimanche.

-- Nous sparer! Que deviendrait-elle Sans moi, seule  Paris? que
deviendrai-je sans elle? Si je dois mourir, il faut que ce soit sa
main dans la mienne.

-- En tout cas on ne peut pas vous laisser dans cette voiture o
le froid des nuits vous est mortel. Il faut prendre une chambre;
le pouvez-vous?

-- Si ce n'est pas pour longtemps, oui peut-tre.

-- Grain de Sel en loue qu'il ne vous fera pas payer cher. Mais la
chambre n'est pas tout, il faut des mdicaments, une bonne
nourriture, des soins: ce que vous auriez  l'hpital.

-- Monsieur, c'est impossible, je ne peux pas me sparer de ma
fille. Que deviendrait-elle?

-- Comme vous voudrez, c'est votre affaire, je vous ai dit ce que
je devais.

Il appela:

Petite.

Puis, tirant un carnet de sa poche, il crivit au crayon quelques
lignes sur une feuille blanche, qu'il dtacha:

Porte cela chez le pharmacien, dit-il, celui qui est auprs de
l'glise, pas un autre. Tu donneras  ta mre le paquet n 1; tu
lui feras boire d'heure en heure la potion n 2; le vin de
quinquina en mangeant, car il faut qu'elle mange; ce qu'elle
voudra, surtout des oeufs. Je reviendrai ce soir.

Elle voulut l'accompagner pour le questionner:

Maman est bien malade?

-- Tche de la dcider  entrer  l'hpital.

-- Est-ce que vous ne pouvez pas la gurir?

-- Sans doute, je l'espre; mais je ne peux pas lui donner ce
qu'elle trouverait  l'hpital. C'est folie de n'y pas aller;
c'est pour ne pas se sparer de toi qu'elle refuse: tu ne serais
pas perdue, car tu as l'air d'une fille avise et dlure.

Marchant  grands pas, il tait arriv  sa voiture; Perrine et
voulu le retenir, le faire parler, mais-il monta et partit.

Alors elle revint  la roulotte.

Qu'a dit le mdecin? demanda la mre.

-- Qu'il te gurirait.

-- Va donc vite chez le pharmacien, et rapporte aussi deux oeufs;
prends tout l'argent.

Mais tout l'argent ne fut pas suffisant; quand le pharmacien eut
lu l'ordonnance, il regarda Perrine en la toisant;

Vous avez de quoi payer? dit-il.

Elle ouvrit la main.

C'est sept francs cinquante, dit le pharmacien qui avait fait
son calcul.

Elle compta ce qu'elle avait dans la main et trouva six francs
quatre-vingt-cinq centimes en estimant le florin d'Autriche  deux
francs; il lui manquait donc treize sous.

Je n'ai que six francs quatre-vingt-cinq centimes, dont un florin
d'Autriche, dit-elle; le voulez-vous, le florin?

-- Ah! non par exemple.

Que faire? Elle restait au milieu de la boutique la main ouverte,
dsespre, anantie.

Si vous vouliez prendre le florin, il ne me manquerait que treize
sous, dit-elle enfin; je vous les apporterais tantt.

Mais le pharmacien ne voulut d'aucune de ces combinaisons, ni
faire crdit de treize sous, ni accepter le florin:

Comme il n'y a pas urgence pour le vin de quinquina, dit-il, vous
viendrez le chercher tantt; je vais tout de suite vous prparer
les paquets et la potion qui ne vous coteront que trois francs
cinquante.

Sur l'argent qui lui restait elle acheta des oeufs, un petit pain
viennois, qui devait provoquer l'apptit de sa mre, et revint
toujours courant au Champ Guillot.

Les oeufs sont frais, dit-elle, je les ai mirs; regarde le pain,
comme il est bien cuit; tu vas manger, n'est-ce pas, maman?

-- Oui, ma chrie.

Toutes deux taient pleines d'esprance et Perrine d'une foi
absolue; puisque le mdecin avait promis de gurir sa mre, il
allait accomplir ce miracle: pourquoi l'aurait-il trompe? quand
on demande la vrit  un mdecin, il doit la dire.

C'est un merveilleux apritif que l'espoir; la malade, qui depuis
deux jours n'avait pu rien prendre, mangea un oeuf et la moiti du
petit pain.

Tu vois, maman, disait Perrine.

-- Cela va aller.

En tout cas, son irritabilit nerveuse s'moussa; elle prouva un
peu de calme, et Perrine en profita pour aller consulter Grain de
Sel sur la question de savoir comment elle devait s'y prendre pour
vendre la voiture et Palikare. Pour la roulotte, rien de plus
facile, Grain de Sel pouvait l'acheter comme il achetait toutes
choses: meubls, habits, outils, instruments de musique, toffes,
matriaux, le neuf, le vieux; mais, pour Palikare, il n'en tait
pas de mme, parce qu'il n'achetait pas de btes, except les
petits chiens, et son avis tait qu'on devait attendre au mercredi
pour le vendre au March aux chevaux.

Le mercredi c'tait bien loin, car, dans sa surexcitation
d'esprance, Perrine s'imaginait qu'avant ce jour-la, sa mre
aurait repris assez de forces pour pouvoir partir; mais, 
attendre ainsi, il y avait au moins cela de bon, qu'elles
pourraient avec le produit de la vente de la roulotte s'arranger
des robes pour voyager en chemin de fer, et aussi cela de meilleur
encore, qu'on pourrait peut-tre ne pas vendre Palikare, si le
prix pay par Grain de Sel tait assez lev; Palikare resterait
au Champ Guillot, et quand elles seraient arrives  Maraucourt,
elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le
perdre, cet ami, qu'elle aimait tant! et comme il serait heureux
de vivre, dsormais dans le bien-tre, log dans une belle curie,
se promenant toute la journe  travers de grasses prairies avec
ses deux matresses auprs de lui!

Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes
avaient travers son esprit, car, au lieu de la somme qu'elle
imaginait sans la prciser, Grain de Sel n'offrit que quinze
francs de la roulotte et de tout ce qu'elle contenait, aprs
l'avoir longuement examine.

Quinze francs!

-- Et encore c'est pour vous obliger; qu'est-ce que vous voulez
que je fasse de a?

Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les
diverses pices de la roulotte, les roues, les brancards, en
haussant les paules d'un air de piti mprisante.

Tout ce qu'elle put obtenir aprs beaucoup de paroles, ce fut une
augmentation de deux francs cinquante sur le prix offert, et
l'engagement que la roulotte ne serait dpece qu'aprs leur
dpart, de faon  pouvoir jusque-l l'habiter pendant la journe,
ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa mre que de rester
enferme dans la maison.

Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres
qu'il pouvait leur louer, elle vit combien la roulotte leur serait
prcieuse, car, malgr l'orgueil avec lequel il parlait de ses
appartements, et qui n'avait d'gal que son mpris pour la
roulotte, elle tait si misrable, si puante, cette maison, qu'il
fallait leur dtresse pour l'accepter.

 la vrit, elle avait un toit et des murs qui n'taient pas en
toile, mais sans aucune autre supriorit sur la roulotte: tout 
l'entour se trouvaient amonceles les matires dont Grain de Sel
faisait commerce et qui pouvaient supporter les intempries:
verres casss, os, ferrailles: tandis qu' l'intrieur le couloir
et. des pices sombres, o les yeux se perdaient, contenaient
celles qui avaient besoin d'un abri: vieux papiers, chiffons,
bouchons, crotes de pain, bottes, savates, ces choses
innombrables, dtritus de toutes sortes, qui constituent les
ordures de Paris; et de ces divers tas s'exhalaient d'cres odeurs
qui prenaient  la gorge.

Comme elle restait hsitante se demandant si sa mre ne serait pas
empoisonne par ces odeurs, Grain de Sel la pressa:

Dpchez-vous, dit-il, les biffins vont rentrer; il faut que je
sois l pour recevoir et triquer ce qu'ils apportent.

-- Est-ce que le mdecin connat ces chambres? demanda-t-elle.

-- Bien sr qu'il les connat; il est venu plus d'une fois  ct
quand il a soign la Marquise.

Ce mot la dcida: puisque le mdecin connaissait ces chambres, il
savait ce qu'il disait en conseillant d'en prendre une; et
puisqu'une marquise, habitait l'une d'elles, sa mre pouvait bien
en habiter une autre.

Cela vous cotera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajouts
aux trois sous pour l'ne et aux six sous pour la roulotte.

-- Vous l'avez achete?

-- Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la
payer,

Elle ne trouva rien  rpondre; ce n'tait pas la premire fois
qu'elle se voyait ainsi corche; bien souvent elle l'avait t
plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par
croire que c'est la loi de nature pour ceux qui ont, au dtriment
de ceux qui n'ont pas.


IV

Perrine employa une bonne partie de la journe  nettoyer la
chambre o elles allaient s'installer,  laver le plancher, 
frotter les cloisons, le plafond, la fentre qui depuis que la
maison tait construite n'avait jamais t bien certainement 
pareille fte.

Pendant les nombreux voyages qu'elle fit de la maison au puits o
elle tirait de l'eau pour laver, elle remarqua qu'il ne poussait
pas seulement de l'herbe et des chardons dans l'enclos: des
jardins environnants le vent ou les oiseaux avaient apport des
graines; par-dessus le palis, les voisins avaient jet des plants
de fleurs dont ils ne voulaient plus; de sorte que quelques-unes
de ces graines, quelques-uns de ces plants, tombant sur un terrain
qui leur convenait, avaient germ ou pouss, et maintenant
fleurissaient tant bien que mal. Sans doute leur vgtation ne
ressemblait en rien  celle qu'on obtient dans un jardin, avec des
soins de tous les instants, des engrais, des arrosages; mais pour
sauvage qu'elle ft, elle n'en avait pas moins son charme de
couleur et de parfum.

Cela lui donna l'ide de recueillir quelques-unes de ces fleurs,
des girofles rouges et violettes, des oeillets, et d'en faire des
bouquets qu'elle placerait dans leur chambre d'o ils chasseraient
la mauvaise odeur en mme temps qu'ils l'gayeraient. Il semblait
que ces fleurs n'appartenaient  personne, puisque Palikare
pouvait les brouter si le coeur lui en disait; cependant elle
n'osa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander 
Grain de Sel.

Est-ce pour les vendre? rpondit celui-ci.

-- C'est pour en mettre quelques branches dans notre chambre.

-- Comme a, tant que tu voudras; parce que si c'tait pour les
vendre, je commencerais par te les vendre moi-mme. Puisque c'est
pour toi, ne te gne pas, la petite: tu aimes l'odeur des fleurs,
moi j'aime mieux celle du vin, mme il n'y a que celle-la que je
sente.

Le tas des verres plus ou moins casss tant considrable, elle y
trouva facilement des vases brchs dans lesquels elle disposa
ses bouquets, et comme ces fleurs avaient t cueillies au soleil,
la chambre se remplit bientt du parfum des girofles et des
oeillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en
mme temps que leurs fraches couleurs clairaient ses murs noirs.

Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui
habitaient de chaque ct de leur chambre: une vieille femme qui
sur ses cheveux gris portait un bonnet orn de rubans tricolores
aux couleurs du drapeau franais; et un grand bonhomme courb en
deux, envelopp dans un tablier de cuir si long et si large qu'il
semblait constituer son unique vtement. La femme aux rubans
tricolores tait une chanteuse des rues, lui dit le bonhomme au
tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parl Grain de
Sel; tous les jours elle quittait le Champ Guillot avec un
parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait
aux carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et
vendre  l'abri le rpertoire de ses chansons. Quant au bonhomme
au tablier, c'tait, lui apprit la Marquise, un dmolisseur de
vieilles chaussures, et du matin au soir il travaillait muet comme
un poisson, ce qui lui avait valu le nom de Pre la Carpe, sous
lequel on le connaissait; mais pour ne pas parler il n'en faisait
pas moins un tapage assourdissant avec son marteau.

Au coucher du soleil son emmnagement fut achev, et elle put
alors amener sa mre qui, en apercevant les fleurs, eut un moment
de douce surprise:

Comme tu es bonne pour ta maman, chre fille! dit-elle.

-- Mais c'est pour moi que je suis bonne, a me rend si heureuse
de te faire plaisir!

Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l'odeur
de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la
malade ost s'en plaindre;  quoi cela et-il servi, puisqu'elles
ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part?

Son sommeil fut mauvais, fivreux, troubl, agit, hallucin, et
quand le mdecin vint le lendemain matin il la trouva plus mal, ce
qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine  retourner
chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle
ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne
respirait plus. Si les dpenses continuaient ainsi, comment
gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le
produit de la vente du pauvre Palikare? Si le lendemain le mdecin
prescrivait une nouvelle ordonnance cotant cinq francs, ou plus,
o trouverait-elle cette somme? Au temps o avec ses parents elle
parcourait les montagnes, ils avaient plus d'une fois t exposs
 la famine, et plus d'une fois aussi, depuis qu'ils avaient
quitt la Grce pour venir en France, ils avaient manqu de pain.
Mais ce n'tait pas du tout la mme chose. Pour la famine dans les
montagnes, ils avaient toujours l'esprance, qui se ralisait
souvent, de trouver quelques fruits, des lgumes, un gibier qui
leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe,
ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs,
bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient  se faire
photographier moyennant quelques sous. Tandis qu' Paris il n'y a
rien  attendre pour ceux qui n'ont pas d'argent en poche, et le
leur tirait  sa fin. Alors, que feraient-elles? Et le terrible,
c'est qu'elle devait rpondra  cette question, elle ne sachant
rien, ne pouvant rien; l'effroyable, c'est qu'elle devait prendre
la responsabilit de tout, puisque la maladie rendait sa mre
incapable de s'ingnier, et qu'elle se trouvait ainsi la vraie
mre, quand elle ne se sentait qu'une enfant.

Si encore un peu de mieux se prsentait, elle en serait encourage
et fortifie; mais il n'en tait pas ainsi, et bien que sa mre ne
se plaignt jamais, rptant toujours, au contraire, son mot
habituel: Cela va aller, elle voyait qu'en ralit cela
n'allait pas: pas de sommeil, pas d'apptit, la fivre, un
affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser,
si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lchet ne
l'abusaient point.

Le mardi matin,  la visite du mdecin, ce qu'elle craignait pour
l'ordonnance se ralisa: aprs un rapide examen de la malade, le
docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet
cause de tant d'angoisses pour Perrine, et se prpara  crire;
mais au moment o il posait le crayon sur le papier, elle eut le
courage de l'arrter.

Monsieur, si les mdicaments que vous allez ordonner ne sont pas
d'gale importance, voulez-vous bien n'inscrire aujourd'hui que
ceux qui pressent?

-- Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda-t-il d'un ton fch.

Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu'au bout.

Je veux dire que nous n'avons pas beaucoup d'argent aujourd'hui
et que nous n'en recevrons que demain; alors...

Il la regarda, puis aprs avoir jet un coup d'oeil rapide  et
l, comme s'il voyait pour la premire fois leur misre, il remit
son carnet dans sa poche:

Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne
presse, celui d'hier peut tre encore continu aujourd'hui.

Rien ne presse, fut le mot que Perrine retint et se rpta: Si
rien ne pressait, c'tait que sa mre ne se trouvait pas aussi mal
qu'elle l'avait craint; on pouvait donc encore esprer et
attendre.

Le mercredi tait le jour qu'elle attendait, mais son impatience
de le voir arriver tait traverse par l'motion douloureuse avec
laquelle elle le redoutait, car s'il devait les sauver par
l'argent qu'il allait leur apporter, d'un autre ct, il devait la
sparer de Palikare. Aussi, chaque fois qu'elle pouvait quitter sa
mre, courait-elle dans l'enclos pour dire un mot  son ami qui,
n'ayant plus  travailler, ni  peiner; et trouvant  manger
autant qu'il voulait aprs tant de privations, ne s'tait jamais
montr si joyeux. Ds qu'il la voyait venir, il poussait quatre ou
cinq braiments  branler les vitres des cahutes du Champ Guillot,
et, au bout de sa corde, il lanait quelques ruades jusqu' ce
qu'elle ft prs de lui; mais aussitt qu'elle lui avait mis la
main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui
posait la tte sur l'paule sans plus bouger. Alors, ils restaient
ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des
yeux avec des mouvements rythms qui taient tout un discours.

Si tu savais! murmurait-elle doucement.

Mais lui ne savait point, ne prvoyait point, et, tout aux
satisfactions du moment prsent, le repos, la bonne nourriture,
les caresses de sa matresse, il se trouvait le plus heureux ne
du monde. D'ailleurs, il s'tait fait un ami de Grain de Sel, de
qui il recevait des marques d'amiti qui flattaient sa
gourmandise. Le lundi, dans la matine, ayant trouv le moyen de
se dtacher, il s'tait approch de Grain de Sel occup  triquer
les ordures qui arrivaient, et curieusement il tait rest l.
C'tait une habitude religieusement pratique par Grain de Sel
d'avoir toujours un litre de vin et un verre  porte de sa main,
de faon  n'tre point oblig de se lever lorsque l'envie de
boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-l,
tout  sa besogne, il ne pensait pas  regarder autour de lui,
mais prcisment parce qu'il s'y appliquait et s'y chauffait, la
soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n'avait pas tard
 se faire sentir. Au moment o, s'interrompant, il allait prendre
sa bouteille, il vit Palikare les yeux attachs sur lui, le cou
tendu.

Qu'est-ce que tu fais l, toi?

Comme le ton n'tait pas grondeur, l'ne n'avait pas boug.

Tu veux boire un verre de vin? demanda Grain de Sel dont toutes
les ides tournaient toujours autour du mot boire.

Et au lieu de porter  sa bouche le verre qu'il emplissait, il
l'avait par plaisanterie tendu  Palikare; alors celui-ci
considrant l'invitation comme srieuse avait fait deux pas de
plus en avant, et, allongeant ses lvres de manires qu'elles
fussent aussi minces, aussi allonges que possible, il avait
aspir une bonne moiti du verre, plein jusqu'au bord.

Oh! la! la! la!, s'cria Grain de Sel en riant aux clats.

Et il se mit  appeler:

La Marquise! la Carpe!

 ces cris ils arrivrent, ainsi qu'un chiffonnier charg de sa
hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon
dont la profession tait d'tre marchand de pte de guimauve et de
parcourir les ftes et les marchs en suspendant  un crochet
tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons
jaunes, bleus, rouges, comme l'et fait une fileuse de sa
quenouille.

Qu'est-ce qu'il y a? demanda la Marquise.

-- Vous allez voir; mais prparez-vous  vous faire du bon sang.

De nouveau il emplit son verre et le tendit  Palikare qui, comme
la premire fois, le vida  moiti au milieu des rires et des
exclamations des gens qui le regardaient.

J'avais entendu raconter que les nes aimaient le vin, dit l'un,
mais je ne le croyais pas.

-- C'est un poivrot! dit un autre.

-- Vous devriez l'acheter, dit la Marquise en s'adressant  Grain
de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie.

-- a ferait la paire.

Grain de Sel ne l'acheta point, mais il se prit d'affection pour
lui et proposa  Perrine de l'accompagner le mercredi au March
aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle
n'imaginait pas du tout comment elle trouverait le March aux
chevaux dans Paris, pas plus qu'elle ne voyait comment elle s'y
prendrait pour vendre un ne, discuter son prix, le recevoir sans
se faire voler; elle avait bien des fois entendu raconter des
histoires de voleurs parisiens et se sentait tout  fait incapable
de se dfendre contre eux si, d'aventure, ils avaient l'ide de
s'attaquer  elle. Le mercredi matin elle s'occupa donc de faire
la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le
caresser et de l'embrasser. Mais, hlas! combien tristement! Elle
ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer? le pauvre
ami! et elle ne pouvait s'arrter  cette pense sans revoir les
nes misrables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins
elle avait rencontrs en tous lieux, comme si, sur la terre
entire, l'ne n'existait que pour souffrir. Certainement, depuis
que Palikare leur appartenait, il avait support bien des fatigues
et des misres, celles des longues routes, du froid, du chaud, de
la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins
n'tait-il jamais battu, et se sentait-il l'ami de ceux dont il
partageait le sort malheureux; tandis que maintenant elle ne
pouvait que trembler en se demandant quels allaient tre ses
matres; elle en avait tant rencontr de cruels, qui n'avaient
mme pas conscience de leur cruaut.

Quand Palikare vit qu'au lieu de l'atteler  la roulotte, on lui
passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand
Grain de Sel, qui ne voulait pas faire  pied la longue route de
Charonne au March aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant
d'une chaise; mais comme Perrine le tenait par la tte et lui
parlait, cette surprise n'alla pas jusqu' la rsistance: Grain de
Sel d'ailleurs n'tait-il pas un ami?

Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par
Perrine, et  travers des rues, o il n'y avait que peu de
voitures et de passants, ils arrivrent  un pont trs large,
aboutissant  un grand jardin.

C'est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sr qu'ils
n'ont pas un ne comme le tien.

-- Alors on pourrait peut-tre le leur vendre, dit Perrine
pensant que dans un jardin zoologique les btes n'ont qu' se
promener.

Mais Grain de Sel n'accueillit pas cette ide:

Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n'en faut pas...
parce que le gouvernement...

Il n'avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement.

Maintenant la circulation des voitures et des tramways tait si
active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se
diriger au milieu de leur encombrement, aussi n'avait-elle d'yeux
ni d'oreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant
lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les
charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaiet et en
esprit par l'attitude de Grain de Sel sur l'ne. Mais lui, qui
n'avait pas les mmes proccupations, n'tait pas embarrass pour
leur rpondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un
concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs
mlaient leur mot.

Enfin, aprs une lgre monte, ils arrivrent devant une grande
grille au del de laquelle s'tendait un vaste espace que des
lisses sparaient en divers compartiments dans lesquels se
trouvaient des chevaux; alors Grain de Sel mit pied  terre.

Mais pendant qu'il descendait, Palikare avait eu le temps de
regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir
la grille, il refusa d'avancer. Avait-il devin que c'tait un
march o l'on vendait les chevaux et les nes? Avait-il peur?
Toujours est-il que malgr les paroles que Perrine lui adressait
sur le ton du commandement ou de l'affection, il persista dans sa
rsistance. Grain de Sel crut qu'en le poussant par derrire il le
ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se
permettait cette familiarit sur sa croupe, se mit  ruer en
reculant et en entranant Perrine.

Quelques curieux s'taient aussitt arrts et faisaient cercle
autour d'eux; le premier rang tant comme toujours occup par des
porteurs de dpches et des ptissiers; chacun disait son mot et
donnait son conseil sur les moyens  employer pour l'obliger 
passer la porte.

V'l un ne qui donnera de l'agrment  l'imbcile qui
l'achtera, dit une voix.

C'tait l un propos dangereux qui pouvait nuire  la vente; aussi
Grain de Sel, qui l'avait entendu, crut-il devoir protester.

C'est un malin, dit-il; comme il a devin qu'on va le vendre, il
fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses matres.

-- tes -vous sur de a, Grain de Sel? demanda la voix qui avait
fait l'observation.

-- Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici?

-- Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie?

-- C'est ma foi vrai.

Et ils se donnrent la main.

C'est  vous l'ne?

-- Non, c'est  cette petite.

-- Vous le connaissez?

-- Nous avons bu plus d'un verre ensemble: si vous avez besoin
d'un bon ne, je vous le recommande.

-- J'en ai besoin, sans en avoir besoin.

-- Alors allons prendre quelque chose. Ce n'est pas la peine de
payer un droit l-dedans.

-- D'autant mieux qu'il parat dcid  ne pas entrer.

-- Je vous dis que c'est un malin.

-- Si je l'achte ce n'est pas pour faire des malices, ni pour
boire des verres, mais pour travailler.

-- Dur  la peine; il vient de Grce, sans s'arrter.

-- De Grce!...

Grain de Sel avait fait un signe  Perrine, qui les suivait
n'entendant que quelques mots de leur conversation, et, docile,
maintenant qu'il n'avait plus  entrer dans le march, Palikare
venait derrire elle, sans mme qu'elle et  tirer sur le licol.

Qu'tait cet acqureur? Un homme? Une femme? Par la dmarche et le
visage non barbu, une femme de cinquante ans environ. Par le
costume compos d'une blouse et d'un pantalon, d'un chapeau en
cuir comme ceux des cochers d'omnibus, et aussi par une courte
pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais c'tait
son air qui tait intressant pour les inquitudes de Perrine, et
il n'avait rien de dur ni de mchant.

Aprs avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie
s'taient arrts devant la boutique d'un marchand de vin, et, sur
une table du trottoir on leur avait apport une bouteille avec
deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux,
tenant toujours son ne.

Vous allez voir s'il est malin, dit Grain de Sel en avanant son
verre plein.

Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses lvres pinces
aspira la moiti du verre, sans que Perrine ost l'en empcher.

Hein! dit Grain de Sel triomphant.

Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction:

Ce n'est pas pour boire mon vin que j'en ai besoin, mais pour
traner ma charrette et mes peaux de lapin.

-- Puisque je vous dis qu'il vient de Grce attel  une roulotte.

-- a, c'est autre chose.

Et l'examen de Palikare commena en dtail et avec attention;
quand il fut termin, La Rouquerie demanda  Perrine combien elle
voulait le vendre. Le prix qu'elle avait arrt  l'avance avec
Grain de Sel tait de cent francs; ce fut celui qu'elle dit.

Mais La Rouquerie poussa les hauts cris: Cent francs, un ne
vendu sans garantie! C'tait se moquer du monde. Et le malheureux
Palikare eut  subir une dmolition en rgle, du bout du nez aux
sabots. Vingt francs, c'tait tout ce qu'il valait; et encore...

-- C'est bon, dit Grain de Sel aprs une longue discussion, nous
allons le conduire au march.

Perrine respira, car la pense de n'obtenir que vingt francs
l'avait anantie; que seraient vingt francs dans leur dtresse;
alors que cent ne devaient mme pas suffire  leurs besoins les
plus pressants?

Savoir s'il voudra entrer cette fois plutt que la premire, dit
La Rouquerie.

Jusqu' la grille du march, il suivit sa matresse docilement,
mais arriv l il s'arrta, et comme elle insistait en lui parlant
et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue.

Palikare, je t'en prie, s'cria Perrine plore, Palikare!

Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre.

De nouveau on s'tait rassembl autour d'eux et l'on plaisantait.

Mettez-lui le feu  la queue, dit une voix.

-- a sera fameux pour le faire vendre, rpondit une autre.

-- Tapez dessus.

Grain de Sel tait furieux, Perrine dsespre.

Vous voyez bien qu'il n'entrera pas, dit La Rouquerie, j'en donne
trente francs parce que sa malice prouve que c'est un bon garon;
mais, dpchez-vous de les prendre ou j'en achte un autre.

Grain de Sel consulta Perrine d'un coup d'oeil, lui faisant en
mme temps signe qu'elle devait accepter. Cependant elle restait
paralyse par la dception, sans pouvoir se dcider, quand un
sergent de ville vint lui dire rudement de dbarrasser la rue:

Avancez ou reculez, ne restez pas l.

Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait
pas, il fallait bien reculer; aussitt qu'il comprit qu'elle
renonait  entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite
docilit en remuant les oreilles d'un air de contentement.

Maintenant, dit La Rouquerie aprs avoir mis trente francs en
pices de cent sous dans la main de Perrine, il faut me conduire
ce bonhomme-l chez moi, car je commence  le connatre, il serait
bien capable de ne pas vouloir me suivre; la rue du Chteau-des-
Rentiers n'est pas si loin.

Mais Grain de Sel n'accepta pas cet arrangement, la course serait
trop longue pour lui.

Va avec madame, dit-il  Perrine, et ne te dsole pas trop, ton
ne ne sera pas malheureux avec elle, c'est une bonne femme.

-- Et comment retrouver Charonne? dit-elle, se voyant perdue dans
ce Paris, dont pour la premire fois elle venait de pressentir
l'immensit.

-- Tu suivras les fortifications, rien de plus facile.

En effet, la rue du Chteau-des-Rentiers n'est pas bien loin du
March aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pour
arriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient  celles du
Champ Guillot.

Le moment de la sparation tait venu, et ce fut en lui mouillant
la tte de ses larmes qu'elle l'embrassa aprs l'avoir attach
dans une petite curie.

Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie.

-- Nous nous aimions tant!


V

Qu'allaient-elles faire de trente francs, quand c'tait sur cent
qu'elles avaient tabli leurs calculs?

Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications
depuis la Maison-Blanche jusqu' Charonne, mais sans lui trouver
de rponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains
de sa mre l'argent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout 
quoi et comment il allait tre employ.

Ce fut sa mre qui en dcida:

Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt,

-- Es-tu assez bien?

-- Il faut que je le sois. Nous n'avons que trop attendu, en
esprant un rtablissement qui ne viendra pas... ici. Et en
attendant nos ressources se sont puises, comme s'puiseraient
celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure.
J'aurais voulu aussi ne pas nous prsenter dans cet tat de
misre; mais peut-tre que plus cette misre sera lamentable plus
elle fera piti. Il faut, il faut partir.

-- Aujourd'hui?

-- Aujourd'hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit
sans savoir o aller, mais demain matin. Ce soir tche d'apprendre
les heures du train et le prix des places: le chemin de fer est
celui du Nord; la gare d'arrive, Picquigny.

Perrine, embarrasse, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu'en
cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un
indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et
moins fatigant que d'aller  la gare du Nord, qui est bien loin de
Charonne. Cet indicateur lui apprit qu'il y avait deux trains le
matin: l'un  six heures, l'autre  dix heures, et que la place
pour Picquigny en troisimes classes cotait neuf francs vingt-
cinq.

Nous partirons  dix heures, dit la mre, et nous prendrons une
voiture, car je ne pourrais certainement pas aller  pied  la
gare puisqu'elle est loigne. J'aurai bien des forces jusqu'au
fiacre.

Cependant elle n'en eut pas jusque-l, et quand,  neuf heures,
elle voulut, en s'appuyant sur l'paule de sa fille, gagner la
voiture que Perrine avait t chercher, elle ne put pas y arriver,
bien que la distance ne ft pas longue de leur chambre  la rue:
le coeur lui manqua, et si Perrine ne l'avait pas soutenue elle
serait tombe.

Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t'inquite pas, cela
va aller.

Mais cela n'alla pas, et il fallut que la Marquise qui les
regardait partir apportt une chaise; c'tait un effort dsespr
qui l'avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration
s'arrta, la voix lui manqua.

Il faudrait l'allonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne
sera rien, ma fille, n'aie pas peur; va chercher La Carpe;  nous
deux nous la porterons dans votre chambre; vous ne pouvez pas
partir... tout de suite.

C'tait une femme d'exprience que la Marquise; presque aussitt
que la malade eut t allonge, le coeur reprit ses mouvements, et
la respiration se rtablit; mais au bout d'un certain temps, comme
elle voulut s'asseoir, une nouvelle dfaillance se produisit.

Vous voyez qu'il faut rester couche, dit la Marquise sur le ton
du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous
prendrez une tasse de bouillon que je vais demander  La Carpe;
car c'est son vice a ce muet-l que le bouillon, comme le vin est
celui de monsieur notre propritaire; hiver comme t, il se lve
 cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu'il le fait!
il n'y a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent d'aussi bon.

Sans attendre une rponse, elle entra chez leur voisin qui s'tait
remis au travail.

Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade?
demanda-t-elle.

Ce fut par un sourire qu'il rpondit, et tout de suite il ta le
couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la chemine
devant un petit feu de bois; alors comme le fumet du bouillon se
rpandait dans la pice il regarda la Marquise, les yeux
carquills, les narines dilates avec une expression de batitude
en mme temps que de fiert.

Oui a sent bon, dit-elle, et si a pouvait sauver la pauvre
femme, a la sauverait; mais -- elle baissa la voix, -- vous
savez, elle est bien mal; a ne peut pas durer longtemps.

La Carpe leva les bras au Ciel.

C'est bien triste pour cette petite.

La Carpe inclina la tte et tendit les bras par un geste qui
disait:

Qu'y pouvons-nous?

Et de fait, ce qu'ils pouvaient, ils le faisaient l'un et l'autre,
mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu'ils ne
s'en tonnent pas, pas plus qu'ils ne s'en rvoltent. Qui d'eux
n'a pas  souffrir en ce monde? Toi aujourd'hui, moi demain.

Quand le bol fut rempli, la Marquise l'emporta en trottinant pour
ne pas perdre une goutte de bouillon.

Prenez a, ma chre dame, dit-elle en s'agenouillant auprs du
matelas, et surtout ne bougez pas, entr'ouvrez seulement les
lvres.

Dlicatement, une cuillere de bouillon lui fut verse dans la
bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua des nauses et une
nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premires.

Dcidment le bouillon n'tait pas ce qui convenait, la Marquise
le reconnut et, pour qu'il ne ft pas perdu, elle obligea Perrine
 le boire.

Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir.

N'ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle tait le remde 
tous les maux, obtenu le rsultat qu'elle attendait, la Marquise
se trouva  bout d'expdients, et n'imagina rien de mieux que
d'aller chercher le mdecin: peut-tre ferait-il quelque chose.

Mais bien qu'il et formul une ordonnance, il dclara franchement
 la Marquise, en partant, qu'il ne pouvait rien pour la malade:

C'est une femme puise par le mal, la misre, les fatigues et le
chagrin; elle partait, qu'elle serait morte en wagon; ce n'est
plus qu'une affaire d'heures qu'une syncope rglera probablement.

C'en fut une de jours, car la vie, si prompte  s'teindre dans la
vieillesse, est plus rsistante dans la jeunesse: sans aller
mieux, la malade, n'allait pas plus mal, et bien qu'elle ne pt
rien avaler, ni bouillon ni remdes, elle durait tendue sur son
matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans
la somnolence.

Aussi Perrine se reprenait-elle  esprer: l'ide de la mort, qui
obsde les gens gs et la leur montre partout, tout prs, alors
mme qu'elle reste loin encore, est si rpulsive pour les jeunes,
qu'ils se refusent  la voir, mme quand elle est l menaante.
Pourquoi sa mre ne gurirait-elle point? Pourquoi mourrait-elle?
C'est  cinquante ans,  soixante ans qu'on meurt, et elle n'en
avait pas trente! Qu'avait-elle fait pour tre condamne  une
mort prcoce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des
mres, qui n'avait jamais t que bonne pour les siens et pour
tous? Cela n'tait pas possible. Au contraire, la gurison
l'tait. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le
prouver, mme dans cette somnolence, qu'elle se disait n'tre
qu'un repos tout naturel aprs tant de fatigues et de privations.
Quand, malgr tout, le doute l'treignait trop cruellement, elle
demandait conseil  la Marquise, et celle-ci la confirmait dans
son esprance:

Puisqu'elle n'est pas morte dans sa premire syncope, c'est
qu'elle ne doit pas mourir.

-- N'est-ce pas?

-- C'est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe.

Maintenant, sa plus grande inquitude, puisque du ct de sa mre
on la rassurait comme elle se rassurait elle-mme, tait de se
demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie,
car, si minimes que fussent leurs dpenses, ils filaient cependant
terriblement vite, tantt pour une chose, tantt pour une autre,
surtout pour l'imprvu. Quand le dernier sou serait dpens, o
iraient-elles? O trouveraient-elles une ressource, si faible
qu'elle fut, puisqu'il ne leur restait plus rien, rien, rien que
les guenilles de leur vtement? Comment iraient-elles 
Maraucourt?

Quand elle suivait ces penses, prs de sa mre, il y avait des
moments o, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une
intensit si poignante, qu'elle se demandait, baigne de sueur, si
elle aussi n'allait pas succomber dans une syncope. Un soir
qu'elle se trouvait dans cet tat d'apprhension et
d'anantissement, elle sentit que l main de sa mre, qu'elle
tenait dans les siennes, la serrait.

Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramene par cette
pression dans la ralit.

-- Te parler, car l'heure est venue des dernires et suprmes
paroles.

-- Oh! maman...

-- Ne m'interromps pas, ma fille chrie, et tche de contenir ton
motion comme je tcherai de ne pas cder au dsespoir. J'aurais
voulu ne pas t'effrayer, et c'est pour cela que jusqu' prsent je
me suis tue, pour mnager ta douleur, mais ce que j'ai  dire doit
tre dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une
mauvaise mre, faible et lche, au moins je serais imprudente de
reculer encore.

Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses
ides vacillantes. Il faut nous sparer...

Perrine eut un sanglot que malgr ses efforts elle ne put
contenir.

Oui, c'est affreux, chre enfant, et pourtant j'en suis  me
demander si aprs tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois
orpheline, que d'tre prsente par une mre qu'on repousserait.
Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule, ... dans quelques heures,
demain peut-tre.

L'motion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre
qu'aprs un certain temps.

Quand je... ne serai plus, tu auras des formalits  accomplir;
pour cela tu prendras dans ma poche un papier envelopp dans une
double soie et tu le donneras  ceux qui te le demanderont: c'est
mon acte de mariage, et l'on y trouvera mes noms et ceux de ton
pre. Tu exigeras qu'on te le rende, car il doit t'tre utile plus
tard pour tablir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand
soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu l'apprendras par coeur
de faon  ne l'oublier jamais: le jour o tu aurais besoin de le
montrer, tu en demanderais un autre. Tu m'entends bien; tu retiens
tout ce que je te dis?'

-- Oui, maman, oui.

-- Tu seras bien malheureuse, bien anantie, mais il ne faut pas
t'abandonner, ... quand tu n'auras plus rien  faire  Paris et
que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir
immdiatement pour Maraucourt: par le chemin de fer, si tu as
assez d'argent pour payer ta place;  pied, si tu n'en as pas;
mieux vaut encore coucher dans le foss de la route et ne pas
manger que rester  Paris. Tu me le promets?

-- Je te le promets.

-- Si grande est l'horreur de notre situation que ce m'est presque
un soulagement de penser qu'il en sera ainsi.

Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la dfendre
contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle
resta sans respiration, sans voix, sans mouvement,

Maman, dit Perrine penche sur elle, toute tremblante d'anxit,
perdue de dsespoir, maman!

Cet appel la ranima:

Tout  l'heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent
qu'un murmure entrecoup d'arrts, j'ai encore des recommandations
 te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce
que je t'ai dj dit, attends.

Aprs un moment, elle reprit:

C'est cela, oui c'est cela: tu arrives  Maraucourt; ne brusque
rien; tu n'as le droit de rien rclamer, ce que tu obtiendras ce
sera par toi-mme, par toi seule, en tant bonne, en le faisant
aimer... Te faire aimer, ... pour toi, tout est l.... Mais j'ai
espoir, ... tu te feras aimer;... il est impossible qu'on ne
t'aime pas.... Alors tes malheurs seront finis.

Elle joignit les mains et son regard prit une expression d'extase:

Je te vois, ... oui je te vois heureuse.... Ah! que je meure avec
cette pense, et l'esprance de vivre  jamais dans ton coeur.

Cela fut dit avec l'exaltation d'une prire qu'elle jetait vers le
ciel; puis aussitt, comme si elle s'tait puise dans cet
effort, elle retomba sur son matelas,  bout, inerte, mais non
syncope cependant, ainsi que le prouvait sa respiration
pantelante.

Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa mre
restait dans cet tat, elle sortit.  peine fut-elle dans l'enclos
qu'elle clata en sanglots et se laissa tomber sur l'herbe: le
coeur, la tte, les jambes lui manquaient pour s'tre trop
longtemps contenue.

Pendant quelques minutes elle resta l brise, suffoque, puis,
comme malgr son anantissement la conscience persistait en elle
qu'elle ne devait pas laisser sa mre seule, elle se leva pour
tcher de se calmer un peu, au moins  la surface, en arrtant ses
larmes et ses spasmes de dsespoir.

Et par le clos qui s'emplissait d'ombres elle allait, sans savoir
o, droit devant elle ou tournant sur elle-mme, ne contenant ses
sanglots que pour les laisser clater plus violents.

Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixime fois
peut-tre, le marchand de sucre qui l'avait observe sortit de
chez lui, deux btons de guimauve  la main et s'approchant
d'elle:

Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d'une voix apitoye.

-- Oh! monsieur...

-- Eh bien, tiens, prends a, -- il tendit ses btons de sucre,
les douceurs c'est bon pour la peine.



VI

L'aumnier des dernires prires venait de se retirer, et Perrine
restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne l'avait pas
quitte, passa son bras sous le sien:

Il faut venir, dit-elle.

-- Oh! Madame....

-- Allons, il faut venir, rpta-t-elle avec autorit.

Et lui serrant le bras, elle l'entrana.

Elles marchrent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine
et conscience de ce qui se passait autour d'elle et comprt o
l'on pouvait la conduire: sa pense, son esprit, son coeur, sa vie
taient rests avec sa mre.

Enfin on s'arrta dans une alle dserte et elle vit autour d'elle
la Marquise qui l'avait lche, Grain de Sel, La Carpe et le
marchand de sucre, mais ce fut vaguement qu'elle les reconnut: la
Marquise avait des rubans noirs  son bonnet, Grain de Sel tait
habill en monsieur et coiff d'un chapeau  haute forme, La Carpe
avait remplac son ternel tablier de cuir par une redingote
noisette qui lui descendait jusqu'aux pieds, et le marchand de
sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap; car tous, en
vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu 
se mettre en grande tenue pour honorer celle qu'ils venaient
d'enterrer.

C'est pour te dire, petite, commena Grain de Sel, qui crut
pouvoir prendre le premier la parole comme tant le personnage le
plus important de la compagnie, c'est pour te dire que tu peux
loger au Champ Guillot tant que tu voudras sans payer.

-- Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras
ta vie: c'est un joli mtier.

-- Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de
guimauve, je te prendrai: c'est aussi un joli mtier, et un vrai.

La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et
un geste de sa main qui semblait prsenter quelque chose, il
exprima clairement l'offre qu'il faisait  son tour:  savoir que
toutes les fois qu'elle aurait besoin d'une tasse de bouillon,
elle en trouverait une chez lui, et du fameux.

Ces propositions s'enchanant ainsi emplirent de larmes les yeux
de Perrine, et la douceur de celles-l lava l'cret de celles qui
depuis deux jours la brlaient.

Comme vous tes bons pour moi! murmura-t-elle.

-- On fait ce qu'on peut, dit Grain de Sel.

-- On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pav de
Paris, rpondit la Marquise.

-- Je ne dois pas rester  Paris, rpondit Perrine, il faut que je
parte tout de suite pour aller chez des parents.

-- T'as des parents? interrompit Grain de Sel en regardant les
autres d'un air qui signifiait que ces parents-l ne valaient pas
cher; o sont-ils tes parents?;

-- Au del d'Amiens.

-- Et comment veux-tu aller  Amiens? Tu as de l'argent?

-- Pas assez pour prendre le chemin de fer; c'est pourquoi j'irai
 pied.

-- Tu sais la route?

-- J'ai une carte dans ma poche.

-- Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la
route d'Amiens?

-- Non; mais si vous voulez me l'indiquer...

Chacun s'empressa de lui donner cette indication, et ce fut une
confusion d'explications contradictoires auxquelles Grain de Sel
coupa court.

Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n'as qu' les
couter. V'l ce que tu dois faire: prendre le chemin de fer de
ceinture jusqu' la Chapelle-Nord; l tu trouveras la route
d'Amiens, que tu n'auras plus qu' suivre tout droit; a te
cotera six sous. Quand veux-tu partir?

-- Tout de suite; j'ai promis  maman de partir tout de suite.

-- Il faut obir  ta mre, dit la Marquise. Pars donc, mais pas
avant que je t'embrasse; tu es une brave fille.

Les hommes lui donnrent une poigne de main.

Elle n'avait plus qu' sortir du cimetire, cependant elle hsita
et se retourna vers la fosse qu'elle venait de quitter; alors la
Marquise, devinant sa pense, intervint:

Puisqu'il faut que tu partes, pars tout de suite, c'est le mieux,

-- Oui pars, dit Grain de Sel.

Elle leur adressa  tous un salut de la tte et des deux mains
dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis elle s'loigna
 pas presss, le dos tendu comme si elle se sauvait.

J'offre un verre, dit Grain de Sel.

-- a ne fera pas de mal, rpondit la Marquise.

Pour la premire fois La Carpe lcha une parole et dit:

Pauvre petite!

Quand Perrine fut monte dans le chemin de fer de ceinture, elle
tira de sa poche une vieille carte routire de France qu'elle
avait consulte bien des fois depuis leur sortie d'Italie, et dont
elle savait se servir. De Paris  Amiens sa route tait facile, il
n'y avait qu' prendre celle de Calais que suivaient autrefois les
malles-poste et qu'un petit trait noir indiquait sur sa carte par
Saint-Denis, couen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil; 
Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle
savait aussi valuer les distances, elle calcula que jusqu'
Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilomtre; si
elle faisait trente kilomtres par jour rgulirement, il lui
faudrait donc six jours pour son voyage.

Mais pourrait-elle faire ces trente kilomtres rgulirement et
les recommencer le lendemain?

Justement parce qu'elle avait l'habitude de la marche pour avoir
chemin pendant des lieues et des lieues  ct de Palikare, elle
savait que ce n'est pas du tout la mme chose de faire trente
kilomtres par hasard, que de les rpter jour aprs jour; les
pieds s'endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que
serait le temps pendant ces six journes de voyage? Sa srnit
durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu'il
ft. Mais que ferait-elle sous la pluie, n'ayant pour se couvrir
que des guenilles? Par une belle nuit d't elle pouvait trs bien
coucher en plein air,  l'abri d'un arbre ou d'une cpe. Mais le
toit de feuilles qui reoit la rose laisse passer la pluie et
n'en rend ses gouttes que plus grosses. Mouille, elle l'avait t
bien souvent, et une onde, une averse mme ne lui faisaient pas
peur; mais pourrait-elle rester mouille pendant six jours, du
matin au soir et du soir au matin?

Quand elle avait rpondu  Grain de Sel qu'elle n'avait pas assez
d'argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre,
comme elle l'entendait elle-mme, qu'elle en aurait assez pour son
voyage  pied; seulement c'tait  condition que ce voyage ne se
prolongerait pas.

En ralit, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en
quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place
six sous, il lui restait une pice de cinq francs et un sou
qu'elle entendait sonner dans la poche de sa jupe quand elle
remuait trop brusquement.

Il fallait donc qu'elle fit durer cet argent autant que son
voyage, et mme plus longtemps, de faon  pouvoir vivre quelques
jours  Maraucourt.

Cela lui serait-il possible?

Elle n'avait pas rsolu cette question et toutes celles qui s'y
rattachaient. Quand elle entendit appeler la station de La
Chapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route de
Saint-Denis.

Maintenant il n'y avait qu' aller droit devant soi, et comme le
soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle
esprait se trouver, quand il disparatrait, assez loin de Paris
pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui tait le mieux
pour elle.

Cependant, contre son attente, les maisons succdaient aux
maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin
que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine
plate que des toits et de hautes chemines qui jetaient des
tourbillons de fume noire; de ces usines, des hangars, des
chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des
ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des
chappements de vapeur, tandis que sur la route mme, dans un
pais nuage de poussire rousse, voitures, charrettes, tramways se
suivaient, ou se croisaient en files serres; et sur celles de ces
charrettes qui avaient des bches ou des prlarts l'inscription
qui l'avait dj frappe  la barrire de Bercy se rptait:
Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine.

Paris ne finirait donc jamais! Elle n'en sortirait donc pas! Et ce
n'tait pas de la solitude des champs qu'elle avait peur, du
silence de la nuit, des mystres de l'ombre, c'tait de Paris, de
ses maisons, de sa foule, de ses lumires.

Une plaque bleue fixe  l'angle d'une maison lui apprit qu'elle
entrait dans Saint-Denis alors qu'elle se croyait toujours 
Paris, et cela lui donna bon espoir: aprs Saint-Denis
commencerait certainement la campagne.

Avant, d'en sortir, bien qu'elle ne se sentt aucun apptit,
l'ide lui vint d'acheter un morceau de pain qu'elle mangerait
avant de s'endormir, et elle entra chez un boulanger:

Voulez-vous me vendre une livre de pain?

-- Tu as de l'argent? demanda la boulangre  qui sa tenue
n'inspirait pas confiance.

Elle mit sur le comptoir, derrire lequel la boulangre tait
assise, sa pice de cinq francs.

Voici cinq francs; je vous prie de me rendre la monnaie.

Avant de couper la livre de pain qu'on lui demandait, la
boulangre prit la pice de cinq francs et l'examina.

Qu'est-ce que c'est que a? demanda-t-elle en la faisant sonner
sur le marbre du comptoir.

-- Vous voyez bien, c'est cinq francs.

-- Qu'est-ce qui t'a dit d'essayer de me passer cette pice?

-- Personne; je vous demande une livre de pain pour mon dner.

-- Eh bien tu n'en auras pas de pain, et je t'engage  filer au
plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arrter.

Perrine n'tait point en situation de tenir tte:

Pourquoi m'arrter? balbutia-t-elle.

-- Parce que tu es une voleuse...

-- Oh! madame.

-- Qui veut me passer une pice fausse. Vas-tu te sauver, voleuse,
vagabonde. Attends un peu que j'appelle un sergent de ville.

Perrine avait conscience de n'tre pas une voleuse, bien qu'elle
ne st pas si sa pice tait bonne ou fausse; mais vagabonde elle
l'tait puisqu'elle n'avait ni domicile ni parents. Que
rpondrait-elle au sergent de ville? Comment se dfendrait-elle,
si on l'arrtait? Que ferait-on d'elle?

Toutes ces questions lui traversrent l'esprit avec la rapidit de
l'clair, cependant telle, tait sa dtresse qu'avant d'obir  la
peur qui commenait  la serrer  la gorge, elle pensa  sa pice:

Si vous ne voulez, pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma
pice, dit-elle en tendant la main.

Pour que tu la passes ailleurs, n'est-ce pas? Je la garde, ta
pice. Si tu la veux, va chercher un sergent de ville, nous
l'examinerons ensemble, En attendant, fiche-moi le camp et plus
vite que a, voleuse!

Les cris de la boulangre qui s'entendaient de la rue avaient
arrt trois ou quatre passants et des propos s'changeaient entre
eux curieusement:

Qu'est-ce que c'est?

-- C'te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangre.

-- Elle marque mal.

-- N'y a donc jamais de police quand on en a besoin?

Affole, Perrine se demandait si elle pourrait sortir; cependant
on la laissa passer, mais en l'accompagnant d'injures et de hues,
sans qu'elle ost se sauver  toutes jambes comme elle en avait
envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point.

Enfin aprs quelques minutes, qui pour elle furent des heures,
elle se trouva dans la campagne, et malgr tout elle respira: pas
arrte! plus d'injures!

Il est vrai qu'elle pouvait se dire aussi: pas de pain, plus
d'argent; mais cela c'tait l'avenir; et ceux qui, aux trois
quarts noys, remontent  la surface de l'eau, n'ont pas pour
premire pense de se demander comment ils souperont le soir et
dneront le lendemain.

Cependant aprs les premiers moments donns au soulagement de la
dlivrance cette pense du dner s'imposa brutalement, sinon pour
le soir mme, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants.
Elle n'tait pas assez enfant pour imaginer que la fivre du
chagrin la nourrirait toujours, et savait qu'on ne marche pas sans
manger. En combinant son voyage elle n'avait compt pour rien les
fatigues de la route, le froid des nuit et la chaleur du jour,
tandis qu'elle comptait pour tout la nourriture que sa pice de
cinq francs lui assurait; mais maintenant qu'on venait de lui
prendre ses cinq francs et qu'il ne lui restait plus qu'un sou,
comment achterait-elle la livre de pain qu'il lui fallait chaque
jour? Que mangerait-elle?

Instinctivement elle jeta un regard de chaque ct de la route o
dans les champs; sous la lumire rasante du soleil couchant
s'talaient des cultures: des bls qui commenaient  fleurir, des
betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes,
des trfles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d'ailleurs,
alors mme que ces champs eussent t plants de melons mrs ou de
fraisiers chargs de fruits,  quoi cela lui et-il servi? elle ne
pouvait pas plus tendre la main pour cueillir melons et fraises
qu'elle ne pouvait la tendre pour implorer la charit des
passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde.

Ah! comme elle et voulu en rencontrer une aussi misrable qu'elle
pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins
qui traversent les pays civiliss.

Mais y avait-il au monde aussi misrable, aussi malheureuse
qu'elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la
soutenir, accable, crase, le coeur trangl, le corps enfivr
par le chagrin?

Et cependant il fallait qu'elle marcht, sans savoir si au but une
porte s'ouvrirait devant elle.

Comment pourrait-elle arriver  ce but?

Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance
ou d'abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons 
traner se fait ou plus lourd ou plus lger; pour elle c'tait le
soir qui l'attristait toujours, mme sans raison; mais combien
plus pesamment quand,  l'inconscient, s'ajoutait le poids des
douleurs personnelles et immdiates qu'elle avait en ce moment 
supporter!

Jamais elle n'avait prouv pareil embarras  rflchir, pareille
difficult  prendre parti; il lui semblait qu'elle tait
vacillante, comme une chandelle qui va s'teindre sous le souffle
d'un grand vent, s'abattant sans rsistance possible tantt d'un
ct, tantt de l'autre, folle.

Combien mlancolique tait-elle cette belle et radieuse soire
d't, sans nuages au ciel, sans souffle d'air, d'autant plus
triste pour elle qu'elle tait plus douce et plus gaie aux autres,
aux villageois assis sur le pas de leur porte avec l'expression
heureuse de la journe finie; aux travailleurs qui revenaient des
champs et respiraient dj la bonne odeur de la soupe du soir;
mme aux chevaux qui se htaient parce qu'ils sentaient l'curie
o ils allaient se reposer devant leur rtelier garni.

Lorsqu'elle sortit de ce village, elle se trouva  la croise de
deux grandes routes qui toutes deux conduisaient  Calais, l'une
par Moisselles, l'autre par couen, disait le poteau pos  leur
intersection; ce fut celle-l qu'elle prit.


VII

Bien qu'elle comment  avoir les jambes lasses et les pieds
endoloris, elle et voulu marcher encore, car  faire la route
dans la fracheur du soir et la solitude, sans que personne
s'inquitt d'elle, elle et trouv une tranquillit que le jour
ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait
s'arrter quand elle serait trop fatigue, et alors, ne pouvant
pas se choisir une bonne place dans l'obscurit de la nuit, elle
n'aurait pour se coucher que le foss du chemin ou le champ
voisin, ce qui n'tait pas rassurant. Dans ces conditions, le
mieux tait donc qu'elle sacrifit son bien-tre  sa scurit et
profitt des dernires clarts du soir pour chercher un endroit
o, cache et abrite, elle pourrait dormir en repos. Si les
oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair,
n'est-ce pas pour mieux choisir leur gte: les btes maintenant
devaient lui servir d'exemple, puisqu'elle vivait de leur vie.

Elle n'eut pas loin  aller pour en rencontrer un qui lui parut
runir toutes les garanties qu'elle pouvait souhaiter. Comme elle
passait le long d'un champ d'artichauts, elle vit un paysan occup
avec une femme  en cueillir les ttes qu'ils plaaient dans des
paniers; aussitt remplis, ils chargeaient ces paniers dans une
voiture reste sur la route. Machinalement elle s'arrta pour
regarder ce travail, et  ce moment arriva une autre charrette que
conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village.

Vous avez cueill vos artichauts? cria-t-elle.

-- C'est pas trop tt, rpondit le paysan; pas drle de coucher l
toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas
dormir dans mon lit

-- Et la pice  Monneau?

-- Monneau, il fait le malin; il dit que les autres la gardent;
cette nuit ce ne sera toujours pas _m_; ce que c'serait drle si
demain il se trouvait nettoy!

Tous les trois partirent d'un gros rire qui disait qu'ils ne
s'intressaient pas prcisment  la prosprit de ce Monneau qui
exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille
lui-mme.

Ce que c'serait drle!

-- Attends, minute, nous rentrons; nous avons fini.

En effet, au bout de peu d'instants, les deux charrettes
s'loignrent du ct du village.

Alors, de la route dserte Perrine put voir, dans le crpuscule,
la diffrence qu'offraient les deux champs qui se touchaient, l'un
compltement dpouill de ses fruits, l'autre encore tout charg
de grosses ttes bonnes  couper; sur leur limite se dressait une
petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait pass
les nuits qu'il regrettait tant  garder sa rcolte et du mme
coup celle de son voisin. Combien heureuse et-elle t d'avoir
une pareille chambra  coucher!

 peine cette ide eut-elle travers son esprit qu'elle se demanda
pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal  cela
puisqu'elle tait abandonne? D'autre part, elle n'avait pas 
craindre d'y tre drange, puisque, le champ tant dpouill
maintenant, personne n'y viendrait. Enfin, un four  briques
brlant  une assez courte distance, il lui semblait qu'elle
serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient
dans l'air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu
de ces champs dserts, comme le phare au marin sur la mer.

Cependant elle n'osa pas tout de suite aller prendre possession de
cette cabane, car, un espace dcouvert assez grand s'tendant
entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que
l'obscurit se ft paissie. Elle s'assit donc sur l'herbe du
foss et attendit en pensant  la bonne nuit qu'elle allait passer
l, alors qu'elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand
elle ne distingua plus que confusment les choses environnantes,
choisissant un moment o elle n'entendait aucun bruit sur la
route, elle se glissa en rampant  travers les artichauts et gagna
la cabane qu'elle trouva encore mieux meuble qu'elle n'avait
imagin puisqu'une bonne couche de paille couvrait le sol, et
qu'une botte de roseaux pouvait servir d'oreiller.

Depuis Saint-Denis, il en avait t d'elle comme d'une bte
traque, et plus d'une fois elle avait tourn la tte pour voir si
les gendarmes  ses trousses n'allaient pas l'arrter, afin
d'claircir l'histoire de sa pice fausse; dans la cabane, ses
nerfs crisps se dtendirent, et, du toit qu'elle avait sur la
tte, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de
scurit ml de confiance qui la releva; tout n'tait donc pas
perdu, tout n'tait pas fini.

Mais en mme temps elle fut surprise de s'apercevoir qu'elle avait
faim, alors que, tandis qu'elle marchait, il lui semblait qu'elle
n'aurait jamais plus besoin de manger ni de boire.

C'tait l dsormais l'inquitant et le dangereux de sa situation:
comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou
six jours? Le moment prsent n'tait rien, mais que serait le
lendemain, le surlendemain?

Cependant si grave que ft la question, elle ne voulut pas la
laisser l'envahir et l'abattre; au contraire, il fallait se
secouer, se raidir, en se disant que, puisqu'elle avait trouv une
si bonne chambre quand elle admettait qu'elle n'aurait pas mieux
que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d'arbre pour
s'adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose 
manger. Quoi? Elle ne l'imaginait pas. Mais cette ignorance
prsente ne devait pas l'empcher de s'endormir dans l'esprance.

Elle s'tait allonge sur la paille, la botte de roseaux sous sa
tte, ayant en face d'elle, par une des ouvertures de la cabane,
les feux du four  briques qui, dans la nuit, voltigeaient en
lueurs fantastiques, et le bien-tre du repos, au milieu d'une
tranquillit qui ne devait pas tre trouble, l'emportait sur les
tiraillements de son estomac.

Elle ferma les yeux et avant de s'endormir, comme tous les soirs
depuis la mort de son pre, elle voqua son image; mais ce soir-l
 l'image du pre se joignit celle de la maman qu'elle venait de
conduire au cimetire en ce jour terrible, et ce fut en les voyant
l'un et l'autre penchs sur elle pour l'embrasser comme toujours
ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brise par la
fatigue et plus encore par les motions, elle trouva le sommeil.

Si lourde que ft cette fatigue, elle ne dormit pas cependant
solidement; de temps en temps le roulement d'une voiture sur le
pav l'veillait, ou le passage d'un train, ou quelque bruit
mystrieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit,
lui faisait battre le coeur, mais aussitt elle se rendormait. 
un certain moment, elle crut qu'une voiture venait de s'arrter
prs d'elle sur la route, et cette fois elle couta. Elle ne
s'tait pas trompe, elle entendit un murmure de voix touffes
ml  un bruit de chutes lgres. Vivement elle s'agenouilla pour
regarder par un des trous percs dans la cabane; une voiture tait
bien arrte au bout du champ, et il lui sembla, autant qu'elle
pouvait juger  la pale clart des toiles, qu'une ombre, homme ou
femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et
portaient dans la pice  ct, celle  Monneau. Que signifiait
cela  pareille heure?

Avant qu'elle eut trouv une rponse  cette question, la voiture
s'loigna, et les deux ombres entrrent dans le champ
d'artichauts; aussitt elle entendit des petits coups secs et
rapides comme si l'on coupait l quelque chose.

Alors elle comprit: c'taient des voleurs, des galvaudeux, qui
nettoyaient la pice  Monneau; vivement ils coupaient les
artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette
avait apports et que, sans doute, elle allait venir reprendre la
rcolte acheve, afin de ne pas rester sur la route pendant cette
opration et d'appeler l'attention des passants s'il en survenait.

Mais au lieu de se dire, comme les paysans, que c'tait drle,
Perrine fut pouvante, car instantanment elle comprit les
dangers auxquels elle pouvait se trouver expose.

Que feraient-ils d'elle s'ils la dcouvraient? Souvent elle avait
entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c'est
quand on les surprend ou les drange qu'ils tuent ceux qui
porteraient un tmoignage contre eux.

Il est vrai qu'elle avait bien des chances pour n'tre pas
dcouverte par eux, puisque c'tait parce qu'ils savaient
certainement cette cabane abandonne qu'ils volaient cette nuit-l
les artichauts du champ Monneau; mais si on les surprenait, si on
les arrtait, ne pouvait-elle pas tre prise avec eux; comment se
dfendrait-elle et prouverait-elle qu'elle n'tait pas leur
complice?

 cette pense, elle se sentit inonde de sueur, et ses yeux se
troublrent au point qu'elle ne distingua plus rien autour d'elle,
bien qu'elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui
coupaient les artichauts; et le seul soulagement  son angoisse
fut de se dire qu'ils travaillaient avec une telle ardeur qu'ils
auraient bientt dpouill tout le champ.

Mais ils furent drangs; au loin on entendit le roulement d'une
charrette sur le pav, et quand elle approcha ils se blottirent
entre les tiges des artichauts, si bien rass qu'elle ne les
voyait plus.

La charrette passe, ils reprirent leur besogne avec une activit
que le repos avait renouvele.

Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait qu'il
ne finirait jamais; d'un instant  l'autre on allait venir les
arrter, et srement elle avec eux.

Si elle pouvait se sauver! Elle chercha le moyen de sortir de la
cabane, ce qui,  vrai dire, n'tait pas difficile; mais o irait-
elle sans tre expose  faire du bruit et  rvler ainsi sa
prsence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignore?

Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu'il lui
tait impossible de sortir sans s'exposer  tre arrte au
premier pas, le mieux encore tait qu'elle part n'avoir rien vu,
si les voleurs entraient dans la cabane.

Pendant un certain temps encore ils continurent leur rcolte,
puis, aprs un coup de sifflet qu'ils lancrent, un bruit de roues
se ft entendre sur la route et bientt leur voiture s'arrta au
bout du champ; en quelques minutes elle fut charge et au grand
trot elle s'loigna du ct de Paris.

Si elle avait su l'heure, elle aurait pu se rendormir jusqu'
l'aube, mais, n'ayant pas conscience du temps qu'elle avait pass
l, elle jugea qu'il tait prudent  elle de se remettre en route:
aux champs on est matineux; si au jour levant un paysan la voyait
sortir de cette pice dpouille, ou mme s'il l'apercevait aux
environs, il la souponnerait d'tre de la compagnie des voleurs
et l'arrterait.

Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les
voleurs pour sortir du champ, l'oreille aux coutes, l'oeil aux
aguets, elle arriva sans accident sur la grande route o elle
reprit sa marche  pas presss; les toiles qui criblaient le ciel
sans nuages avaient pli, et du ct de l'orient une faible lueur
clairait les profondeurs de la nuit, annonant l'approche du
jour.


VIII

Elle n'eut pas  marcher longtemps sans apercevoir devant elle une
masse noire confuse qui profilait d'un ct ses toits, ses
chemines et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de
l'autre tout restait noy dans l'ombre.

En arrivant aux premires maisons, instinctivement elle touffa le
bruit de ses pas, mais c'tait une prcaution inutile; 
l'exception des chats, qui flnaient sur la route, tout dormait et
son passage n'veilla que quelques chiens qui aboyaient derrire
les portes closes; il semblait que ce ft un village de morts.

Quand elle l'eut travers, elle se calma et ralentit sa course,
car maintenant qu'elle se trouvait assez loigne du champ vol
pour qu'on ne pt pas l'accuser d'avoir fait partie des voleurs,
elle sentait qu'elle ne pourrait pas continuer toujours  cette
allure; dj elle prouvait une lassitude qu'elle ne connaissait
pas, et malgr le refroidissement du matin, il lui montait  la
tte des bouffes de chaleur qui la rendaient vacillante.

Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fracheur de plus en
plus vive, ni la rose qui la mouillait ne calmrent ces troubles,
pas plus qu'ils ne lui donnrent de la vigueur, et il fallut
qu'elle reconnt que c'tait la faim qui l'affaiblissait en
attendant qu'elle l'abattit tout  fait dfaillante.

Que deviendrait-elle si elle n'avait plus ni sentiment ni volont?

Pour que cela n'arrivt pas, elle crut que le mieux tait de
s'arrter un instant; et comme elle passait en ce moment devant
une luzerne nouvellement fauche, dont la moisson, mise en petites
meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le
foss de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules,
elle s'y coucha enveloppe d'une douce chaleur parfume de l'odeur
du foin. La campagne dserte, sans mouvement, sans bruit, dormait
encore, et sous la lumire qui jaillissait de l'orient elle
paraissait immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de
ces, herbes sches calmrent ses nauses et elle ne tarda pas 
s'endormir.

Quand elle s'veilla, le soleil dj haut  l'horizon couvrait la
campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des
femmes, des chevaux travaillaient  et l; prs d'elle, une
escouade d'ouvriers chardonnaient un champ d'avoine; ce voisinage
l'inquita tout d'abord un peu, mais  la faon dont ils faisaient
leur ouvrage, elle comprit, ou qu'ils ne souponnaient pas sa
prsence, ou qu'elle ne les intressait pas, et, aprs avoir
attendu un certain temps qui leur permit de s'loigner, elle put
revenir  la route.

Ce bon sommeil l'avait repose; et elle fit quelques kilomtres
assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serrt
l'estomac et lui rendit la tte vide, avec des vertiges, des
crampes, des billements, et qu'elle et les tempes serres comme
dans un tau. Aussi quand du haut d'une cte qu'elle venait de
monter, elle aperut sur la pente oppose les maisons d'un gros
village que dominaient les combles levs d'un grand chteau
mergeant d'un bois, se dcida-t-elle  acheter un morceau de
pain.

Puisqu'elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l'employer, au
lieu de souffrir la faim volontairement?  la vrit, quand elle
l'aurait dpens il ne lui resterait plus rien; mais qui pouvait
savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide? il y a
des gens qui trouvent des pices d'argent sur les grands chemins,
et elle pouvait avoir cette bonne chance; n'en avait-elle pas eu
assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui l'avaient
crase?

Elle examina donc son sou attentivement pour voir s'il tait bon;
malheureusement elle ne savait pas trs bien comment les vrais
sous franais se distinguent des mauvais; aussi tait-elle mue
lorsqu'elle se dcida  entrer chez le premier boulanger qu'elle
vit, tremblant que l'aventure de Saint-Denis ne se reproduisit.

Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain? dit-
elle.

Sans rpondre, le boulanger lui tendit un petit pain d'un sou
qu'il prit sur son comptoir, mais au lieu d'allonger la main elle
resta hsitante:

Si vous vouliez m'en couper? dit-elle, je ne tiens pas  ce qu'il
soit frais.

-- Alors, tiens,

Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui tranait l
depuis deux ou trois jours.

Mais il importait peu qu'il ft plus ou moins rassis, la grande
affaire tait qu'il ft plus gros qu'un petit pain d'un sou, et en
ralit il en valait au moins deux.

Aussitt qu'elle l'eut entre les mains, sa bouche se remplit
d'eau; cependant quelque envie qu'elle en et, elle ne voulut pas
l'entamer avant d'tre sortie du village. Cela fut vivement fait.
Aussitt qu'elle eut dpass les dernires maisons, tirant son
couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de
manire  la diviser en quatre morceaux gaux, et elle en coupa un
qui devait faire son unique repas de cette journe; les trois
autres, rservs pour les jours suivants, la conduiraient,
calculait-elle, jusqu'aux environs d'Amiens, si petits qu'ils
fussent.

C'tait en traversant le village qu'elle avait fait ce calcul qui
lui semblait d'une excution aussi simple que facile, mais  peine
eut-elle aval une bouche de son petit morceau de pain qu'elle
sentit que les raisonnements les plus forts du monde n'ont aucune
puissance sur la faim, pas plus que ce n'est sur ce qui doit ou ne
doit pas se faire que se rglent nos besoins: elle avait faim, il
fallait qu'elle manget, et ce fut gloutonnement qu'elle, dvora
son premier morceau en se disant qu'elle ne mangerait le second
qu' petites bouches pour le faire durer; mais celui-l fut
englouti avec la mme avidit, et le troisime suivit le second
sans qu'elle pt se retenir, malgr tout ce qu'elle se disait pour
s'arrter. Jamais elle n'avait prouv pareil anantissement de
volont, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce
qu'elle faisait. Elle se disait que c'tait bte et misrable;
mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la
force qui l'entranait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se
trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, runis, ne
pesaient pas une demi-livre, quand une livre entire n'et pas
suffi  rassasier cette faim gloutonne qui ne se manifestait si
intense sans doute que parce qu'elle n'avait rien mang la veille,
et que parce que les jours prcdents elle n'avait pris que le
bouillon que La Carpe lui donnait.

Cette explication qui tait une excuse, et en ralit la meilleure
de toutes, fut cause que le quatrime morceau eut le sort des
trois premiers; seulement pour celui-l elle se dit qu'elle ne
pouvait pas faire autrement et que ds lors il n'y avait de sa
part ni faute, ni responsabilit.

Mais ce plaidoyer perdit sa force ds qu'elle se remit en marche,
et elle n'avait pas fait cinq cents mtres sur la route poudreuse,
qu'elle se demandait ce que serait sa matine du lendemain, quand
l'accs de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau,
si d'ici l le miracle auquel elle avait pens ne se ralisait
pas.

Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une
sensation d'ardeur et d'aridit de la gorge: la matine tait
brlante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui
l'inondait de sueur et la desschait; on respirait un air embras,
et le long des talus de la route, dans les fosss, les cornets
ross des liserons et les fleurs bleues des chicores pendaient
fltris sur leurs tiges amollies.

Tout d'abord elle ne s'inquita pas de cette soif; l'eau est 
tout le monde et il n'est pas besoin d'entrer dans une boutique
pour en acheter: quand elle rencontrerait une rivire ou une
fontaine, elle n'aurait qu' se mettre  quatre pattes ou se
pencher pour boire tant qu'elle voudrait.

Mais justement elle se trouvait  ce moment sur ce plateau de
l'le-de-France, qui du Rouillon  la Thve ne prsente aucune
rivire, et n'a que quelques rus qui s'emplissent d'eau l'hiver,
mais restent l't entirement  sec; des champs de bl ou
d'avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres
d'o merge  et l une colline, couronne d'un clocher et de
maisons blanches; nulle part une ligne de peupliers indiquant une
valle au fond de laquelle coulerait un ruisseau.

Dans le petit village o elle arriva aprs couen, elle eut beau
regarder de chaque cot de la rue qui le traverse, nulle part elle
n'aperut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car
ils sont rares les villages o l'on a pens au vagabond du chemin
qui passe assoiff; on a son puits, ou celui du voisin, cela
suffit.

Elle parvint ainsi aux dernires maisons, et alors elle n'osa pas
revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un
verre d'eau. Elle avait remarqu que les gens la regardaient, dj
d'une faon peu encourageante  son premier passage, et il lui
avait sembl que les chiens eux-mmes montraient les dents  la
dguenille inquitante qu'elle tait; ne l'arrterait-on pas
quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons?
Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle achterait
quelque chose qu'on la laisserait circuler; mais, comme elle
allait les bras ballants, elle devait tre une voleuse qui cherche
un bon coup pour elle ou pour sa troupe.

Il fallait marcher.

Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route
blanche, sans arbres, o le vent, brlant soulevait  chaque
instant des tourbillons de poussire qui l'enveloppaient, la soif
lui devenait de plus en plus pnible; depuis longtemps elle
n'avait plus de salive; sa langue sche la gnait comme si elle
et t un corps tranger dans sa bouche; il lui semblait que son
palais se durcissait semblable,  de la corne qui se
recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forait,
pour ne pas touffer,  rester les lvres entr'ouvertes, ce qui
rendait sa langue plus sche encore et son palais plus dur.

 bout de forces, elle eut l'ide de se mettre dans la bouche des
petits cailloux, les plus polis qu'elle put trouver sur la route,
et ils rendirent un peu d'humidit  sa langue qui s'assouplit; sa
salive devint moins visqueuse.

Le courage lui revint, et aussi l'esprance; la France, elle le
savait par les pays qu'elle avait traverss depuis la frontire,
n'est pas un dsert sans eau; en persvrant elle finirait bien
par trouver quelque rivire, une mare, une fontaine. Et puis, bien
que la chaleur ft toujours aussi suffocante et que le vent
soufflt toujours comme s'il sortait d'une fournaise, le soleil
depuis un certain temps dj s'tait voil, et, quand elle se
retournait du ct de Paris, elle voyait monter au ciel un immense
nuage noir qui emplissait tout l'horizon, aussi loin qu'elle
pouvait le sonder. C'tait un orage qui arrivait, et sans doute il
apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques et des
ruisseaux o elle pourrait boire tant qu'elle voudrait.

Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons,
arrachant les cailloux de la route, entranant avec elle des
tourbillons de poussire, de feuilles vertes, de paille, de foin,
puis, quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des
dtonations lointaines, qui s'enchanaient, vomies sans relche
d'un bout  l'autre de l'horizon noir.

Incapable de rsister  cette formidable pousse, Perrine s'tait
couche dans le foss,  plat ventre, les mains sur ses yeux et
sur sa bouche; ces dtonations la relevrent. Si tout d'abord,
affole par la soif, elle n'avait pens qu' la pluie, le tonnerre
en la secouant lui rappelait qu'il n'y a pas que de la pluie dans
un orage; mais aussi des clairs aveuglants, des torrents d'eau,
de la grle, des coups de foudre.

O s'abriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe
tait traverse, comment la ferait-elle scher?

Dans les derniers tourbillons de poussire qu'emportait la trombe,
elle aperut devant elle  deux kilomtres environ la lisire d'un
bois  travers lequel s'enfonait la route, et elle se dit que l
peut-tre elle trouverait un refuge, une carrire, un trou o elle
se terrerait.

Elle n'avait pas de temps  perdre: l'obscurit s'paississait, et
les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant
indfiniment, domins  des intervalles irrguliers par un clat
plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et
dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme s'il venait
d'anantir la vie de la terre.

Arriverait-elle au bois avant l'orage? Tout en marchant aussi vite
que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois
la tte en arrire, et le voyait fondre sur elle au galop furieux
de ses nuages noirs; et, de ses dtonations, il la poursuivait en
l'enveloppant d'un immense cercle de feu.

Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d'une fois t
expose  de terribles orages, mais alors elle avait son pre, sa
mre qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant
elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne dserte,
pauvre oiseau voyageur surpris par la tempte.

Elle et d marcher contre elle qu'elle n'et certainement pas pu
avancer, mais par bonheur le vent la poussait, et si fort, que par
instants il la forait  courir.

Pourquoi ne garderait-elle pas cette allure? La foudre n'tait pas
encore au-dessus d'elle.

Les coudes serrs  la taille, le corps pench en avant, elle se
mit  courir, en se mnageant cependant pour ne pas tomber  bout
de souffle; mais, si vite qu'elle courut, l'orage courait encore
plus vite qu'elle, et sa voix formidable lui criait dans le dos
qu'il la gagnait.

Si elle avait t dans son tat ordinaire elle aurait lutt plus
nergiquement, mais fatigue, affaiblie, la tte chancelante, la
bouche sche, elle ne pouvait pas soutenir un effort dsespr, et
par moment le coeur lui manquait.

Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle
distinguait nettement ses grands arbres que des abatis rcents
avaient clairsems.

Encore quelques minutes, elle arrivait; au moins elle touchait sa
lisire, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement
ne lui offrirait pas; et il suffisait que cette esprance
prsentt une chance de ralisation, si faible qu'elle fut, pour
que son courage ne l'abandonnt pas: que de fois son pre lui
avait-il rpt que dans le danger les chances de se sauver sont 
ceux qui luttent jusqu'au bout!

Et elle luttait soutenue par cette pense, comme si la main de son
pre tenait encore la sienne et l'entranait.

Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol
couvert de flammes; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus,
il l'avait rejointe, il tait sur elle; il fallait qu'elle
ralentt sa course, car mieux valait encore s'exposer  tre
inonde que foudroye.

Elle n'avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie
larges et paisses s'abattirent, et elle crut que c'tait l'averse
qui commenait; mais elle ne dura point, emporte par le vent,
coupe par les commotions du tonnerre qui la refoulaient.

Enfin elle entrait dans le bois, mais l'obscurit s'tait faite si
noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder bien loin, cependant
 la lueur d'un coup de foudre elle crut apercevoir,  une courte
distance, une cabane  laquelle conduisait un mauvais chemin
creus de profondes ornires, elle se jeta dedans, au hasard.

De nouveaux clairs lui montrrent qu'elle ne s'tait pas trompe:
c'tait bien un abri que des bcherons avaient construit en
fagots, pour travailler sous son toit fait de bourres,  l'abri
du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle
chappait  la pluie. Elle les franchit, et,  bout de forces,
puise par sa course, touffe par son moi, elle s'affaissa sur
le lit de copeaux qui couvrait le sol.

Elle n'avait pas repris sa respiration qu'un fracas effroyable
emplit la fort, avec des craquements  croire qu'elle allait tre
emporte; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isols
se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes
tombaient partout avec des bruits sourds, crasant les jeunes
cpes.

La cabane pourrait-elle rsister  cette trombe, ou dans un
balancement plus fort que les autres n'allait-elle pas
s'effondrer?

Elle n'eut pas le temps de rflchir, une grande flamme
accompagne d'une terrible pousse la jeta  la renverse, aveugle
et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint 
elle, tout on se ttant pour voir si elle tait encore en vie,
elle aperut  une courte distance, tout blanc dans l'obscurit,
un chne que le tonnerre venait de frapper, en le dpouillant du
haut en bas de son corce, projete  l'entour, et qui, en tombant
sur la cabane, l'avait bombarde de ses clats; le long de son
tronc nu deux de ses matresses branches pendaient tordues  la
base; secoues par le vent, elles se balanaient avec des
gmissements sinistres.

Comme elle regardait effare, tremblante, pouvante  la pense
de la mort qui venait de passer sur elle, et si prs que son
souffle terrible l'avait couche sur le sol, elle vit le fond du
bois se brouiller, en mme temps qu'elle entendit un roulement
extraordinaire plus puissant que ne le serait celui d'un train
rapide, -- c'tait la pluie et la grle qui s'abattaient sur la
fort; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la
bourrasque, mais elle ne s'effondra pas.

L'eau ne tarda pas  rouler en cascades sur la pente que les
bcherons avaient incline au nord, et, sans se faire mouiller,
Perrine n'eut qu' tendre le bras pour boire  sa soif dans le
creux de sa main.

Maintenant elle n'avait qu' attendre que l'orage ft pass;
puisque la hutte avait rsist  ces deux assauts furieux, elle
supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide qu'elle
ft, ne vaudrait pour elle cette cabane de branchages dont elle
tait matresse. Cette pense la remplit d'un doux bien-tre qui,
succdant aux efforts qu'elle venait de faire,  ses angoisses, 
ses affres, l'engourdit; et malgr le tonnerre qui continuait ses
coups de foudre et ses roulements, malgr la pluie qui tombait 
flots, malgr le vent et son fracas  travers les arbres, malgr
la tempte dchane dans les airs et sur la terre, s'allongeant
au milieu des copeaux qui lui servaient d'oreiller, elle
s'endormit avec un sentiment de soulagement et de confiance
qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps: c'tait donc bien
vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de lutter jusqu'au
bout.


IX

Le tonnerre ne grondait plus quand elle s'veilla, mais comme la
pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la
fort ruisselante, elle ne pouvait pas songer  se remettre en
route; il fallait attendre.

Cela n'tait ni pour l'inquiter, ni pour lui dplaire; la fort
avec sa solitude et son silence ne l'effrayait pas, et elle aimait
dj cette cabane qui l'avait si bien protge, et o elle venait
de trouver un si bon sommeil; si elle devait passer la nuit l,
peut-tre mme y serait-elle mieux qu'ailleurs, puisqu'elle aurait
un toit sur la tte et un lit sec.

Comme la pluie cachait le ciel, et qu'elle avait dormi sans garder
conscience du temps coul, elle n'avait aucune ide de l'heure
qu'il pouvait tre; mais, au fond, cela importait peu, quand le
soir viendrait, elle le verrait bien.

Depuis son dpart de Paris, elle n'avait eu ni le loisir ni
l'occasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la
route, fouett par le vent d'orage, l'avait couverte de la tte
aux pieds, d'une paisse couche de poussire, qui lui brlait la
peau. Puisqu'elle tait seule, puisque l'eau coulait dans la
rigole creuse autour de la hutte, c'tait le moment de profiter
de l'occasion qui lui avait manqu; par cette pluie persistante,
personne ne la drangerait.

La poche de sa jupe contenait, en plus de sa carte et de l'acte de
mariage de sa mre, un petit paquet serr dans un chiffon, compos
d'un morceau de savon, d'un peigne court, d'un d et d'une pelote
de fil avec deux aiguilles piques, dedans. Elle le dveloppa et,
aprs avoir t sa veste, ses souliers et ses bas, penche au-
dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage,
les paules et les pieds. Pour s'essuyer, elle, n'avait que le
chiffon qui enveloppait son paquet, et il n'tait gure grand ni
pais, mais encore valait-il mieux que rien.

Cette toilette la dlassa presque autant que son bon sommeil, et
alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux
grosses tresses blondes qu'elle laissa pendre sur ses paules.
N'tait la faim qui recommenait  tirailler son estomac, et aussi
quelques morsures de ses souliers qui,  certains endroits, lui
avaient mis les pieds  vif, elle et t tout  fait  l'aise:
l'esprit calme, le corps dispos.

Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane tait
un abri, elle n'offrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour
les corchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les
trous que les frottements de la marche avaient faits dans ses bas,
elle souffrirait moins de la duret de ses souliers, et, tout de
suite, elle se mit  l'ouvrage. Il fut long autant que difficile,
car c'tait du coton qu'il lui aurait fallu pour un reprisage 
peu prs complet, et elle n'avait que du fil.

Ce travail avait encore cela de bon, qu'en l'occupant, il
l'empchait de penser  la faim, mais il ne pouvait pas durer
toujours. Quand il fut achev, la pluie continuait  tomber plus
ou moins fine, plus ou moins serre, et l'estomac continuait aussi
ses rclamations de plus en plus exigeantes.

Puisqu'il semblait bien maintenant qu'elle ne pourrait quitter son
abri que le lendemain, et comme, d'autre part, il tait certain
qu'un miracle ne se ferait pas pour lui apporter  souper, la
faim, plus imprieuse, qui ne lui laissait plus gure d'autres
ides que celles de nourriture, lui suggra la pense de couper,
pour les manger, des tiges de bouleau qui se mlaient au toit de
la hutte, et qu'elle pouvait facilement atteindre en grimpant sur
les fagots. Quand elle voyageait avec son pre, elle avait vu des
pays o l'corce du bouleau servait  fabriquer des boissons;
donc, ce n'tait pas un arbre vnneux qui l'empoisonnerait; mais
la nourrirait-il?

C'tait une exprience  tenter. Avec son couteau, elle coupa
quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux
trs courts, elle commena  en mcher un.

Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien
pre, bien amer; mais ce n'tait pas comme friandise qu'elle le
mangeait; si mauvais qu'il ft, elle ne se plaindrait pas pourvu
qu'il apaist sa faim et la nourrt. Cependant, elle n'en put
avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout
le bois, aprs l'avoir tourn et retourn inutilement dans sa
bouche; les feuilles passrent moins difficilement.

Pendant qu'elle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et
tchait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient
march, et quoique le ciel, toujours troubl de pluie, ne permt
pas de suivre la baisse du soleil, il semblait  l'obscurit qui,
depuis un certain temps, emplissait la fort, que la nuit devait
approcher. En effet, elle ne tarda pas  venir, et elle se fit
sombre comme dans les journes sans crpuscule; la pluie cessa de
tomber, un brouillard blanc s'leva aussitt, et, en quelques
minutes, Perrine se trouva plonge dans l'ombre et le silence: 
dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et,  l'entour, comme au
loin, elle n'entendait plus d'autre bruit que celui des gouttes
d'eau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques
voisines.

Quoique prpare  l'ide de coucher l, elle n'en prouva pas
moins un serrement de coeur en se trouvant ainsi isole, et perdue
dans cette fort, en plein noir. Sans doute, elle venait de
passer,  cette mme place, une partie de la journe, sans courir
d'autre danger que celui d'tre foudroye, mais, la fort le jour
n'est pas la fort la nuit, avec son silence solennel et ses
ombres mystrieuses, qui disent et laissent voir tant de choses
troublantes.

Aussi ne put-elle pas s'endormir tout de suite, comme elle
l'aurait voulu, agite par les tiraillements de son estomac,
effare par les fantmes de son imagination.

Quelles btes peuplaient cette fort? Des loups peut-tre?

Cette pense la tira de sa somnolence, et, s'tant releve, elle
prit un solide bton, qu'elle aiguisa d'un bout avec son couteau,
puis elle se fit un entourage de fagots. Au moins si un loup
l'attaquait, elle pourrait, de derrire son rempart, se dfendre;
certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand
elle se fut recouche dans son lit de copeaux, en tenant son pieu
 deux mains, elle, ne tarda pas  s'endormir.

Ce fut un chant d'oiseau qui l'veilla, grave et triste, aux notes
pleines et fltes, qu'elle reconnut tout de suite pour celui du
merle. Elle ouvrit les yeux, et vit qu'au-dessus de ses fagots,
une faible lueur blanche perait l'obscurit de la fort, dont les
arbres et les cpes se dtachaient en noir sur le fond ple de
l'aube: c'tait le matin.

La pluie avait cess, pas un souffle de vent n'agitait les
feuilles lourdes, et dans toute la fort rgnait un silence
profond que dchirait seulement ce chant d'oiseau, qui s'levait
au-dessus de sa tte, et auquel rpondaient au loin d'autres
chants, comme un appel matinal, se rptant, se prolongeant de
canton en canton.

Elle coutait, en se demandant si elle devait se lever dj et
reprendre son chemin, quand un frisson la secoua, et, en passant
sa main sur sa veste, elle la sentit mouille comme aprs une
averse; c'tait l'humidit des bois qui l'avait pntre, et
maintenant, dans le refroidissement du jour naissant, la glaait.
Elle ne devait pas hsiter plus longtemps; tout de suite elle se
mit sur ses jambes et se secoua fortement comme un cheval qui
s'broue: en marchant, elle se rchaufferait.

Cependant, aprs rflexion, elle ne voulut pas encore partir, car
il ne faisait pas assez clair pour qu'elle se rendt compte de
l'tat du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il tait
prudent de voir si la pluie n'allait pas reprendre.

Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement,
elle remit en place les fagots qu'elle avait drangs la veille,
puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord d'un
foss plein d'eau.

Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplac l'aube, et
maintenant,  travers les branches des arbres, le ciel se montrait
d'un bleu ple, sans le plus lger nuage: certainement la matine
serait belle, et probablement la journe aussi; il fallait partir.

Malgr les reprises qu'elle avait faites  ses bas, la mise en
marche fut cruelle, tant ses pieds taient endoloris, mais elle ne
tarda pas  s'aguerrir, et bientt elle fila d'un bon pas rgulier
sur la route dont la pluie avait amolli la duret; le soleil qui
la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la rchauffait,
en mme temps qu'il projetait sur le gravier une ombre allonge
marchant  ct d'elle; et cette ombre, quand elle la regardait,
la rassurait: car, si elle ne donnait pas l'image d'une jeune
fille bien habille, au moins ne donnait-elle plus celle de la
pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussaills et au
visage terreux; les chiens ne la poursuivraient peut-tre plus de
leurs aboiements, ni les gens de leurs regards dfiants.

Le temps aussi tait  souhait pour lui mettre au coeur des
penses d'esprance: jamais elle n'avait vu matine si belle, si
riante; l'orage en lavant les chemins et la campagne avait donn 
tout, aux plantes, comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait
close de la nuit mme; le ciel, rchauff, s'tait peupl de
centaines d'alouettes qui piquaient droit dans l'azur limpide en
lanant des chansons joyeuses; et de toute la plaine qui bordait
la fort s'exhalait une odeur fortifiante d'herbes, de fleurs et
de moissons.

Au milieu de cette joie universelle tait-il possible qu'elle
restt seule dsespre? Le malheur la poursuivrait-il toujours?
Pourquoi n'aurait-elle pas une bonne chance? C'en tait dj une
grande, de s'tre abrite dans la fort; elle pouvait bien en
rencontrer d'autres.

Et, tout en marchant, son imagination s'envolait sur les ailes de
cette ide,  laquelle elle revenait toujours, que quelquefois on
perd de l'argent sur les grands chemins, qu'une poche troue
laisse tomber; ce n'tait donc pas folie de se rpter encore
qu'elle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse qu'elle
devrait rendre, mais un simple sou, et mme une pice de dix sous
qu'elle aurait le droit de garder sans causer de prjudice 
personne, et qui la sauveraient.

De mme il lui semblait qu'il n'tait pas extravagant, non plus,
de penser qu'elle pourrait rencontrer une bonne occasion de
s'employer  un travail quelconque, ou de rendre un service qui
lui feraient gagner quelques sous.

Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours.

Et elle allait ainsi les yeux attachs sur le gravier lav, mais
sans apercevoir le gros sou ou la petite pice blanche tombe
d'une mauvaise poche, pas plus qu'elle ne rencontrait les
occasions de travail que l'imagination reprsentait si faciles et
que la ralit n'offrait nulle part.

Cependant il y avait urgence  ce que l'une ou l'autre de ces
bonnes chances s'accomplit au plus tt, car les malaises qu'elles
avait ressentis la veille se rptaient si intenses par moments,
qu'elle commenait  craindre de ne pas pouvoir continuer son
chemin: maux de coeur, nauses, alourdissements, bouffes de
sueurs qui lui cassaient bras et jambes.

Elle n'avait pas  chercher la cause de ces troubles, son estomac
la lui criait douloureusement, et comme elle ne pouvait pas
rpter l'exprience de la veille avec les branches de bouleau,
qui lui avait si mal russi, elle se demandait ce qui adviendrait,
aprs qu'un tourdissement plus fort que les autres l'aurait
force  s'asseoir sur l'un des bas cts de la route.

Pourrait-elle se relever?

Et, si elle ne le pouvait pas, devrait-elle mourir l sans que
personne lui tendt la main?

La veille, si on lui avait dit, quand par un effort dsespr elle
avait gagn la cabane de la fort, qu' un moment donn elle
accepterait sans rvolte cette ide d'une mort possible par
faiblesse et abandon de soi, elle se serait rvolte: ne se
sauvent-ils pas ceux qui luttent jusqu'au bout?

Mais la veille ne ressemblait pas au jour prsent: la veille elle
avait un reste de force qui maintenant lui manquait, sa tte tait
solide, maintenant elle vacillait.

Elle crut qu'elle devait se mnager, et chaque fois qu'une
faiblesse la prit elle s'assit sur l'herbe pour se reposer
quelques instants.

Comme elle s'tait arrive devant un champ de pois, elle vit
quatre jeunes filles,  peu prs du mme ge qu'elle, entrer dans
ce champ sous la direction d'une paysanne et en commencer la
cueillette. Alors, ramassant tout son courage, elle franchit le
foss de la route et se dirigea vers la paysanne; mais celle-ci ne
la laissa pas venir:

Qu que tu veux? dit-elle.

-- Vous demander si vous voulez que je vous aide.

-- Je n'avons besoin de personne.

-- Vous me donnerez ce que vous voudrez.

-- D'o que t'es?

-- De Paris.

Une des jeunes filles leva la tte et lui jetant un mauvais
regard, elle cria:

C'te galvaudeuse qui vient de Paris pour prendre l'ouvrage du
monde.

-- On te dit qu'on n'a besoin de personne, continua la paysanne.

Il n'y avait qu' repasser le foss et  se remettre en marche, ce
qu'elle fit, le coeur gros et les jambes casses.

V'la les gendarmes, cria une autre, sauve-toi.

Elle retourna vivement la tte et toutes partirent d'un clat de
rire, s'amusant de leur plaisanterie.

Elle n'alla pas loin et bientt elle dut s'arrter, ne voyant plus
son chemin tant ses yeux taient pleins de larmes; que leur avait-
elle fait pour qu'elles fussent si dures!

Dcidment, pour les vagabonds le travail est aussi difficile 
trouver que les gros sous. La preuve tait faite. Aussi n'osa-t-
elle pas la rpter, et continua-t-elle son chemin, triste,
n'ayant pas plus d'nergie dans le coeur que dans les jambes.

Le soleil de midi acheva de l'accabler: maintenant elle se
tranait plutt qu'elle ne marchait ne pressant un peu le pas que
dans la traverse des villages pour chapper aux regards, qui,
s'imaginait-elle, la poursuivaient, le ralentissant au contraire
quand une voiture venant derrire elle allait la dpasser; 
chaque instant, quand elle se voyait seule, elle s'arrtait pour
se reposer et respirer.

Mais alors c'tait sa tte qui se mettait en travail, et les
penses qui la traversaient, de plus en plus inquitantes, ne
faisaient qu'accrotre sa prostration.

 quoi bon persvrer, puisqu'il tait certain qu'elle ne pourrait
pas aller jusqu'au bout?

Elle arriva ainsi dans une fort  travers laquelle la route
droite s'enfonait  perte de vue, et la chaleur, dj lourde et
brlante dans la plaine, s'y trouva touffante: un soleil de feu,
pas un souffle d'air, et des sous-bois comme des bas cts du
chemin montaient des bouffes de vapeur humide qui la
suffoquaient.

Elle ne tarda pas  se sentir puise, et, baigne de sueur, le
coeur dfaillant, elle se laissa tomber sur l'herbe, incapable de
mouvement comme de pense.

 ce moment une charrette qui venait derrire elle passa:

Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un
des limons, faut mouri.

Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la
confirmation d'une condamnation porte contre elle.

C'tait donc vrai qu'elle devait mourir: elle se l'tait, dj dit
plus d'une fois, et voil que ce messager de la Mort le lui
rptait.

H bien, elle mourrait; il n'y avait  se rvolter, ni  lutter
plus longtemps; elle le voudrait, qu'elle ne le pourrait plus; son
pre tait mort, sa mre tait morte, maintenant c'tait son tour.

Et, de ces ides qui traversaient sa tte vide, la plus cruelle
tait de penser qu'elle eut t moins malheureuse de mourir avec
eux, plutt que dans ce foss comme une pauvre bte.

Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y
choisir une place o elle se coucherait pour son dernier sommeil,
 l'abri des regards curieux. Un chemin de traverse s'ouvrait 
une courte distance, elle le prit et,  une cinquantaine de mtres
de la route, elle trouva une petite clairire herbe, dont la
lisire tait fleurie de belles digitales violettes. Elle s'assit
 l'ombre d'une cpe de chtaignier, et, s'allongeant, elle posa
sa tte sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour
s'endormir.


X

Une sensation chaude sur le visage la rveilla en sursaut, elle
ouvrit les yeux, effraye, et vit vaguement une grosse tte velue
penche sur elle.

Elle voulut se jeter de ct, mais un grand coup de langue
appliqu en pleine figure la retint sur le gazon.

Si rapidement que cela se fut pass elle avait eu cependant le
temps de se reconnatre: cette grosse tte velue tait celle d'un
ne; et, au milieu des grands coups de langue qu'il continuait 
lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant,
elle avait pu le regarder.

Palikare!

Elle lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa en fondant en
larmes:

Palikare, mon bon Palikare.

En entendant son nom il s'arrta de la lcher, et relevant la tte
il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis aprs
ceux-l qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore
cinq o six autres non moins formidables.

Elle vit alors qu'il tait sans harnais, sans licol et les jambes
entraves.

Comme elle s'tait souleve pour lui prendre le cou et poser sa
tte contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de
son ct il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle
entendit une voix enroue qui criait:

Qu que t'as, vieux coquin? Attends un peu, j'y vas, j'y vas, mon
garon.

En effet un bruit de pas presss rsonna bientt sur les cailloux
du chemin, et Perrine vit paratre un homme vtu d'une blouse et
coiff d'un chapeau de cuir qui arrivait la pipe  la bouche.

H! gamine qu tu fais  mon ne? cria-t-il sans retirer sa pipe
de ses lvres.

Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonnire
habille en homme  qui elle avait vendu Palikare au March aux
chevaux, mais la chiffonnire ne la reconnut pas et ce fut
seulement aprs un certain temps qu'elle la regarda avec
tonnement:

Je t'ai vue quelque part? dit-elle.

-- Quand je vous ai vendu Palikare.

-- Comment, c'est toi, fillette, que fais-tu ici? Perrine n'eut
pas  rpondre; une faiblesse la prit qui la fora  s'asseoir, et
sa pleur ainsi que ses yeux noys parlrent pour elle.

Qu que t'as, demanda La Rouquerie, t'es malade?

Mais Perrine remua les lvres sans articuler aucun son, et
s'appuyant sur son coude s'allongea tout de son long, dcolore,
tremblante, abattue par l'motion autant que par la faiblesse.

H ben, h ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que
t'as?

Prcisment elle ne pouvait pas dire ce qu'elle avait, bien
qu'elle gardt conscience de ce qui se passait autour d'elle.

Mais La Rouquerie tait une femme d'exprience qui connaissait
toutes les misres:

Elle est bien capable de crever de faim, murmura-t-elle.

Et sans plus, abandonnant la clairire, elle se dirigea vers la
route o se trouvait une petite charrette dtele dont les
ridelles taient garnies de peaux de lapin accroches  et l;
vivement elle ouvrit un coffre d'o elle tira une miche de pain,
un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en
courant.

Perrine tait toujours dans le mme tat.

Attends, ma fillette, attends, dit La Rouquerie.

S'agenouillant prs d'elle elle lui introduisit le goulot de la
bouteille entre les lvres.

Bois un bon coup, a te soutiendra.

En effet le bon coup ramena le sang au visage pli de Perrine et
lui rendit le mouvement.

Tu avais faim?

-- Oui.

-- Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un
peu.

Elle coupa un morceau  la miche ainsi qu'au fromage et les lui
tendit.

En douceur, surtout, o plutt je vas manger avec toi, a te
modrera.

La prcaution tait sage car dj Perrine avait mordu  mme le
pain et il semblait qu'elle ne se conformerait pas  la
recommandation de La Rouquerie.

Jusque-l Palikare tait rest immobile regardant ce qui se
passait de ses grands yeux doux; quand il vit La Rouquerie assise
sur l'herbe  ct de Perrine il s'agenouilla prs de celle-ci.

Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie.

---Vous permettez que je lui en donne un?

-- Un, deux, ce que tu voudras, quand il n'y en aura plus, il y en
aura encore; ne te gne pas, fillette, il est si content de te
retrouver, le bon garon, car tu sais c'est un bon garon.

-- N'est-ce pas?

-- Quand tu auras mang ton morceau, tu me diras comment tu es
dans cette fort  moiti morte de faim, car a serait vraiment
piti de te couper le sifflet.

Malgr les recommandations de La Rouquerie il fut vite dvor le
morceau:

Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu.

-- C'est vrai.

-- H bien tu ne l'auras qu'aprs m'avoir racont ton histoire;
pendant le temps qu'elle te prendra, ce que tu as dj mang se
tassera.

Perrine fit le rcit qui lui tait demand en commenant  la mort
de sa mre: quand elle arriva  l'aventure de Saint-Denis, La
Rouquerie qui avait allum sa pipe la retira de sa bouche et lana
une borde d'injures  l'adresse de la boulangre:

Tu sais que c'est une voleuse, s'cria-t-elle, je n'en donne 
personne des pices fausses, attendu que je ne m'en laisse fourrer
par personne. Sois tranquille, il faudra qu'elle me la rende quand
je repasserai par Saint-Denis ou bien j'ameute le quartier contre
elle; j'en ai des amis  Saint-Denis, nous mettrons le feu  sa
boutique.

Perrine continua son rcit et l'acheva.

Comme a tu tais en train de mourir, dit La Rouquerie; quel
effet cela te faisait-il?

-- a a commenc par tre trs douloureux, et j'ai d crier  un
moment comme on crie la nuit quand on touffe, et puis j'ai rv
du paradis et de la bonne nourriture que j'allais y manger; maman
qui m'attendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais.

-- C'est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te
sauve prcisment, car sans lui je ne me serais pas arrte dans
ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t'aurait pas
trouve. Maintenant qu'est-ce que tu veux faire?

-- Continuer mon chemin.

-- Et demain comment mangeras-tu? Il faut avoir ton ge pour aller
comme a  l'aventure.

-- Que voulez-vous que je fasse?

La Rouquerie tira deux ou trois bouffes de sa pipe gravement, en
rflchissant, puis elle rpondit:

Voil. Je vas jusqu' Creil, pas plus loin, en achetant mes
marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur
ma route ou  peu prs, Chantilly, Senlis; tu viendras avec moi,
crie un peu, si tu en as la force: Peaux de lapin, chiffons,
ferraille  vendre.

Perrine fit ce qui lui tait demand.

Bon, la voix est claire; comme j'ai mal  la gorge tu crieras
pour moi et gagneras ton pain.  Creil je connais un coquetier qui
va jusqu'aux environs d'Amiens pour ramasser des oeufs, je lui
demanderai de t'emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras
prs d'Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu'au
pays de tes parents.

-- Avec quoi?

-- Avec cent sous que je t'avancerai en remplacement de la pice
que la boulangre t'a vole et que je me ferai rendre, tu peux en
tre sre.



XI

Les choses s'arrangrent comme La Rouquerie les avait disposes.

Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se
trouvent de chaque ct de la foret de Chantilly: Gouvieux, Saint-
Maximin, Saint-Firmin, Mont-l'vque, Chamant, et, quand elle
arriva  Creil, La Rouquerie lui proposa de la garder avec elle.

Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me
rendrais service et ne serais pas malheureuse; on gagne bien sa
vie.

-- Je vous remercie, mais ce n'est pas possible.

Voyant que cet argument n'tait pas suffisant, elle en mit un
autre en avant:

Tu ne quitterais pas Palikare.

Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son motion mais elle
se raidit.

Je dois aller prs de mes parents.

-- Tes parents t'ont-ils sauv la vie comme lui?

-- Je n'obirais pas  maman si je n'y allais pas.

-- Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes l'occasion que je
t'offre, tu ne t'en prendras qu' toi.

-- Soyez sre que je garderai votre souvenir dans mon coeur.

La Rouquerie ne se fcha pas de ce refus au point de ne pas
arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusqu'aux
environs d'Amiens, et pendant toute une journe Perrine eut la
satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couche dans
la paille, sous une bche au lieu de peiner  pied sur cette
longue route, que la comparaison de son bien-tre prsent avec les
fatigues passes lui faisait paratre plus longue encore. 
Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui tait
un dimanche, elle donna au guichet de la gare d'Ailly sa pice de
cent sous qui, cette foi, ne fut ni refuse, ni confisque, et sur
laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet
pour Picquigny, o elle arriva  onze heures par une matine
radieuse et chaude, mais d'une chaleur douce qui ne ressemblait
pas plus  celle de la fort de Chantilly, qu'elle ne ressemblait
elle-mme  la misrable qu'elle tait  ce moment.

Pendant les quelques jours qu'elle avait passs avec La Rouquerie,
elle avait pu repriser et rapicer sa jupe et sa veste, se tailler
un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; 
Ailly, en attendant le dpart du train, elle avait fait dans le
courant de la rivire une toilette minutieuse; et maintenant, elle
dbarquait propre, frache et dispose.

Mais ce qui, mieux que la propret, mieux mme que les cinquante-
cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, c'tait un
sentiment de confiance qui lui venait de ses preuves passes.
Puisqu'en ne s'abandonnant pas et en persvrant jusqu'au bout,
elle en avait triomph, n'avait-elle pas le droit d'esprer et de
croire qu'elle triompherait maintenant des difficults qui lui
restaient  vaincre? Si le plus dur n'tait pas accompli, au moins
y avait-il quelque chose de fait, et prcisment le plus pnible,
le plus dangereux.

 la sortie de la gare, elle avait pass sur le pont d'une cluse,
et maintenant elle marchait allgre,  travers de vertes prairies
plantes de peupliers et de saules qu'interrompaient de temps en
temps des marais, dans lesquels on apercevait  chaque pas des
pcheurs  la ligne penchs sur leur bouchon et entours d'un
attirail qui les faisait reconnatre tout de suite pour des
amateurs endimanchs chapps de la ville. Aux marais succdaient
des tourbires, et sur l'herbe roussie, s'alignaient des ranges
de petits cubes noirs entasss gomtriquement et marqus de
lettres blanches ou de numros qui taient des tas de tourbe
disposs pour scher.

Que de fois son pre lui avait-il parl de ces tourbires et de
leurs entailles, c'est--dire des grands tangs que l'eau a
remplis aprs que la tourbe a t enleve, qui sont l'originalit
de la valle de la Somme. De mme, elle connaissait ces pcheurs
enrags que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que
ce n'tait pas un pays nouveau qu'elle traversait, mais au
contraire connu et aim, bien que ses yeux ne l'eussent pas encore
vu: connues ces collines nues et crases qui bordent la valle;
connus les moulins  vent qui les couronnent et tournent mme par
les temps calmes, sous l'impulsion de la brise de mer qui se fait
sentir jusque-l.

Le premier village, aux tuiles rouges, o elle arriva, elle le
reconnut aussi, c'tait Saint-Pipoy, o se trouvaient les tissages
et les corderies dpendant des usines de Maraucourt, et avant de
l'atteindre, elle traversa par un passage  niveau un chemin de
fer qui, aprs avoir runi les diffrents villages, Hercheux,
Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres
des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder  la grande
ligne de Boulogne: au hasard des vues qu'offraient ou cachaient
les peupliers de la valle, elle voyait les clochers en ardoise de
ces villages et les hautes chemines en brique des usines, en
cette journe du dimanche, sans leur panache de fume.

Quand elle passa devant l'glise on sortait de la grand'messe, et
en coutant les propos des gens qu'elle croisait, elle reconnut
encore le lent parler picard aux mots trans et chants que son
pre imitait pour l'amuser.

De Saint-Pipoy  Maraucourt le chemin bord de saules se contourne
au milieu des tourbires, cherchant pour passer un sol qui ne soit
pas trop mouvant plutt que la ligne droite. Ceux qui le suivent
ne voient donc qu' quelques pas, en avant comme en arrire. Ce
fut ainsi qu'elle arriva sur une jeune fille qui marchait
lentement, crase par un lourd panier pass  son bras.

Enhardie par la confiance qui lui tait revenue, Perrine osa lui
adresser la parole.

C'est bien le chemin de Maraucourt, n'est-ce pas?

-- Oui, tout dret.

-- Oh! tout dret, dit Perrine en souriant; il n'est pas si _dret_
que a.

-- S'il vous emberluque, j'y vas  Maraucourt, nous pouvons faire
le k'min ensemble.

-- Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide  porter votre
panier.

-- C'est pas de refus, y pse rud'ment.

Disant cela elle le mit  terre en poussant un ouf de soulagement.

C'est-y que vous tes de Maraucourt? demanda-t-elle.

-- Non; et vous?

-- Bien sr que j'en suis.

-- Est-ce que vous travaillez aux usines?

-- Bien sr, comme tout le monde donc; je travaille aux
cannetires.

-- Qu'est-ce que c'est?

-- Tiens, vous ne connaissez pas les cannetires, les pouloirs
quoi! d'o que vous venez donc?

-- De Paris.

--  Paris ils ne connaissent pas les cannetires, c'est drle:
enfin, c'est des machines  prparer le fil pour les navettes.

-- On gagne de bonnes journes?

-- Dix sous.

-- C'est difficile?

-- Pas trop; mais il faut avoir l'oeil et ne pas perdre son temps.
C'est-y que vous voudriez tre embauche?

-- Oui; si l'on voulait de moi.

-- Bien sur qu'on voudra de vous; on prend tout le monde; sans a
ousqu'on trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans
les ateliers; vous n'aurez qu' vous prsenter demain matin  six
heures  la grille des shdes. Mais assez caus, il ne faut pas
que je sois en retard.

Elle prit l'anse du panier d'un ct, Perrine la prit de l'autre
et elles se mirent en marche d'un mme pas, au milieu du chemin.

L'occasion qui s'offrait  Perrine d'apprendre ce qu'elle avait
intrt  savoir tait trop favorable pour qu'elle ne la saist
pas; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette
jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que
tout en ayant l'air de bavarder au hasard, elle ne demandt rien
qui n'et un but assez bien envelopp pour qu'on ne put pas le
deviner.

Est-ce que vous tes ne  Maraucourt?

-- Bien sr que j'en suis native, et ma mre l'tait aussi. Mon
pre tait de Picquigny.

-- Vous les avez perdus?

-- Oui, je vis avec ma grand'mre qui tient un dbit et une
picerie: Mme Franoise.

-- Ah! Mme Franoise!

-- Vous la connaissez-t'y?

-- Non... je dis ah! Mme Franoise.

-- C'est qu'elle est bien connue dans le pays, pour son dbit, et
puis aussi parce que, comme elle a t la nourrice de M. Edmond
Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose 
M. Vulfran Paindavoine, ils s'adressent  elle.

-- Elle obtient ce qu'ils dsirent?

-- Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran.

-- Puisqu'elle a t la nourrice de M. Edmond Paindavoine,
pourquoi ne s'adresse-t-elle pas  lui?

-- M. Edmond Paindavoine! il a quitt le pays ayant que je sois
ne; on ne l'a jamais revu; fch avec son pre, pour des
affaires, quand il a t envoy dans l'Inde o il devait acheter
le jute... Mais si vous ne savez pas ce que c'est qu'une
cannetire, vous ne devez pas connatre le jute?

-- Une herbe?

-- Un chanvre, un grand chanvre qu'on rcolte aux Indes et qu'on
file, qu'on tisse, qu'on teint dans les usines de Maraucourt;
c'est le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine.
Vous savez il n'a pas toujours t riche M. Vulfran: il a commenc
par conduire lui-mme sa charrette dans laquelle il portait le fil
et rapportait les pices de toile que tissaient les gens du pays
chez eux, sur leurs mtiers. Je vous dis a parce qu'il ne s'en
cache pas.

Elle s'interrompit:

Voulez-vous que nous changions de bras?

-- Si vous voulez, mademoiselle... Comment vous appelez-vous?

-- Rosalie.

-- Si vous voulez, mademoiselle Rosalie.

-- Et vous, comment que vous vous nommez?

Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au
hasard:

Aurlie.

-- Changeons donc de bras, mademoiselle Aurlie?

Quand, aprs un court repos, elles reprirent leur marche cadence,
Perrine revint tout de suite  ce qui l'intressait:

Vous disiez que M. Edmond Paindavoine tait parti fch avec son
pre.

-- Et quand il a t dans l'Inde ils se sont fchs bien plus fort
encore, parce que M. Edmond se serait mari l-bas avec une fille
du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu'ici M. Vulfran
voulait lui faire pouser une demoiselle qui tait de la plus
grande famille de toute la Picardie; c'est pour ce mariage, pour
tablir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son chteau
qui a cot des millions et des millions. Malgr tout, M. Edmond
n'a pas voulu se sparer de sa femme de l-bas pour prendre la
demoiselle d'ici et ils se sont fchs tout  fait, si bien que
maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant, ou
s'il est mort. Il y en a qui disent d'un sens, d'autres qui disent
le contraire; mais on ne sait rien puisqu'on est sans nouvelles de
lui depuis des annes et des annes...  ce qu'on raconte, car
M. Vulfran n'en parle  personne et ses neveux n'en parlent pas
non plus.

-- Il a des neveux M. Vulfran?

-- M. Thodore Paindavoine, le fils de son frre, et M. Casimir
Bretoneux, le fils de sa soeur qu'il a pris avec lui pour l'aider.
Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de
M. Vulfran seront pour eux.

-- C'est curieux cela.

-- Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas ce serait
triste.

-- Pour son pre?

-- Et aussi pour le pays, parce qu'avec les neveux on ne sait pas
comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle
de a; et le dimanche, quand je sers au dbit, j'en entends de
toutes sortes.

-- Sur les neveux?

-- Oui, sur les neveux et sur d'autres aussi; mais a n'est pas
nos affaires,  nous autres.

-- Assurment.

Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l'insistance, elle
marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que
Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas 
reprendre la parole; ce fut ce qui arriva.

Et vos parents, ils vont venir aussi  Maraucourt? dit-elle.

-- Je n'ai plus de parents.

-- Ni votre pre, ni votre mre?

-- Ni mon pre, ni ma mre.

-- Vous tes comme moi, mais j'ai ma grand'mre qui est bonne, et
qui serait encore meilleure s'il n'y avait pas mes oncles et mes
tantes qu'elle ne veut pas fcher; sans eux je ne travaillerais
pas aux usines, je resterais au dbit; mais elle ne fait pas ce
qu'elle veut. Alors vous tes toute seule?

-- Toute seule.

-- Et c'est de votre ide que vous tes venue de Paris 
Maraucourt?

-- On m'a dit que je trouverais peut-tre du travail  Maraucourt,
et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents
qui me restent, j'ai voulu voir Maraucourt, parce que les parents,
tant qu'on ne les connat pas, on ne sait pas comment ils vous
recevront.

-- C'est bien vrai; s'il y en a de bons, il y en a de mauvais.

-- Voil.

-- Eh bien, ne vous lugez point, vous trouverez du travail aux
usines; ce n'est pas une grosse journe dix sous, mais c'est tout
de mme quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu' vingt-
deux sous. Je vais vous demander quelque chose; vous rpondrez si
vous voulez; si vous ne voulez pas vous ne rpondrez pas; avez-
vous de l'argent?

-- Un peu.

-- Eh bien, si a vous convient de loger chez mre Franoise, a
vous cotera vingt-huit sous par semaine en payant d'avance.

-- Je peux payer vingt-huit sous.

-- Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous
toute seule  ce prix-l; vous serez six dans la mme, mais enfin
vous aurez un lit, des draps, une couverture; tout le monde n'en a
pas.

-- J'accepte en vous remerciant.

-- Il n'y a que des gens  vingt-huit sous la semaine qui logent
chez ma grand'mre; nous avons aussi, mais dans notre maison
neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employs
 l'usine: M. Fabry, l'ingnieur des constructions; M. Mombleux,
le chef comptable; M. Bendit, le commis pour la correspondance
trangre. Si vous parlez jamais  celui-l, ne manquez pas de
l'appeler M. _Benndite_; c'est un Anglais qui se fche, quand on
prononce _Bandit_, parce qu'il croit qu'on veut l'insulter comme
si on disait Voleur.

-- Je n'y manquerai pas; d'ailleurs je sais l'anglais.

-- Vous savez l'anglais, vous?

-- Ma mre tait Anglaise.

-- C'est donc a. Ah bien, il sera joliment content de causer avec
vous, M. Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez
toutes les langues, parce que sa grande rcration le dimanche
c'est de lire le _Pater_ dans un livre o il est imprim en vingt-
cinq langues; quand il a fini, il recommence, et puis aprs il
recommence, encore; et toujours comme a chaque dimanche; c'est
tout de mme un brave homme.


XII

Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque ct encadre
la route, depuis dj quelques instants se montraient pour
disparatre aussitt,  droite sur la pente de la colline, un
clocher en ardoises,  gauche des grands combles dentels
d'ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes
chemines en briques.

Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientt vous allez
apercevoir le chteau de M. Vulfran, puis ensuite les usines; les
maisons du village sont caches dans les arbres, nous ne les
verrons que quand nous serons dessus; vis--vis de l'autre ct de
la rivire, se trouve l'glise avec le cimetire.

En effet, en arrivant  un endroit o les saules avaient t
coups en ttards, le chteau surgit tout entier dans son
ordonnance grandiose avec ses trois corps de btiment aux faades
de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses
chemines lances au milieu de vastes pelouses plantes de
bouquets d'arbres, qui descendaient jusqu'aux prairies o elles se
prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les
mouvements de la colline.

Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie
continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser
le panier  terre.

Vous le trouvez beau hein! dit Rosalie.

-- Trs beau.

-- Eh bien M. Vulfran demeure tout seul l dedans avec une
douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les
jardiniers, et les gens de l'curie qui sont dans les communs que
vous apercevez l-bas  l'extrmit du parc,  l'entre du village
o il y a deux chemines moins hautes et moins grosses que celles
des usines; ce sont celles des machines lectriques pour clairer
le chteau, et des chaudires  vapeur pour le chauffer ainsi que
les serres. Et ce que c'est beau l dedans; il y a de l'or
partout. On dit que Messieurs les neveux voudraient bien habiter
l avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas d'eux et qu'il aime
mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce qu'il y a de certain,
c'est qu'il les a logs, un dans son ancienne maison qui est  la
sortie des ateliers et l'autre  ct; comme a ils sont plus prs
pour arriver aux bureaux; ce qui n'empche pas qu'ils ne soient
quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le matre, qui
a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours l, t
comme hiver, beau temps comme mauvais temps, except le dimanche,
parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne,
c'est pour cela que vous ne voyez pas les chemines fumer.

Aprs avoir repris le panier elles ne tardrent pas  avoir une
vue d'ensemble sur les ateliers; mais Perrine n'aperut qu'une
confusion de btiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les
toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour d'une norme
chemine qui crasait les autres de sa masse grise, dans presque
toute sa hauteur, noire au sommet.

D'ailleurs elles atteignaient les premires maisons parses dans
des cours plantes de pommiers malingres et l'attention de Perrine
tait sollicite par ce qu'elle voyait autour d'elle: ce village
dont elle avait si souvent entendu parler.

Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes,
femmes, enfants endimanchs autour de chaque maison, ou dans des
salles basses dont les fentres ouvertes laissaient voir ce qui se
passait  l'intrieur: dans une ville l'agglomration n'et pas
t plus tasse; dehors on causait les bras ballants, d'un air
vide, dsorient; dedans on buvait des boissons varies qu' la
couleur on reconnaissait pour du cidre, du caf ou de l'eau-de-
vie, et l'on tapait les verres ou les tasses sur les tables avec
des clats de voix qui ressemblaient  des disputes.

Que de gens qui boivent! dit Perrine.

-- Ce serait bien autre chose si nous tions un dimanche qui suit
la paye de quinzaine; vous verriez combien il y en a qui, ds
midi, ne peuvent plus boire.

Ce qu'il y avait de caractristique dans la plupart des maisons
devant lesquelles elles passaient, c'tait que presque toutes si
vieilles, si uses, si mal construites qu'elles fussent, en terre
ou en bois hourd d'argile, affectaient un aspect de coquetterie
au moins dans la peinture des portes et des fentres qui tirait
l'oeil comme une enseigne. Et en effet c'en tait une; dans ces
maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette peinture, 
dfaut d'autres rparations, donnait des promesses de propret,
qu'un simple regard jet dans les intrieurs dmentait aussitt.

Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une
petite maison en briques qui barrait le chemin dont une haie
tondue aux ciseaux la sparait; au fond de la cour et derrire se
trouvent les btiments qu'on loue aux ouvriers: la maison, c'est
pour le dbit, la mercerie; et au premier tage sont les chambres
des pensionnaires.

Dans la haie, une barrire en bois s'ouvrait sur une petite cour,
plante de pommiers, au milieu de laquelle une alle empierre
d'un gravier grossier conduisait  la maison.  peine avaient-
elles fait quelques pas dans cette alle, qu'une femme, jeune
encore, parut sur le seuil et cria:

Dpche t donc, caleuse, en v'la eine affaire pour aller 
Picquigny, tu t'auras assez clin.

-- C'est ma tante Znobie, dit Rosalie  mi-voix, elle n'est pas
toujours commode.

-- Qu que tu chuchotes?

-- Je dis que si on ne m'avait pas aid  porter le panier, je ne
serais pas arrive.

-- Tu ferais mieux ed' d'te taire, arkanseuse.

Comme ces paroles taient, jetes sur un ton criard, une grosse
femme se montra dans le corridor.

Qu'est-ce que vos av core  argouiller? demanda-t-elle.

-- C'est tante Znobie qui me reproche d'tre en retard,
grand'mre; il est lourd le panier.

-- C'est bon, c'est bon, dit la grand'mre placidement, pose l
ton panier, et va prendre ton fricot sur le potager, tu le
trouveras chaud.

-- Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie  Perrine, je reviens
tout de suite, nous dnerons ensemble; allez acheter votre pain;
le boulanger est dans la troisime maison  gauche; dpchez-
vous.

Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table
installe  l'ombre d'un pommier, et sur laquelle taient poses
deux assiettes pleines d'un ragot aux pommes de terre.

Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot.

-- Mais...

-- Vous pouvez accepter; j'ai demand  mre Franoise, elle veut
bien.

Puisqu'il en tait ainsi, Perrine crut qu'elle ne devait pas se
faire prier, et elle prit place  la table.

J'ai aussi parl pour votre logement, c'est arrang; vous n'aurez
qu' donner vos vingt-huit sous  mre Franoise: v'l o vous
habiterez.

Du doigt elle montra un btiment aux murs d'argile dont on
n'apercevait qu'une partie au fond de la cour, le reste tant
masqu par la maison en briques, et ce qu'on en voyait paraissait
si us, si cass qu'on se demandait comment il tenait encore
debout.

C'tait l que mre Franoise demeurait avant de faire construire
notre maison avec l'argent qu'elle a gagn comme nourrice de
M. Edmond. Vous n'y serez pas aussi bien que dans la maison; mais
les ouvriers ne peuvent pas tre logs comme les bourgeois, n'est-
ce pas?

 une autre table place  une certaine distance de la leur, un
homme de quarante ans environ, grave, raide dans un veston
boutonn, coiff d'un chapeau  haute forme, lisait avec une
profonde attention un petit livre reli.

C'est M. Bendit, il lit son _Pater_, dit Rosalie  voix basse.

Puis tout de suite, sans respecter l'application de l'employ,
elle s'adressa  lui:

Monsieur Bendit, voil une jeune fille qui parle anglais.

-- Ah! dit-il sans lever les yeux.

Et ce ne fut qu'aprs deux minutes au moins qu'il tourna les yeux
vers elles.

_Are yon an English girl?_ demanda-t-il.

-- _No sir, but my mother was_.

Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante.

Elles achevaient leur repas quand le roulement d'une voiture
lgre se fit entendre sur la route, et presque aussitt ralentit
devant la haie.

On dirait le phaton de M. Vulfran, s'cria Rosalie en se levant
vivement.

La voiture fit encore quelques pas et s'arrta devant l'entre.

C'est lui, dit Rosalie en courant vers la rue.

Perrine n'osa pas quitter sa place, mais elle regarda.

Deux personnes se trouvaient dans la voiture  roues basses: un
jeune homme qui conduisait, et un vieillard  cheveux blancs, au
visage ple coup de veinules rouges sur les joues, qui se tenait
immobile, la tte coiffe d'un chapeau de paille, et paraissait de
grande taille bien qu'assis: M. Vulfran Paindavoine.

Rosalie s'tait approche du phaton.

Voici quelqu'un, dit le jeune homme qui se prparait  descendre

-- Qui est-ce? demanda M. Vulfran Paindavoine.

Ce fut Rosalie qui rpondit  cette question:

Moi, Rosalie.

-- Dis  ta grand'mre de venir me parler.

Rosalie courut  la maison, et revint bientt amenant sa
grand'mre qui se htait:

Bien le bonjour, monsieur Vulfran.

-- Bonjour, Franoise.

-- Qu'est-ce que je peux pour votre service, Monsieur Vulfran?

-- C'est de votre frre Omer qu'il s'agit. Je viens de chez lui,
je n'ai trouv que son ivrogne de femme incapable de rien
comprendre.

-- Omer est  Amiens; il rentre ce soir.

-- Vous lui direz que j'ai appris qu'il a lou sa salle de bal
pour une runion publique  des coquins, et que je ne veux pas que
cette runion ait lieu.

-- S'il est engag?

-- Il se dgagera, ou ds le lendemain de la runion je le mets 
la porte; c'est une des conditions de notre location, je
l'excuterai rigoureusement: je ne yeux pas de runions de ce
genre ici.

-- Il y en a eu  Flexelles.

-- Flexelles n'est pas Maraucourt: je ne veux pas que les gens de
mon pays deviennent ce que sont ceux de Flexelles, c'est mon
devoir de veiller sur eux; vous n'tes pas des nomades de l'Anjou
ou de l'Artois, vous autres, restez ce que vous tes. C'est ma
volont. Faites-la connatre  Omer. Adieu Franoise.

-- Adieu, monsieur Vulfran.

Il fouilla dans la poche de son gilet:

O est Rosalie?

-- Me voil, monsieur Vulfran..

Il tendit sa main dans laquelle brillait une pice de dix sous.

Voil pour toi.

-- Oh! merci, monsieur Vulfran.

La voiture partit.

Perrine n'avait pas perdu un mot de ce qui s'tait dit, mais ce
qui l'avait plus fortement frappe que les paroles mmes de
M. Vulfran, c'tait son air d'autorit et l'accent qu'il donnait 
l'expression de sa volont: Je ne veux pas que cette runion ait
lieu... C'est ma volont. Jamais elle n'avait entendu parler sur
ce ton, qui seul disait combien cette volont tait ferme et
implacable, car le geste incertain et hsitant tait en dsaccord
avec les paroles.

Rosalie ne tarda pas  revenir d'un air joyeux et triomphant.

M. Vulfran m'a donn dix sous, dit-elle en montrant la pice.

-- J'ai bien vu.

-- Pourvu que tante Znobie ne le sache pas, elle me les prendrait
pour me les garder.

-- J'ai cru qu'il ne vous connaissait pas.

-- Comment! il ne me connat pas; il est mon parrain!

-- Il a demand: o est Rosalie? quand vous tiez prs de lui.

-- Dame, puisqu'il n'y voit pas.

-- Il n'y voit pas!

-- Vous ne savez pas qu'il est aveugle?

-- Aveugle!

Tout bas elle rpta le mot deux ou trois fois.

Il y a longtemps qu'il est aveugle? dit-elle.

-- Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on n'y faisait
pas attention, on pensait que c'tait le chagrin de l'absence de
son fils. Sa sant, qui avait t bonne, devint mauvaise; il eut
des fluxions de poitrine, et il resta avec la toux; et puis, un
jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez
quelle inquitude dans le pays, s'il tait oblig de vendre ou
d'abandonner les usines! Ah! bien oui, il n'a rien abandonn du
tout, et a continu de travailler comme s'il avait ses bons yeux.
Ceux qui avaient compt sur sa maladie pour faire les matres, ont
t remis  leur place, -- elle baissa la voix, -- les neveux, et
M. Talouel le directeur.

Znobie, sur le seuil, cria:

Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse?

-- Je finis d'manger.

-- Y a du monde  servir.

-- Il faut que je vous quitte.

-- Ne vous gnez pas pour moi.

--  ce soir.

Et d'un pas lent,  regret, elle se dirigea vers la maison.


XIII

Aprs son dpart, Perrine ft volontiers reste assise  sa table
comme si elle tait l chez elle. Mais justement elle n'tait pas
chez elle, puisque cette cour tait rserve aux pensionnaires,
non aux ouvriers qui n'avaient droit qu' la petite cour du fond
o il n'y avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc
son banc, et s'en alla au hasard, d'un pas de flnerie par les
rues qui se prsentaient devant elle.

Mais si doucement qu'elle marcht, elle les eut bientt parcourues
toutes, et comme elle se sentait suivie par des regards curieux
qui l'empchaient de s'arrter lorsqu'elle en avait envie, elle
n'osa pas revenir sur ses pas et tourner indfiniment dans le mme
cercle. Au haut de la cte,  l'oppos des usines, elle avait
aperu un bois dont la masse verte se dtachait sur le ciel: l
peut-tre elle trouverait la solitude en cette journe du
dimanche, et pourrait s'asseoir sans que personne fit attention 
elle.

En effet il tait dsert, comme dserts aussi taient les champs
qui le bordaient, de sorte qu' sa lisire, elle put s'allonger
librement sur la mousse, ayant devant elle la valle et tout le
village qui en occupait le centre. Quoiqu'elle le connt bien par
ce que son pre lui en avait racont, elle s'tait un peu perdue
dans le ddale des rues tournantes; mais maintenant qu'elle le
dominait, elle le retrouvait tel qu'elle se le reprsentait en le
dcrivant  sa mre pendant leurs longues routes, et aussi tel
qu'elle le voyait dans les hallucinations de la faim comme une
terre promise, en se demandant dsesprment si elle pourrait
jamais l'atteindre.

Et voil qu'elle y tait arrive; qu'elle l'avait tal devant ses
yeux; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison 
sa place prcise.

Quelle joie! c'tait vrai: c'tait vrai, ce Maraucourt dont elle
avait tant de fois prononc le nom comme une obsession, et que
depuis son entre en France elle avait cherch sur les bches des
voitures qui passaient ou celles des wagons arrts dans les
gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce
n'tait plus le pays du rve, extravagant, vague ou insaisissable,
mais celui de la ralit.

Droit devant elle, de l'autre ct du village, sur la pente
oppose  celle o elle tait assise, se dressaient les btiments
de l'usine, et  la couleur de leurs toits elle pouvait suivre
l'histoire de leur dveloppement comme si un habitant du pays la
lui racontait.

Au centre et au bord de la rivire, une vieille construction en
briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grle
chemine ronge par le vent de mer, les pluies et la fume tait
l'ancienne filature de lin, longtemps abandonne, que trente-cinq
ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine
avait loue pour s'y ruiner, disaient les fortes ttes de la
contre, pleines de mpris pour sa folie. Mais au lieu de la
ruine, la fortune tait arrive petite d'abord, sou  sou, bientt
millions  millions. Rapidement, autour de cette mre Gigogne les
enfants avaient pullul. Les ans mal btis, mal habills,
chtifs comme leur mre, ainsi qu'il arrive souvent  ceux qui ont
souffert de la misre. Les autres, au contraire, et surtout les
plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu'il n'est besoin, pars
avec des revtements de dcorations polychromes qui n'avaient rien
du misrable hourdis de mortier ou d'argile des grands frres uss
avant l'ge, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs faades
ross ou blanches en briques vernies, dfier les fatigues du
travail et des annes. Alors que les premiers btiments se
tassaient sur un terrain troitement mesur autour de la vieille
fabrique, les nouveaux s'taient largement espacs dans les
prairies environnantes, relis entre eux par des rails de chemin
de fer, des arbres de transmission et tout un rseau de fils,
lectriques, qui couvraient l'usine entire d'un immense filet.

Longtemps elle resta perdue dans le ddale de ces rues, allant des
puissantes chemines, hautes et larges, aux paratonnerres qui
hrissaient les toits, aux mts lectriques, aux wagons de chemin
de fer, aux dpts de charbon, tchant de se reprsenter par
l'imagination ce que pouvait tre la vie de cette petite ville
morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait,
tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu'elle avait
entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris.

Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu'il avait suivi le
mme dveloppement que l'usine: les vieux toits couverts de sedum
en fleurs qui leur faisaient des chapes d'or, s'taient tasss
autour de l'glise; les nouveaux qui gardaient encore la teinte
rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s'taient parpills
dans la valle au milieu des prairies et des arbres en suivant le
cours de la rivire; mais, contrairement  ce qui se voyait dans
l'usine, c'tait les vieilles maisons qui faisaient bonne figure,
avec l'apparence de la solidit, et les neuves qui paraissaient
misrables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le
village agricole de Maraucourt, taient alors plus  leur aise que
ne l'taient maintenant ceux de l'industrie.

Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son
importance, et s'en distinguait encore par le jardin plant de
grands arbres qui l'entourait, descendant en deux terrasses
garnies d'espaliers jusqu' la rivire o il aboutissait  un
lavoir. Celle-l, elle la reconnut: c'tait celle que M. Vulfran
avait occupe en s'tablissant  Maraucourt, et qu'il n'avait
quitte que pour habiter son chteau. Que d'heures son pre,
enfant, avait passes sous ce lavoir aux jours des lessives, et
dont il avait gard le souvenir pour avoir entendu l, dans le
caquetage des lavandires, les longs rcits des lgendes du pays,
qu'il avait plus tard raconts  sa fille: la _Fe des
tourbires_, l'_Enlisage des Anglais_, le _Leuwarou d'Hangest_, et
dix autres qu'elle se rappelait comme si elle les avait entendus
la veille.

Le soleil, en tournant, l'obligea  changer de place, mais elle
n'eut que quelques pas  faire pour en trouver une valant celle
qu'elle abandonnait, o l'herbe tait aussi douce, aussi parfume,
avec une aussi belle vue sur le village et toute la valle, si
bien que, jusqu'au soir, elle put rester l dans un tat de
batitude tel qu'elle n'en avait pas got depuis longtemps.

Certainement elle n'tait pas assez imprvoyante pour s'abandonner
aux douceurs de son repos, et s'imaginer que c'en tait fini de
ses preuves. Parce qu'elle avait assur le travail, le pain et le
coucher, tout n'tait pas dit, et ce qui lui restait  acqurir
pour raliser les esprances de sa mre paraissait si difficile
qu'elle ne pouvait y penser qu'en tremblant; mais enfin, c'tait
un si grand rsultat que de se trouver dans ce Maraucourt, o elle
avait tant de chances contre elle pour n'arriver jamais, qu'elle
devait maintenant ne dsesprer de rien, si long que ft le temps
 attendre, si dures que fussent les luttes  soutenir. Un toit
sur la tte, dix sous par jour, n'tait-ce pas la fortune pour la
misrable fille qui n'avait pour dormir que la grand'route, et
pour manger, rien autre chose que l'corce des bouleaux?

Il lui semblait qu'il serait sage de se tracer un plan de
conduite, en arrtant ce qu'elle devait faire ou ne pas faire,
dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait
commencer pour elle ds le lendemain; mais cela prsentait une
telle difficult dans l'ignorance de tout o elle se trouvait,
qu'elle comprit bientt que c'tait une tche de beaucoup au-
dessus de ses forces: sa mre, si elle avait pu arriver 
Maraucourt, aurait sans doute su ce qu'il convenait de faire; mais
elle n'avait ni l'exprience, ni l'intelligence, ni la prudence,
ni la finesse, ni aucune des qualits de cette pauvre mre,
n'tant qu'une enfant, sans personne pour la guider, sans appuis,
sans conseils.

Cette pense, et plus encore l'vocation de sa mre, amenrent
dans ses yeux un flot de larmes; elle se mit alors  pleurer sans
pouvoir se retenir, en rptant le mot que tant de fois elle avait
dit depuis son dpart du cimetire, comme s'il avait le pouvoir
magique de la sauver:

Maman, chre maman!

De fait, ne l'avait-il pas secourue, fortifie, releve quand elle
s'abandonnait dans l'accablement de la fatigue et du dsespoir?
et-elle soutenu la lutte jusqu'au bout, si elle ne s'tait pas
rpt les dernires paroles de la mourante: Je te vois... oui,
je te vois heureuse? N'est-il pas vrai que ceux qui vont mourir,
et dont l'me flotte dj entre la terre et le ciel, savent bien
des choses mystrieuses qui ne se rvlent pas aux vivants?

Cette crise, au lieu de l'affaiblir, lui fit du bien, et elle en
sortit le coeur plus fort d'espoir, exalt de confiance,
s'imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l'air
calme du soir, apportait une caresse de sa mre sur ses joues
mouilles et lui soufflait ses dernires paroles: Je te vois
heureuse.

Et pourquoi non? Pourquoi sa mre ne serait-elle pas prs d'elle,
en ce moment penche sur elle comme son ange gardien?

Alors l'ide lui vint de s'entretenir avec elle et de lui demander
de rpter le pronostic qu'elle lui avait fait  Paris. Mais quel
que ft son tat d'exaltation, elle n'imagina pas qu'elle pouvait
lui parler comme  une vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus
qu'elle n'imagina que sa mre pouvait rpondre avec ces mmes
mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien
qu'elles parlent, cela est certain, pour qui sait comprendre leur
mystrieux langage.

Assez longtemps elle resta absorbe dans sa recherche, penche sur
cet insondable inconnu qui l'attirait en la troublant jusqu'
l'affoler; puis machinalement ses yeux s'attachrent sur un groupe
de grandes marguerites qui dominaient de leurs larges corolles
blanches l'herbe de la lisire dans laquelle elle tait couche,
et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes,
qu'elle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir.

Cela fait, elle revint  sa place et s'assit avec un recueillement
grave; puis, d'une main que l'motion rendait tremblante, elle
commena  effeuiller une corolle:

Je russirai, un peu, beaucoup, tout  fait, pas du tout; je
russirai, un peu, beaucoup, tout  fait, pas du tout.

Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu' ce qu'il ne restt
plus que quelques ptales.

Combien? Elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre et dit
la rponse; mais vivement, quoique son coeur ft terriblement
serr, elle les effeuilla:

Je russirai... un peu... beaucoup... tout  fait.

En mme temps un souffle tide lui passa dans les cheveux et sur
les lvres: la rponse de sa mre, dans un baiser, le plus tendre
qu'elle lui et donn.


XIV

Enfin elle se dcida  quitter sa place; la nuit tombait, et dj
dans l'troite valle, comme plus loin dans celle de la Somme,
montaient des vapeurs blanches qui flottaient, lgres, autour des
cimes confuses des grands arbres; des petites lumires piquaient
 et l l'obscurit, s'allumant derrire les vitres des maisons,
et des rumeurs vagues passaient dans l'air tranquille, mles 
des bribes de chansons.

Elle tait assez. aguerrie pour n'avoir pas peur de s'attarder
dans un bois ou sur la grand'route; mais  quoi bon! Elle
possdait maintenant ce qui lui avait si misrablement manqu; un
toit et un lit; d'ailleurs, puisqu'on devait se lever le lendemain
tt pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure.

Quand elle entra dans le village, elle vit que les rumeurs et les
chants qu'elle avait entendus partaient des cabarets, aussi pleins
de buveurs attabls que lorsqu'elle tait arrive, et d'o
s'exhalaient par les portes ouvertes des odeurs de caf, d'alcool
chauff et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle et t
un vaste estaminet. Et toujours ces cabarets se succdaient, sans
interruption, porte  porte quelquefois, si bien que sur trois
maisons il y en avait au moins une qu'occupait un dbit de
boissons. Dans ses voyages, sur les grands chemins et par tous les
pays, elle avait pass devant bien des assembles de buveurs, mais
nulle part elle n'avait entendu tapage de paroles, claires et
criardes, comme celui qui sortait confusment de ces salles
basses.

En arrivant  la cour de mre Franoise, elle aperut,  la table
o elle l'avait dj vu, Bendit qui lisait toujours, une chandelle
entoure d'un morceau de journal pour protger, sa flamme, pose
devant lui sur la table, autour de laquelle des papillons de nuit
et des moustiques voltigeaient, sans qu'il part en prendre souci,
absorb dans sa lecture.

Cependant quand elle passa prs de lui il leva la tte et la
reconnut; alors, pour le plaisir de parler sa langue, il lui dit:

_A good night's rest to you._

 quoi elle rpondit:

_Good evening, sir._

O avez-vous t? continua-t-il en anglais.

-- Me promener dans les bois, rpondit-elle en se servant de la
mme langue

-- Toute seule?

-- Toute seule, je ne connais personne  Maraucourt.

-- Alors pourquoi n'tes-vous pas reste  lire? Il n'y a rien de
meilleur, le dimanche, que la lecture.

-- Je n'ai pas de livres.

-- tes-vous catholique?

-- Oui, monsieur.

-- Je vous en prterai tout de mme quelques-uns: _farewell_.

-- _Good-bye, sir._

Sur le seuil de la maison, Rosalie tait assise, adosse au
chambranle, se reposant  respirer le frais.

Voulez-vous vous coucher? dit-elle.

--Je voudrais bien.

-- Je vas vous conduire, mais avant il faut vous entendre avec
mre Franoise; entrons dans le dbit.

L'affaire, ayant t arrange entre la grand'mre et sa petite-
fille, fut vivement rgle par le payement des vingt-huit sous que
Perrine allongea sur le comptoir, plus deux sous pour l'clairage
pendant la semaine.

Pour lors, vous voulez vous tablir dans notre pays, ma petite?
dit mre Franoise d'un air placide et bienveillant.

-- Si c'est possible.

-- a sera possible si vous voulez travailler.

-- Je ne demande que cela.

-- Eh bien, a ira; vous ne resterez pas toujours  cinquante
centimes, vous arriverez  un franc, mme  deux; si, plus tard,
vous pousez un bon ouvrier qui en gagne trois, a vous fera cent
sous par jour; avec a on est riche... quand on ne boit pas,
seulement il ne faut pas boire. C'est bien heureux que M. Vulfran
ait donn du travail au pays; c'est vrai qu'il y a la terre, mais
la terre ne peut pas nourrir tous ceux qui lui demandent 
manger.

Pendant que la vieille nourrice dbitait cette leon avec
l'importance et l'autorit d'une femme habitue  ce qu'on
respecte sa parole, Rosalie atteignait un paquet de linge dans une
armoire et Perrine qui, tout en coutant, la suivait de l'oeil,
remarquait que les draps qu'on lui prparait taient un grosse
toile d'emballage jaune; mais, depuis si longtemps elle ne
couchait plus dans des draps, qu'elle devait encore s'estimer
heureuse d'avoir ceux-l, si durs qu'ils fussent. Dshabille! La
Rouquerie, qui durant ses voyages ne faisait jamais la dpense
d'un lit, n'avait mme pas eu l'ide de lui offrir ce plaisir, et,
longtemps avant leur arrive en France, les draps de la roulotte,
except ceux qui servaient  la mre, avaient t vendus ou s'en
taient alls en lambeaux.

Elle prit la moiti du paquet, et, suivant Rosalie, elles
traversrent la cour o une vingtaine d'ouvriers, hommes, femmes,
enfants taient assis sur des billots de bois, des blocs de
pierre, attendant l'heure du coucher en causant et en fumant.
Comment tout ce monde pouvait-il loger dans la vieille maison qui
n'tait pas grande?

La vue de son grenier, quand Rosalie eut allum une petite
chandelle place derrire un treillis en fil de fer, rpondit 
cette question. Dans un espace de six mtres de long sur un peu
plus de trois de large, six lits taient aligns le long des
cloisons, et, le passage qui restait entre eux au milieu avait 
peine un mtre. Six personnes devaient donc passer la nuit l o
il y avait  peine place pour deux; aussi, bien qu'une petite
fentre ft ouverte dans le mur oppos  l'entre, respirait-on
ds la porte une odeur cre et chaude qui suffoqua Perrine. Mais
elle ne se permit pas une observation, et comme Rosalie disait en
riant:

a vous parat peut-tre un peu petiot?

Elle se contenta de rpondre:

Un peu.

-- Quatre sous, ce n'est pas cent sous.

-- Bien sr.

Aprs tout, mieux encore valait pour elle cette chambre trop
petite que les bois et les champs: puisqu'elle avait support
l'odeur de la baraque de Grain de Sel, elle supporterait bien
celle-l sans doute.

V'l votre lit, dit Rosalie en lui dsignant celui qui tait
plac devant la fentre.

Ce qu'elle appelait un lit tait une paillasse pose sur quatre
pieds runis par deux planches et des traverses; un sac tenait
lieu d'oreiller,

Vous savez, la fougre est frache, dit Rosalie, on ne mettrait
pas quelqu'un qui arrive coucher sur de la vieille fougre; ce
n'est pas  faire, quoiqu'on raconte que dans les htels, les
vrais, on ne se gne pas.

S'il y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on
n'y voyait pas une seule chaise.

II y a des clous aux murs, dit Rosalie, rpondant  la muette
interrogation de Perrine, c'est trs commode pour accrocher les
vtements.

Il y avait aussi quelques botes et des paniers sous les lits dans
lesquels les locataires qui avaient du linge pouvaient le serrer,
mais, comme ce n'tait pas le cas de Perrine, le clou plant aux
pieds de son lit lui suffisait de reste.

Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie; si la Noyelle cause
dans la nuit, c'est qu'elle aura trop bu, il ne faudra pas y faire
attention: elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les
autres; je vous dirai ce que vous devrez faire pour tre
embauche. Bonsoir.

-- Bonsoir, et merci.

-- Pour vous servir.

Perrine se hta de se dshabiller, heureuse d'tre seule et de
n'avoir pas  subir la curiosit de la chambre. Mais, en se
mettant entre ses draps, elle n'prouva pas la sensation de bien-
tre sur laquelle elle comptait, tant ils taient rudes: tisss
avec des copeaux, ils n'eussent pas t plus raides, mais cela
tait insignifiant, la terre aussi tait dure la premire fois
qu'elle avait couch dessus, et, bien vite, elle s'y tait
habitue.

La porte ne tarda pas  s'ouvrir et une jeune fille d'une
quinzaine d'annes tant entre dans la chambre commena  se
dshabiller, en regardant, de temps en temps du ct de Perrine,
mais sans rien dire. Comme elle tait endimanche, sa toilette fut
longue, car elle dut ranger dans une petite caisse ses vtements
des jours de fte, et accrocher  un clou pour le lendemain ceux
du travail.

Une autre arriva, puis une troisime, puis une quatrime; alors ce
fut un caquetage assourdissant; toutes parlant en mme temps,
chacune racontait sa journe; dans l'espace mnag entre les lits
elles tiraient et repoussaient leurs botes ou leurs paniers qui
s'enchevtraient les uns dans les autres, et cela provoquait des
mouvements d'impatience ou des paroles de colre qui toutes se
tournaient contre la propritaire du grenier.

Queu taudis!

-- El'mettra bentt d'autres lits au mitan.

-- Por sr, j'ne resterai point l d'ans.

_ O qu' t'iras; c'est-y mieux cheux l'zautres?

Et les exclamations se croisaient;  la fin cependant, quand les
deux premires arrives se furent couches, un peu d'ordre
s'tablit, et bientt tous les lits furent occups, un seul
except.

Mais pour cela les conversations ne cessrent point, seulement
elles tournrent; aprs s'tre dit ce qu'il y avait eu
d'intressant dans la journe coule, on passa  celle du
lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux plaintes, aux
querelles de chacune, aux potins de l'usine entire, avec un mot
de ses chefs: M. Vulfran, ses neveux qu'on appelait les jeunes,
le directeur, Talouel, qu'on ne nomma qu'une fois, mais qu'on
dsigna par des qualificatifs qui disaient mieux que des phrases
la faon dont on le jugeait: la Fouine, l'Mince, Judas.

Alors Perrine prouva un sentiment bizarre dont les contradictions
l'tonnrent: elle voulait tre tout oreilles, sentant de quelle
importance pouvaient tre pour elle les renseignements qu'elle
entendait; et d'autre part elle tait gne, comme honteuse
d'couter ces propos.

Cependant ils allaient leur train, mais si vagues bien souvent, ou
si personnels qu'il fallait connatre ceux  qui ils
s'appliquaient pour les comprendre; ainsi elle fut longtemps sans
deviner que la Fouine, l'Mince et Judas ne faisaient qu'un avec
Talouel, qui tait la bte noire des ouvriers, dtest de tous
autant que craint, mais avec des rticences, des rserves, des
prcautions, des hypocrisies qui disaient quelle peur on avait de
lui. Toutes les observations se terminaient par le mme mot ou 
peu prs:

N'empche que ce soit ein ben brav' homme!

-- Et juste donc!

-- Oh! pour a!

Mais tout de suite une autre ajoutait:

N'empche aussi...

Alors les preuves taient donnes de faon  montrer cette bont
et cette justice.

S'il ne fallait point gagner son pain!

Peu  peu les langues se ralentirent.

Si on dormait, dit une voix alanguie.

-- Qui t'en empche?

-- La Noyelle n'est pas rentre.

-- Je viens de la voir.

-- a y est-il?

-- En plein.

-- Assez pour qu'elle ne puisse pas monter l'escalier?

-- a je ne sais pas.

-- Si on fermait la porte  la cheville?

-- Et le tapage qu'elle ferait.

-- a va recommencer comme l'autre dimanche.

-- Peut-tre pire encore.

 ce moment on entendit un bruit de pas lourds et hsitants dans
l'escalier.

La voila.

Mais les pas s'arrtrent et il y eut une chute suivie de
gmissements.

Elle est tombe.

---Si elle pouvait ne pas se relever.

-- Elle dormirait aussi ben dans l'escalier qu'ici.

-- Et nous dormirions mieux.

Les gmissements continuaient mls d'appels.

Viens donc, Lade: un p'tit coup de main, m'n'fant.

-- Plus souvent que je vas y aller.

-- Oh! Lade, Lade!

Mais Lade n'ayant pas boug, au bout d'un certain temps les
appels cessrent.

Elle s'endort.

-- Quelle chance.

Elle ne s'endormait pas du tout; au contraire, elle essayait 
nouveau de monter l'escalier, et elle criait:

Lade, viens me donner la main, m'n'fant, Lade, Lade.

Elle n'avanait pas videmment, car les appels partaient toujours
du bas de l'escalier de plus en plus pressants  chaque cri, si
bien qu'ils finirent par s'accompagner de larmes:

Ma p'tite Lade, ma p'tite Lade, p'tite, p'tite; l'escalier
s'enfonce, oh! la! la!

Un clat de rire courut de lit en lit.

C'est-y que t'es pas rentre, Lade, dis, dis Lade, dis; je vas
aller te qu'ri.

-- Nous v'l tranquilles, dit une voix.

-- Mais non, elle va chercher Lade qu'elle ne trouvera pas, et
quand elle reviendra dans une heure, a recommencera.

-- On ne dormira donc jamais!

-- Va lui donner la main, Lade.

-- Vas-y, t.

-- C'est t qu' veut.

Lade se dcida, passa un jupon et descendit.

Oh! m'n'fant, m'n'fant, cria la voix mue de la Noyelle.

Il semblait qu'elles n'avaient qu' monter l'escalier qui ne
s'enfoncerait plus, mais la joie de voir Lade chassa cette ide:

Viens avec m, je vas te payer un p'tit pot.

Lade ne se laissa pas tenter par cette proposition.

Allons nous coucher, dit-elle.

-- Non, viens avec m, ma p'tite Lade.

La discussion se prolongea, car la Noyelle, qui s'tait obstine
dans sa nouvelle ide, rptait son mot, toujours le mme:

Un p'tiot pot.

-- a ne finira jamais, dit une voix.

-- J'voudrais pourtant dormir, m.

-- Faut s'lever demain.

-- Et c'est comme a tous les dimanches.

Et Perrine qui avait cru que, quand elle aurait un toit sur la
tte, elle trouverait le sommeil le plus paisible! Comme celui en
plein champ, avec les effarements de l'ombre et les hasards du
temps, valait mieux cependant que cet entassement dans cette
chambre, avec ses promiscuits, son tapage et l'odeur nauseuse
qui commenait  la suffoquer d'une faon si gnante qu'elle se
demandait comment elle pourrait la supporter aprs quelques
heures.

Au dehors, la discussion durait toujours et l'on entendait la voix
de la Noyelle qui rptait: Un p'tiot pot,  laquelle celle de
Lade rpondait:

Demain.

Je vas aller aider Lade, dit une des femmes, ou a durera
jusqu' demain.

En effet elle se leva et descendit; alors dans l'escalier se
produisit un grand brouhaha de voix, ml  des bruits de pas
lourds,  des coups sourds et aux cris des habitants du rez-de-
chausse, furieux de ce tapage: toute la maison semblait ameute.

 la fin la Noyelle fut trane dans la chambre, pleurant avec des
exclamations dsespres:

Qu'est-ce que je vous ai fait?

Sans couter ses plaintes, on la dshabilla et on la coucha; mais
pour cela elle ne s'endormit point et continua de pleurer en
gmissant.

Qu'est que je vos ai fait pour que vous me brutalisiez? Je suis-
t'y malheureuse! Je suis-t'y une voleuse qu'on ne veut pas boire
avec m? Lade, j'ai sef.

Plus elle se plaignait, plus l'exaspration contre elle montait
dans la chambre, chacune criant son mot plus ou moins fch.

Mais elle continuait toujours:

Salut, turlututu, chapeau pointu, fil cru, t'es rabattu.

Quand elle eut puis tous les mots en u qui amusaient son
oreille, elle passa  d'autres qui n'avaient pas plus de sens.

Le caf,  la vapeur, n'a pas peur, meilleur pour le coeur; va
donc, balayeur; et ta soeur? Bonjour, monsieur le brocanteur. Ah!
vous tes buveur? a fait mon bonheur, peut-tre votre malheur. a
donne la jaunisse; faut aller  l'hospice; voyez la directrice;
mangez de la rglisse; mon pre en vendait et m'en rgalait, aussi
a m'allait. Ce que j'ai sef, monsieur le chef, sef, sef, sef!

De temps en temps la voix se ralentissait et faiblissait comme si
le sommeil allait bientt se produire; mais tout de suite elle
repartait plus hte, plus criarde, et alors celles qui avaient
commenc  s'endormir se rveillaient en sursaut en poussant des
cris furieux qui pouvantaient la Noyelle, mais ne la faisaient
pas taire:

Pourquoi que vous me brutalisez? coutez, pardonnez, c'est assez.

-- Vous avez eu une belle ide de la monter!

-- C'est t qu'as voulu.

-- Si on la redescendait?

-- On ne dormira jamais;

C'tait bien le sentiment de Perrine qui se demandait si c'tait
vraiment ainsi tous les dimanches, et comment les camarades de la
Noyelle pouvaient supporter son voisinage: n'existait-il pas 
Maraucourt d'autres logements o l'on pouvait dormir
tranquillement?

Il n'y avait pas que le tapage qui ft exasprant dans cette
chambre, l'air aussi qu'on y respirait commenait  n'tre plus
supportable pour elle: lourd, chaud, touffant, charg de
mauvaises odeurs dont le mlange soulevait le coeur ou le noyait.

 la fin cependant le moulin  paroles de la Noyelle se ralentit,
elle ne lana que des mots  demi forms, puis ce ne fut plus
qu'un ronflement qui sortit de sa bouche.

Mais, bien que le silence se ft maintenant tabli dans la
chambre, Perrine ne put pas s'endormir: elle tait oppresse, des
coups sourds lui battaient dans le front, la sueur l'inondait de
la tte aux pieds.

Il n'y avait pas  chercher la cause de ce malaise: elle touffait
parce que l'air lui manquait, et si ses camarades de chambre
n'touffaient pas comme elle, c'est qu'elles taient habitues 
vivre dans cette atmosphre, suffocante pour qui couchait
ordinairement en plein champ.

Mais puisque ces femmes, des paysannes, s'taient bien habitues 
cette atmosphre, il semblait qu'elle le pourrait comme elles:
sans doute il fallait du courage et de la persvrance; mais si
elle n'tait pas paysanne, elle avait men une existence aussi
dure que la leur pouvait l'tre; mme pour les plus misrables, et
ds lors elle ne voyait pas de raisons pour qu'elle ne supportt
pas ce qu'elles supportaient.

Il n'y avait donc qu' ne pas respirer, qu' ne pas sentir, alors
viendrait le sommeil, et elle savait bien que pendant qu'on dort
l'odorat ne fonctionne plus.

Malheureusement, on ne respire pas quand on veut, ni comme on
veut: elle eut beau fermer la bouche, se serrer le nez, il fallut
bientt ouvrir les lvres, les narines et faire une aspiration
d'autant plus profonde qu'elle n'avait plus d'air dans les
poumons; et le terrible fut que, malgr tout, elle dut rpter
plusieurs fois cette aspiration.

Alors quoi? Qu'allait-il se produire? Si elle ne respirait pas,
elle touffait; si elle respirait, elle tait malade.

Comme elle se dbattait, sa main frla le papier qui remplaait
une des vitres de la fentre, contre laquelle sa couchette tait
pose.

Un papier n'est pas une feuille de verre, il se crve sans bruit
et, crev, il laissait entrer l'air du dehors. Quel mal y avait-il
 ce qu'elle le crevt? Pour tre habitues  cette atmosphre
vicie, elles n'en souffraient pas moins certainement. Donc, 
condition de n'veiller personne, elle pouvait trs bien dchirer
ce papier.

Mais elle n'eut pas besoin d'en venir  cette extrmit qui
laisserait des traces; comme elle le ttait, elle sentit qu'il
n'tait pas bien tendu, et de l'ongle elle put avec prcaution en
dtacher un ct. Alors se collant la bouche  cette ouverture,
elle put respirer, et ce fut dans cette position que le sommeil la
prit.


XV

Quand elle se rveilla une lueur blanchissait les vitres, mais si
ple qu'elle n'clairait pas la chambre; au dehors des coqs
chantaient, par l'ouverture du papier pntrait un air froid;
c'tait le jour qui pointait

Malgr ce lger souffle qui venait du dehors, la mauvaise odeur de
la chambre n'avait pas disparu; s'il tait entr un peu d'air
pur, l'air vici n'tait pas du tout sorti, et en s'accumulant, en
s'paississant, en s'chauffant, il avait produit une moiteur
asphyxiante.

Cependant tout le monde dormait d'un sommeil sans mouvements que
coupaient seulement de temps en temps quelques plaintes touffes.

Comme elle essayait d'agrandir l'ouverture du papier, elle donna
maladroitement un coup de coude contre une vitre, assez fort pour
que la fentre mal ajuste dans son cadre rsonnt avec des
vibrations qui se prolongrent. Non seulement personne ne
s'veilla, comme elle le craignait, mais encore il ne parut pas
que ce bruit insolite et troubl une seule des dormeuses.

Alors son parti fut pris. Tout doucement elle dcrocha ses
vtements, les passa lentement, sans bruit, et prenant ses
souliers  la main, les pieds nus, elle se dirigea vers la porte,
dont l'aube lui indiquait la direction. Ferme simplement par une
clenche, cette porte s'ouvrit silencieusement et Perrine se trouva
sur le palier, sans que personne se ft aperu de sa sortie. Alors
elle s'assit sur la premire marche de l'escalier et, s'tant
chausse, descendit.

Ah! le bon air! la dlicieuse fracheur! jamais elle n'avait
respir avec pareille batitude; et par la petite cour elle allait
la bouche ouverte, les narines palpitantes, battant des bras,
secouant la tte: le bruit de ses pas veilla un chien du
voisinage qui se mit  aboyer, et aussitt d'autres chiens lui
rpondirent furieux.

Mais que lui importait: elle n'tait plus la vagabonde contre
laquelle les chiens avaient toutes les liberts, et puisqu'il lui
plaisait de quitter son lit, elle en avait bien le droit sans
doute, -- un droit pay de son argent.

Comme la cour tait trop petite pour son besoin de mouvement, elle
sortit dans la rue par la barrire ouverte, et se mit  marcher au
hasard, droit devant elle, sans se demander o elle allait.
L'ombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de
sa tte elle voyait l'aube blanchir dj la cime des arbres et le
faite des maisons; dans quelques instants il ferait jour.  ce
moment une sonnerie clata au milieu du profond silence: c'tait
l'horloge de l'usine qui, en frappant trois coups, lui disait
qu'elle avait encore trois heures avant l'entre aux ateliers.

Qu'allait-elle faire de ce temps? Ne voulant pas se fatiguer avant
de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu' ce
moment, et ds lors le mieux tait qu'elle s'assit quelque part o
elle pourrait attendre.

De minute on minute, le ciel s'tait clairci et les choses autour
d'elle avaient pris, sous la lumire rasante qui les frappait, des
formes assez distinctes pour qu'elle reconnt o elle tait.

Prcisment au bord d'une entaille qui commenait l, et
paraissait prolonger sa nappe d'eau, pour la runir  d'autres
tangs et se continuer ainsi d'entailles en entailles les unes
grandes, les autres petites, au hasard de l'exploitation de la
tourbe, jusqu' la grande rivire. N'tait-ce pas quelque chose
comme ce qu'elle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retir,
semblait-il, plus dsert, et aussi plus couvert d'arbres dont les
files s'enchevtraient en lignes confuses?

Elle resta l un moment, puis, la place ne lui paraissant pas
bonne pour s'asseoir, elle continua son chemin qui, quittant le
bord de l'entaille, s'levait sur la pente d'un petit coteau
bois; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce qu'elle
cherchait.

Mais, comme elle allait y arriver, elle aperut au bord de
l'entaille qu'elle dominait une de ces huttes en branchages et en
roseaux qu'on appelle dans le pays des aumuches et qui servent
l'hiver pour la chasse aux oiseaux de passage. Alors l'ide lui
vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s'y trouverait
bien cache, sans que personne pt se demander ce qu'elle faisait
dans les prairies  cette heure matinale, et aussi sans continuer
 recevoir les grosses gouttes de rose qui ruisselaient des
branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient
comme une vraie pluie.

Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une
oseraie un petit sentier  peine trac, qui semblait conduire 
l'aumuche; elle le prit. Mais, s'il y conduisait bien, il ne
conduisait pas jusque dedans car elle tait construite sur un tout
petit lot plant de trois saules qui lui servaient de charpente,
et un foss plein d'eau la sparait de l'oseraie, Heureusement un
tronc d'arbre tait jet sur ce foss, bien qu'il fut assez
troit, bien qu'il ft aussi mouill par la rose qui le rendait
glissant, cela n'tait pas pour arrter Perrine. Elle le franchit
et se trouva devant une porte en roseaux lis avec de l'osier
qu'elle n'eut qu' tirer pour qu'elle s'ouvrt.

L'aumuche tait de forme carre et toute tapisse jusqu'au toit
d'un pais revtement de roseaux et de grandes herbes: aux quatre
faces taient perces des petites ouvertures invisibles du dehors,
mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi
pntrer la lumire; sur le sol tait tendue une paisse couche
de fougres; dans un coin un billot fait d'un troc d'arbre servait
de chaise.

Ah! le joli nid! qu'il ressemblait peu  la chambre qu'elle venait
de quitter. Comme elle et t mieux l pour dormir, en bon air,
tranquille, couche dans la fougre, sans autres bruits que ceux
du feuillage et des eaux; plutt qu'entre les draps si durs de
Mme Franoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses
camarades, dans cette atmosphre horrible dont l'odeur toujours
persistante la poursuivait en lui soulevant le coeur.

Elle s'allongea sur la fougre, et se tassa dans un coin contre la
moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle
ne tarda pas  se sentir gagne par un doux engourdissement, elle
se remit sur ses jambes, car il ne lui tait pas permis de
s'endormir tout  fait, de peur de ne pas s'veiller avant
l'entre aux ateliers.

Maintenant le soleil tait lev, et, par l'ouverture expose 
l'orient, un rayon d'or entrait dans l'aumuche qu'il illuminait;
au dehors les oiseaux chantaient, et autour de l'lot, sur
l'tang, dans les roseaux, sur les branches des saules se faisait
entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de
cris qui annonaient l'veil  la vie de toutes les btes de la
tourbire.

Elle mit la tte  une ouverture et vit ces btes s'battre autour
de l'aumuche en pleine scurit: dans les roseaux, des libellules
voletaient de  et de l; le long des rives, des oiseaux
piquaient de leurs becs la terre humide pour saisir des vers, et,
sur l'tang couvert d'une bue lgre, une sarcelle d'un brun
cendr, plus mignonne que les canes domestiques, nageait entoure
de ses petits qu'elle tchait de maintenir prs d'elle par des
appels incessants, mais sans y parvenir, car ils s'chappaient
pour s'lancer  travers les nnuphars fleuris o ils
s'emptraient,  la poursuite de tous les insectes qui passaient 
leur porte. Tout  coup un rayon bleu rapide comme un clair
l'blouit, et ce fut seulement aprs qu'il eut disparu qu'elle
comprit que c'tait un martin-pcheur qui venait de traverser
l'tang.

Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa prsence,
aurait fait envoler tout ce monde de la prairie, elle resta  sa
fentre,  le regarder. Comme tout cela tait joli dans cette
frache lumire, gai, vivant, amusant, nouveau  ses yeux, assez
ferique pour qu'elle se demandt si cette le avec sa hutte
n'tait point une petite arche de No.

 un certain moment elle vit l'tang se couvrir d'une ombre noire
qui passait capricieusement, agrandie, rapetisse sans cause
apparente, et cela lui parut d'autant plus inexplicable que le
soleil qui s'tait lev au-dessus de l'horizon continuait de
briller radieux dans le ciel sans nuage. D'o pouvait venir cette
ombre? Les troites fentres de l'aumuche ne lui permettant pas de
s'en rendre compte, elle ouvrit la porte et vit qu'elle tait
produite par des tourbillons de fume qui passaient avec la brise,
et venaient des hautes chemines de l'usine o dj des feux
taient allums pour que la vapeur ft en pression  l'entre des
ouvriers.

Le travail allait donc bientt commencer, et il tait temps
qu'elle quittt l'aumuche pour se rapprocher des ateliers.
Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal pos sur le
billot qu'elle n'avait pas aperu, mais que la pleine lumire qui
sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle
jeta les yeux sur son titre: c'tait le _Journal d'Amiens_ du 25
fvrier prcdent, et alors elle fit cette rflexion que de la
place qu'occupait ce journal sur le seul sige o l'on pouvait
s'asseoir, aussi bien que de sa date, il rsultait la preuve que
depuis le 25 fvrier l'aumuche tait abandonne, et que personne
n'avait pass sa porte.


XVI

Au moment o sortant de l'oseraie elle arrivait dans le chemin, un
gros sifflet fit entendre sa voix rauque et puissante au-dessus de
l'usine, et presque aussitt d'autres sifflets lui rpondirent 
des distances plus ou moins loignes, par des coups galement
rythms.

Elle comprit que c'tait le signal d'appel des ouvriers qui
partait de Maraucourt, et se rptait de villages en villages,
Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles dans toutes les usines
Paindavoine, annonant  leur matre que partout en mme temps on
tait prt pour le travail.

Alors, craignant d'tre en retard, elle hta le pas, et en entrant
dans le village elle trouva toutes les maisons ouvertes; sur les
seuils, des ouvriers mangeaient leur soupe, debout, accols au
chambranle de la porte; dans les cabarets d'autres buvaient, dans
les cours, d'autres se dbarbouillaient  la pompe; mais personne
ne se dirigeait vers l'usine, ce qui signifiait assurment qu'il
n'tait pas encore l'heure d'entrer aux ateliers, et que, par
consquent, elle n'avait pas  se presser.

Mais trois petits coups qui sonnrent  l'horloge, et qui furent
aussitt suivis d'un sifflement plus fort, plus bruyant que les
prcdents firent instantanment succder le mouvement  cette
tranquillit: des maisons, des cours, des cabarets, de partout
sortit une foule compacte qui emplit la rue comme l'et fait une
fourmilire, et cette troupe d'hommes, de femmes, d'enfants, se
dirigea vers l'usine; les uns fumant leur pipe  toute vapeur; les
autres mchant une crote htivement en s'touffant; le plus grand
nombre bavardant bruyamment:  chaque instant des groupes
dbouchaient des ruelles latrales et se mlaient  ce flot noir
qu'ils grossissaient sans le ralentir.

Dans une pousse de nouveaux arrivants Perrine aperut Rosalie en
compagnie de la Noyelle, et en se faufilant elle les rejoignit:

O donc que vous tiez? demanda Rosalie surprise.

-- Je me suis leve de bonne heure, pour me promener un peu.

-- Ah! bon. Je vous ai cherche.

-- Je vous remercie bien; mais il ne faut jamais me chercher, je
suis matineuse.

On arrivait  l'entre des ateliers, et le flot s'engouffrait dans
l'usine sous l'oeil d'un homme grand, maigre, qui se tenait  une
certaine distance de la grille, les mains dans les poches de son
veston, le chapeau de paille rejet en arrire, mais la tte un
peu penche en avant, le regard attentif, de faon que personne ne
dfilt devant lui sans qu'il le vt.

Le Mince, dit Rosalie d'une voix siffle.

Mais Perrine n'avait pas besoin de ce mot; avant qu'il lui ft
jet, elle avait devin dans cet homme le directeur Talouel.

Est-ce qu'il faut que j'entre avec vous? demanda Perrine.

-- Bien sr.

Pour elle, le moment tait dcisif, mais elle se raidit contre son
motion: pourquoi ne voudrait-il pas d'elle puisqu'on acceptait
tout le monde?

Quand elles arrivrent devant lui, Rosalie dit  Perrine de la
suivre et, sortant de la foule, elle s'approcha sans paratre
intimide:

M'sieu le directeur, dit-elle, c'est une camarade qui voudrait
travailler.

Talouel jeta un rapide coup d'oeil sur cette camarade:

Dans un moment nous verrons, rpondit-il.

Et Rosalie, qui savait ce qu'il convenait de faire, se plaa 
l'cart avec Perrine.

 ce moment un brouhaha se produisit  la grille et les ouvriers
s'cartrent avec empressement, laissant le passage libre au
phaton de M. Vulfran, conduit par le mme jeune homme que la
veille: bien que tout le monde st qu'il ne pouvait pas voir,
toutes les ttes d'hommes se dcouvrirent devant, lui, tandis que
les femmes saluaient d'une courte rvrence.

Vous voyez qu'il n'arrive pas le dernier, dit Rosalie.

Le directeur fit quelques pas presss au-devant du phaton:

Monsieur Vulfran, je vous prsente mon respect, dit-il le chapeau
 la main.

-- Bonjour, Talouel.

Perrine suivit des yeux la voiture qui continuait son chemin, et,
quand elle les ramena sur la grille, elle vit successivement
passer les employs qu'elle connaissait dj: Fabry l'ingnieur,
Bendit, Mombleux et d'autres que Rosalie lui nomma.

Cependant la cohue s'tait claircie, et maintenant ceux qui
arrivaient couraient, car l'heure allait sonner.

Je crois bien que les jeunes vont tre en retard, dit Rosalie 
mi-voix.

L'horloge sonna, il y eut une dernire pousse, puis quelques
retardataires parurent  la queue leu leu, essouffls, et la rue
se trouva vide; cependant Talouel ne quitta pas sa place et, les
mains dans les poches, il continua  regarder au loin, la tte
haute.

Quelques minutes s'coulrent, puis apparut un grand jeune homme
qui n'tait pas un ouvrier, mais bien un monsieur, beaucoup plus
monsieur mme par ses manires et sa tenue soigne que l'ingnieur
et les employs; tout en marchant  pas hts il nouait sa
cravate, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire videmment.

Quand il arriva devant le directeur, celui-ci ta son chapeau
comme il l'avait fait pour M. Vulfran, mais Perrine remarqua que
les deux saluts ne se ressemblaient en rien.

Monsieur Thodore, je vous, prsente mon respect, dit Talouel.

Mais bien que cette phrase ft forme des mmes mots que celle
qu'il avait adresse  M. Vulfran, elle ne disait, pas du tout la
mme chose, cela tait vident aussi.

Bonjour, Talouel. Est-ce que mon oncle est arriv?

-- Mon Dieu oui, monsieur Thodore, il y a bien cinq minutes.

-- Ah!

-- Vous n'tes pas le dernier; c'est M. Casimir qui aujourd'hui
est en retard, bien que comme vous il n'ait pas t  Paris; mais
je l'aperois l-bas.

Tandis que Thodore se dirigeait vers les bureaux, Casimir
avanait rapidement.

Celui-l ne ressemblait en rien  son cousin, pas plus dans sa
personne que dans sa tenue; petit, raide, sec; quand il passa
devant le directeur, cette raideur se prcisa dans la courte
inclinaison de tte qu'il lui adressa sans un seul mot.

Les mains toujours dans les poches de son veston, Talouel lui
prsenta aussi son respect, et ce fut seulement quand il eut
disparu qu'il se tourna vers Rosalie:

Qu'est-ce qu'elle sait faire ta camarade?

Perrine rpondit elle-mme  cette question:

Je n'ai pas encore travaill dans les usines, dit-elle d'une
voix qu'elle s'effora d'affermir.

Talouel l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil, puis s'adressant 
Rosalie:

Dis de ma part  Oneux de la mettre aux wagonets[1], et ouste!
plus vite que a.

-- Qu'est-ce que c'est que les wagonets? demanda Perrine en
suivant Rosalie  travers les vastes cours qui sparaient les
ateliers les uns des autres. Serait-elle en tat d'accomplir ce
travail, en aurait-elle la force, l'intelligence? fallait-il un
apprentissage? toutes questions terribles pour elle, et qui
l'angoissaient d'autant plus que maintenant qu'elle se voyait
admise dans l'usine, elle sentait qu'il dpendait d'elle de s'y
maintenir.

N'ayez donc pas peur, rpondit Rosalie qui avait compris son
motion; rien n'est plus facile.

Perrine devina le sens de ces paroles plutt qu'elle ne les
entendit; car, depuis quelques, instants dj, les machines, les
mtiers s'taient mis en marche dans l'usine, morte lorsqu'elle y
tait entre, et maintenant un formidable mugissement, dans lequel
se confondaient mille bruits divers, emplissait les cours; aux
ateliers, les mtiers  tisser battaient, les navettes couraient,
les broches, les bobines tournaient, tandis que dehors les arbres
de transmission, les roues, les courroies, les volants, ajoutaient
le vertige des oreilles  celui des yeux.

Voulez-vous parler plus fort? dit Perrine, je ne vous entends
pas.

-- L'habitude vous viendra, cria Rosalie, je vous disais que ce
n'est pas difficile; il n'y a qu' charger les cannettes sur les
wagonets; savez-vous ce que c'est qu'un wagonet?

-- Un petit wagon, je pense.

-- Justement, et quand le wagonet est plein,  le pousser jusqu'au
tissage o on le dcharge; un bon coup au dpart, et a roule tout
seul.

-- Et une cannette, qu'est-ce que c'est au juste?

-- Vous ne savez pas ce que c'est qu'une cannette? oh! Puisque je
vous ai dit hier que les cannetires taient des machines 
prparer le fil pour les navettes; vous devez bien voir ce que
c'est.

-- Pas trop.

Rosalie la regarda, se demandant videmment si elle tait stupide;
puis-elle continua:

Enfin, c'est des broches enfonces dans des godets, sur
lesquelles s'enroule le fil; quand elles sont pleines, on les
retire du godet, on en charge les wagonets qui roulent sur un
petit chemin de fer, et on les mne aux ateliers de tissage; a
fait une promenade; j'ai commenc par l, maintenant je suis aux
cannettes.

Elles avaient travers un ddale de cours, sans que Perrine,
attentive  ces paroles, pour elles si pleines d'intrt, put
arrter ses yeux sur ce qu'elle voyait autour d'elle, quand
Rosalie lui dsigna de la main une ligne de btiments neufs,  un
tage, sans fentres, mais clairs  l'exposition du nord par des
chssis vitrs qui formaient la moiti du toit.

C'est l, dit-elle.

Et aussitt ayant ouvert une porte, elle introduisit Perrine dans
une longue salle, o la valse vertigineuse de milliers de broches
en mouvement produisait un vacarme assourdissant.

Cependant, malgr le tapage, elles entendirent une voix d'homme
qui criait:

Te voil, rdeuse!

-- Qui, rdeuse? qui rdeuse? s'cria Rosalie, ce n'est pas moi,
entendez-vous, pre la Quille?

-- D'o viens-tu?

-- C'est l'Mince qui m'a dit de vous amener cette jeune fille pour
que vous la mettiez aux wagonets,

Celui qui leur avait adress cet aimable salut tait un vieil
ouvrier  jambe de bois, estropi une dizaine d'annes auparavant
dans l'usine, d'o son nom de la Quille. Pour ses invalides, on
l'avait mis surveillant aux cannetires, et il faisait marcher les
enfants placs sous ses ordres, rondement, rudement, toujours
grondant, bougonnant, criant, jurant, car le travail de ces
machines est assez pnible, demandant autant d'attention de l'oeil
que de prestesse de la main pour enlever les canettes pleines, les
remplacer par d'autres vides, rattacher les fils casss, et il
tait convaincu que s'il ne jurait pas et ne criait pas
continuellement, en appuyant chaque juron d'un vigoureux coup du
pilon de sa jambe de bois appliqu sur le plancher, il verrait ses
broches arrtes, ce qui pour lui tait intolrable. Mais comme,
au fond, il tait bon homme, on ne l'coutait gure, et,
d'ailleurs, une partie de ses paroles se perdait dans le tapage
des machines.

Avec tout a, tes broches sont arrtes! cria-t-il  Rosalie en
la menaant du poing.

-- C'est-y ma faute?

-- Mets-toi au travail pus vite que a.

Puis, s'adressant  Perrine:

Comment t'appelles-tu?

Comme elle ne voulait pas donner son nom, cette demande qu'elle
aurait d prvoir, puisque la veille Rosalie la lui avait pose,
la surprit, et elle resta interloque.

Il crut qu'elle n'avait pas entendu et, se penchant vers elle, il
cria en frappant un coup de pilon sur le plancher:

Je te demande ton nom.

Elle avait eu le temps de se remettre et de se rappeler celui
qu'elle avait dj donn:

Aurlie, dit-elle.

-- Aurlie qui?

-- C'est tout.

-- Bon; viens avec moi.

Il la conduisit devant un wagonet gar dans un coin, et lui rpta
les explications de Rosalie, s'arrtant  chaque mot pour crier:

Comprends-tu?

 quoi elle rpondait d'un signe de tte affirmatif.

Et de fait son travail tait si simple qu'il et fallu qu'elle ft
stupide pour ne pas pouvoir s'en acquitter; et, comme elle y
apportait toute son attention, tout son bon vouloir, le pre la
Quille, jusqu' la sortie, ne cria pas plus d'une douzaine de fois
aprs elle, et encore plutt pour l'avertir que pour la gronder:

Ne t'amuse pas en chemin.

S'amuser elle n'y pensait pas, mais au moins, tout en poussant son
wagonet d'un bon pas rgulier, sans s'arrter, pouvait-elle
regarder ce qui se passait dans les diffrents quartiers qu'elle
traversait, et voir ce qui lui avait chapp pendant qu'elle
coutait les explications de Rosalie? Un coup d'paule pour mettre
son chariot en marche, un coup de reins pour le retenir lorsque se
prsentait un encombrement, et c'tait tout; ses yeux, comme ses
ides, avaient pleine libert de courir comme elle voulait.

 la sortie, tandis que chacun se htait pour rentrer chez soi,
elle alla chez le boulanger et se fit couper une demi-livre de
pain qu'elle mangea en flnant par les rues, et en humant la bonne
odeur de soupe qui sortait des portes ouvertes devant lesquelles
elle passait, lentement quand c'tait une soupe qu'elle aimait,
plus vite quand c'en tait une qui la laissait indiffrente. Pour
sa faim, une demi-livre de pain tait mince, aussi disparut-elle
vite; mais peu importait, depuis le temps qu'elle tait habitue 
imposer silence  son apptit, elle ne s'en portait pas plus mal:
il n'y a que les gens habitus  trop manger qui s'imaginent qu'on
ne peut pas rester sur sa faim; de mme, il n'y a que ceux qui ont
toujours eu leurs aises, pour croire qu'on ne peut pas boire  sa
soif, dans le creux de sa main, au courant d'une claire rivire.


XVII

Bien avant l'heure de la rentre aux ateliers, elle se trouva  la
grille des shdes, et  l'ombre d'un pilier, assise sur une borne,
elle attendit le sifflet d'appel, en regardant des garons et des
filles de son ge arrivs comme elle en avance, jouer  courir ou
 sauter, mais sans oser se mler  leurs jeux, malgr l'envie
qu'elle en avait.

Quand Rosalie arriva, elle rentra avec elle et reprit son travail,
activ comme dans la matine par les cris et les coups de pilon de
la Quille, mais mieux justifis que dans la matine, car  la
longue la fatigue,  mesure que la journe avanait, se faisait
plus lourdement sentir. Se baisser, se relever pour charger et
dcharger le wagonet, lui donner un coup d'paule pour le
dmarrer, un coup de reins pour le retenir, le pousser, l'arrter,
qui n'tait qu'un jeu en commenant, rpt, continu sans
relche, devenait un travail, et avec les heures, les dernires
surtout, une lassitude qu'elle n'avait jamais connue, mme dans
ses plus dures journes de marche, avait pes sur elle.

Ne lambine donc pas comme a! criait la Quille.

Secoue par le coup de pilon qui accompagnait ce rappel, elle
allongeait le pas comme un cheval sous un coup de fouet, mais pour
ralentir aussitt qu'elle se voyait hors de sa porte. Et
maintenant tout  sa besogne, qui l'engourdissait, elle n'avait
plus de curiosit et d'attention que pour compter les sonneries de
l'horloge, les quarts, la demie, l'heure, se demandant quand la
journe finirait et si elle pourrait aller jusqu'au bout.

Quand cette question l'angoissait, elle s'indignait et se dpitait
de sa faiblesse; Ne pouvait-elle pas faire ce que faisaient les
autres qui n'tant ni plus ges, ni plus fortes qu'elle,
s'acquittaient de leur travail sans paratre en souffrir; et
cependant elle se rendait bien compte que ce travail tait plus
dur que le sien, demandait plus d'application d'esprit, plus de
dpense d'agilit. Que ft-elle devenue si, au lieu de la mettre
aux wagonets, on l'avait tout de suite employe aux cannettes?
Elle ne se rassurait qu'en se disant que c'tait l'habitude qui
lui manquait, et qu'avec du courage, de la volont, de la
persvrance, cette accoutumance lui viendrait; pour cela comme
pour tout, il n'y avait qu' vouloir, et elle voulait, elle
voudrait. Qu'elle ne faiblit pas tout  fait ce premier jour, et
le second serait moins pnible, moins le troisime que le second.

Elle raisonnait ainsi en poussant ou en chargeant son wagonet, et
aussi en regardant ses camarades travailler avec cette agilit
qu'elle leur enviait, lorsque tout  coup elle vit Rosalie, qui
rattachait un fil, tomber  ct de sa voisine: un grand cri
clata, en mme temps tout s'arrta; et au tapage des machines,
aux ronflements, aux vibrations, aux trpidations du sol, des murs
et du vitrage succda un silence de mort, coup d'une plainte
enfantine:

Oh! la! la!

Garons, filles, tout le monde s'tait prcipit; elle fit comme
les autres, malgr les cris de la Quille qui hurlait:

Tonnerre! mes broches arrtes!

Dj Rosalie avait t releve; on s'empressait autour d'elle,
l'touffant.

Qu'est-ce qu'elle a?

Elle-mme rpondit:

La main crase,

Son visage tait ple, ses lvres dcolores tremblaient, et des
gouttes de sang tombaient de sa main blesse sur le plancher.

Mais, vrification faite, il se trouva qu'elle n'avait que deux
doigts blesss, et peut-tre mme un seul cras ou fortement
meurtri.

Alors la Quille, qui avait eu un premier mouvement de compassion,
entra en fureur et bouscula les camarades qui entouraient Rosalie.

Allez-vous me fiche le camp? Vl-t-il pas une affaire!

-- C'tait peut-tre pas une affaire quand vous avez eu la quille
crase, murmura une voix.

Il chercha qui avait os lcher cette rflexion irrespectueuse,
mais il lui fut impossible de trouver une certitude dans le tas.
Alors il n'en cria que plus fort:

Fichez-moi le camp!

Lentement on se spara, et Perrine comme les autres allait
retourner  son wagonet quand la Quille l'appela:

H, la nouvelle arrive, viens ici, toi, plus vite que a.

Elle revint craintivement, se demandant en quoi elle tait plus
coupable que toutes celles qui avaient abandonn leur travail;
mais il ne s'agissait pas de la punir.

Tu vas conduire cette bte-l chez le directeur, dit-il.

-- Pourquoi que vous m'appelez bte? cria Rosalie, car dj le
tapage des machines avait recommenc.

-- Pour t'tre fait prendre la patte, donc.

-- C'est-y ma faute?

-- Bien sr que c'est ta faute, maladroite, feignante...

Cependant il s'adoucit: As-tu mal?

-- Pas trop.

-- Alors file.

Elles sortirent toutes les deux, Rosalie tenant sa main blesse,
la gauche, dans sa main droite.

Voulez-vous vous appuyer sur moi? demanda Perrine.

-- Merci bien; ce n'est pas la peine, je peux marcher.

-- Alors cela ne sera rien, n'est-ce pas?

-- On ne sait pas; ce n'est jamais le premier jour qu'on souffre,
c'est plus tard.

-- Comment cela vous est-il arriv?

-- Je n'y comprends rien; j'ai gliss.

-- Vous tes peut-tre fatigue, dit Perrine pensant  elle-mme.

-- C'est toujours quand on est fatigu qu'on s'estropie; le matin
on est plus souple et on fait attention. Qu'est-ce que va dira
tante Znobie?

-- Puisque ce n'est pas votre faute.

-- Mre Franoise croira bien que ce n'est pas ma faute, mais
tante Znobie dira que c'est pour ne pas travailler.

-- Vous la laisserez dire.

-- Si vous croyez que c'est amusant d'entendre dire.

Sur leur chemin les ouvriers qui les rencontraient les arrtaient
pour les interroger: les uns plaignaient Rosalie; le plus grand
nombre l'coutaient indiffremment, en gens qui sont habitus 
ces sortes de choses et se disent que a a toujours t ainsi; on
est bless comme on est malade, on a de la chance ou on n'en a
pas; chacun son tour, toi aujourd'hui, moi demain; d'autres se
fchaient:

Quand ils nous auront tous estropis!

-- Aimes-tu mieux crever de faim?

Elles arrivrent au bureau du directeur, qui se trouvait au centre
de l'usine, englob dans un grand btiment en briques vernisses
bleues et rases, o tous les autres bureaux taient runis; mais
tandis que ceux-l, mme celui de M. Vulfran, n'avaient rien de
caractristique, celui du directeur se signalait  l'attention par
une vranda vitre  laquelle on arrivait par un perron  double
rvolution.

Quand elles entrrent sous cette vranda, elles furent reues par
Talouel, qui se promenait en long et en large comme un capitaine
sur sa passerelle, les mains dans ses poches, son chapeau sur la
tte.

Il paraissait furieux:

Qu'est-ce qu'elle a encore celle-l? cria-t-il.

Rosalie montra sa main ensanglante.

Enveloppe-la donc de ton mouchoir, ta patte! cria-t-il.

Pendant qu'elle tirait difficilement son mouchoir, il arpentait la
vranda  grands pas; quand elle l'eut tortill autour de sa main,
il revint se camper devant elle:

Vide la poche.

Elle regarda sans comprendre.

Je te dis de tirer tout ce qui se trouve dans ta poche.

Elle fit ce qu'il commandait et tira de sa poche un attirail de
choses bizarres: un sifflet fait dans une noisette, des osselets,
un d, un morceau de jus de rglisse, trois sous et un petit
miroir en zinc.

Il le saisit aussitt:

J'en tais sur, s'cria-t-il, pendant que tu te regardais dans
ton miroir un fil aura cass, ta cannette s'est arrte, tu as
voulu rattraper le temps perdu, et voila.

-- Je me suis pas regarde dans ma glace, dit-elle.

-- Vous tes toutes les mmes; avec a que je ne vous connais pas.
Et maintenant qu'est-ce que tu as?

-- Je ne sais pas; les doigts crass.

-- Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?

-- C'est le pre la Quille qui m'envoie  vous.

Il s'tait retourn vers Perrine.

Et toi, qu'est-ce que tu as?

-- Moi, je n'ai rien, rpondit-elle dcontenance par cette
duret.

-- Alors?...

-- C'est la Quille qui lui a dit de m'amener  vous, acheva
Rosalie.

-- Ah! il faut qu'on t'amne; eh bien alors qu'elle te conduise
chez le Dr Ruchon; mais tu sais! je vais faire une enqute, et si
tu as faut, gare  toi!

Il parlait avec des clats de voix qui faisaient rsonner les
vitres de la vranda, et qui devaient s'entendre dans tous les
bureaux.

Comme elles allaient sortir, elles virent arriver M. Vulfran qui
marchait avec prcaution en ne quittant pas de la main le mur du
vestibule:

Qu'est-ce qu'il y a, Talouel?

-- Rien, monsieur, une fille des cannetires qui s'est fait
prendre la main.

-- O est-elle?

-- Me voici, monsieur Vulfran, dit Rosalie en revenant vers lui.

-- N'est-ce pas la voix de la petite fille de Franoise? dit-il.

-- Oui, monsieur Vulfran, c'est moi, c'est moi Rosalie.

Et elle se mit  pleurer, car les paroles dures lui avaient
jusque-l serr le coeur et l'accs de compassion avec lequel ces
quelques mots lui taient adresss le dtendait.

Qu'est-ce que tu as, ma pauvre fille?

-- En voulant rattacher un fil j'ai gliss, je ne sais comment, ma
main s'est trouve prise, j'ai deux doigts crass... il me
semble.

-- Tu souffres beaucoup?

-- Pas trop.

-- Alors pourquoi pleures-tu?

-- Parce que vous ne me bousculez pas.

Talouel haussa les paules.

Tu peux marcher? demanda M. Vulfran.

-- Oh! oui, monsieur Vulfran.

-- Rentre vite chez toi; on va t'envoyer M. Ruchon.

Et s'adressant  Talouel:

crivez une fiche  M. Ruchon pour lui dire de passer tout de
suite chez Franoise; soulignez tout de suite, ajoutez blessure
urgente.

Il revint  Rosalie:

Veux-tu quelqu'un pour te conduire?

-- Je vous remercie, monsieur Vulfran, j'ai une camarade.

-- Va, ma fille; dis  ta grand'mre que tu seras paye.

C'tait Perrine maintenant qui avait envie de pleurer; mais sous
le regard de Talouel elle se raidit; ce fut seulement quand elles
traversrent les cours pour gagner la sortie qu'elle trahit son
motion:

II est bon M. Vulfran.

-- Il le serait ben tout seul; mais avec le Mince, il ne peut pas;
et puis il n'a pas le temps, il a d'autres affaires dans la tte,

-- Enfin il a t bon pour vous.

Rosalie se redressa:

Oh! moi, vous savez, je le fais penser  son fils; alors vous
comprenez, ma mre tait la soeur de lait de M. Edmond.

-- Il pense  son fils?

-- Il ne pense qu' a.

On se mettait sur les portes pour les voir passer, le mouchoir
teint de sang dont la main de Rosalie tait enveloppe provoquant
la curiosit; quelques voix aussi les interrogeaient:

T'es blesse?

-- Les doigts crass.

-- Ah! malheur!

Il y avait autant de compassion que de colre dans ce cri, car
ceux qui le profraient pensaient que ce qui venait d'arriver 
cette fille, pouvait les frapper le lendemain ou  l'instant mme
dans les leurs, mari, pre, enfants: tout le monde  Maraucourt ne
vivait-il pas de l'usine?

Malgr ces arrts, elles approchaient de la maison de mre
Franoise, dont dj la barrire grise se montrait au bout du
chemin.

Vous allez entrer avec moi, dit Rosalie.

-- Je veux bien.

-- a retiendra peut-tre tante Znobie.

Mais la prsence de Perrine ne retint pas du tout la terrible
tante qui, en voyant Rosalie arriver  une heure insolite, et en
apercevant sa main enveloppe, poussa les hauts cris:

Te v'l blesse, coquine! Je parie que tu l'as fait exprs.

-- Je serai paye, rpliqua Rosalie rageusement.

-- Tu crois a?

-- M. Vulfran me l'a dit.

Mais cela ne calma pas tante Znobie, qui continua de crier si
fort que mre Franoise, quittant son comptoir, vint sur le seuil;
mais ce ne fut pas par des paroles de colre qu'elle accueillit sa
petite-fille: courant  elle, elle la prit dans ses bras:

Tu es blesse? s'cria-t-elle.

-- Un peu, grand'maman, aux doigts; ce n'est rien.

-- Il faut aller chercher M. Ruchon.

-- M. Vulfran l'a fait prvenir.

Perrine se disposait  les suivre dans la maison, mais tante
Znobie se retournant sur elle l'arrta:

Croyez-vous que nous avons besoin de vous pour la soigner?

-- Merci, cria Rosalie.

Perrine n'avait plus qu' retourner  l'atelier, ce qu'elle fit;
mais au moment o elle allait arriver  la grille des shdes, un
long coup de sifflet annona la sortie.


XVIII

Dix fois, vingt fois pendant la journe, elle s'tait demand
comment elle pourrait bien ne pas coucher dans la chambre o elle
avait failli touffer, o elle avait peu dormi.

Certainement elle y toufferait tout autant la nuit suivante et
elle ne dormirait pas mieux. Alors, si elle ne trouvait pas dans
un bon repos  rparer l'puisement de la fatigue du jour,
qu'arriverait-il?

C'tait une question terrible dont elle pesait toutes les
consquences; qu'elle n'et pas la force de travailler, on la
renvoyait et c'en tait fini de ses esprances; qu'elle devint
malade, on la renvoyait encore mieux, et elle n'avait personne 
qui demander soins et secours: le pied d'un arbre dans un bois,
c'tait ce qui l'attendait, cela et rien autre chose.

Il est vrai qu'elle avait bien le droit de ne plus occuper le lit
pay par elle; mais alors o en trouverait-elle un autre, et
surtout que dirait-elle  Rosalie pour expliquer d'une faon
acceptable que ce qui tait bon pour les autres ne l'tait pas
pour elle? Comment les autres, quand elles connatraient ses
dgots, la traiteraient-elles? N'y aurait-il pas l une cause
d'animosit qui pouvait la contraindre  quitter l'usine? Ce
n'tait pas seulement bonne ouvrire qu'elle devait tre, c'tait
encore ouvrire comme les autres ouvrires.

Et la journe s'tait coule sans qu'elle ost se rsoudre 
prendre un parti. Mais la blessure de Rosalie changeait la
situation: maintenant que la pauvre fille allait rester au lit
pendant plusieurs jours sans doute, elle ne saurait pas ce qui se
passerait  la chambre, qui y coucherait ou n'y coucherait point,
et par consquent ses questions ne seraient pas  craindre.
D'autre part, comme aucune de celles qui occupaient la chambre ne
savait qui avait t leur voisine pour une nuit, elles ne
s'occuperaient pas non plus de cette inconnue, qui pouvait trs
bien avoir pris un logement ailleurs.

Cela tabli, et ce raisonnement fut vite fait, il ne restait qu'
trouver o elle irait coucher si elle abandonnait la chambre.
Mais elle n'avait pas  chercher. Combien souvent n'avait-elle pas
pens  l'aumuche avec une convoitise ravie! comme on serait bien
l pour dormir si c'tait possible! rien  craindre de personne
puisqu'elle n'tait frquente que pendant la saison de la chasse,
ainsi que le numro du _Journal d'Amiens_ le prouvait: un toit sur
la tte, des murs chauds, une porte, et pour lit une bonne couche
de fougres sches; sans compter le plaisir d'habiter dans une
maison  soi, la ralit dans le rve.

Et voil que ce qui semblait irralisable devenait tout  coup
possible et facile.

Elle n'eut pas une seconde d'hsitation, et aprs avoir t chez
le boulanger acheter la demi-livre de pain de son souper, au lieu
de retourner chez mre Franoise, elle reprit le chemin qu'elle
avait parcouru le matin pour venir aux ateliers.

Mais en ce moment des ouvriers qui demeuraient aux environs de
Maraucourt suivaient ce chemin pour rentrer chez eux, et comme
elle ne voulait point, qu'ils la vissent se glisser dans le
sentier de l'oseraie, elle alla s'asseoir dans le taillis qui
dominait la prairie; quand elle serait seule, elle gagnerait
l'aumuche, et la bien tranquille, la porte ouverte sur l'tang, en
face du soleil couchant, assure que personne ne viendrait la
dranger, elle souperait sans se presser, ce qui serait autrement
agrable que d'avaler les morceaux en marchant, comme elle avait
fait pour son djeuner.

Elle tait si ravie de cet arrangement qu'elle avait hte de le
mettre  excution; mais elle dut attendre assez longtemps, car
aprs un passant, il en arrivait un autre, et aprs celui-l
d'autres encore; alors l'ide lui vint de prparer son
emmnagement dans l'aumuche, qui sans doute tait propre et
confortable, mais pouvait le devenir plus encore avec quelques
soins.

Le taillis o elle tait assise se trouvait en grande partie form
de maigres bouleaux sous lesquels avaient pouss des fougres;
qu'elle se fit un balai avec des brindilles de bouleau, et elle
pourrait balayer son appartement; qu'elle coupt une botte de
fougres sches, et elle pourrait se faire un bon lit doux et
chaud.

Oubliant la fatigue, qui, pendant les dernires heures de son
travail, avait si lourdement pes sur elle, elle se mit tout de
suite  l'ouvrage: promptement le balai fut runi, li avec un
brin d'osier, emmanch d'un bton; non moins vite la botte de
fougre fut coupe et serre dans une hart de saule de faon 
pouvoir tre facilement transporte dans l'aumuche.

Pendant ce temps les derniers retardataires avaient pass dans le
chemin, maintenant dsert aussi loin qu'elle pouvait voir et
silencieux; le moment tait donc venu de se rapprocher du sentier
de l'oseraie. Ayant charg la botte de fougre sur son dos et pris
son balai  la main, elle descendit du taillis en courant, et en
courant aussi traversa le chemin. Mais dans le sentier, il, fallut
qu'elle ralentit cette allure, car la botte de fougre
s'accrochait aux branches et elle ne pouvait la faire passer qu'en
se baissant  quatre pattes.

Arrive dans l'lot, elle commena par sortir ce qui se trouvait
dans l'aumuche, c'est--dire le billot et la fougre, puis elle se
mit  tout balayer, le plafond, les parois, le sol; et alors, sur
l'tang comme dans les roseaux, s'levrent des vols bruyants, des
piaillements, des cris de toutes les btes que ce remue-mnage
troublait dans leur tranquille possession de ces eaux et de ces
rives o depuis longtemps ils taient matres.

L'espace tait si troit qu'elle eut vite achev son nettoyage, si
consciencieusement qu'elle le fit, et elle n'eut plus qu' rentrer
le billot ainsi que la vieille fougre en la recouvrant de la
sienne qui gardait encore la chaleur du soleil, avec le parfum des
herbes fleuries au milieu desquelles elle avait pouss.

Maintenant il tait temps de souper et son estomac criait famine
presque aussi fort que sur la route d'couen  Chantilly.
Heureusement ces mauvais jours taient passs, et tablie dans
cette jolie petite le, son coucher assur, n'ayant rien 
craindre de personne, ni de la pluie, ni de l'orage, ni de quoi
que ce fut, un bon morceau de pain dans sa poche, par cette belle
et douce soire, elle ne devait se rappeler ses misres que pour
les comparer  l'heure prsente et se fortifier dans l'esprance
du lendemain.

Comme en mangeant lentement son pain, qu'elle coupait, par petits
morceaux de peur de l'mietter, elle ne faisait plus de bruit, la
population de l'tang, rassure, revenait  son nid pour la nuit,
et  chaque instant c'taient des vols qui rayaient l'or du
couchant, ou des apparitions d'oiseaux aquatiques qui sortaient
avec prcaution des roseaux et nageaient doucement, le cou
allong, la tte aux coutes pour reconnatre la position. Et
comme leur rveil l'avait amuse le matin, leur coucher maintenant
la charmait.

Quant elle eut achev son pain, qui tourna court, bien qu'elle
fit,  mesure qu'il diminuait, les morceaux de plus en plus
petits, les eaux de l'tang, quelques instants auparavant
brillantes comme un miroir, taient devenues sombres, et le ciel
avait teint son blouissant incendie; dans quelques minutes la
nuit descendrait sur la terre, l'heure du coucher avait sonn.

Mais avant de fermer sa porte et de s'tendre sur son lit de
fougre, elle voulut prendre une dernire prcaution, qui tait
d'enlever le pont jet sur le foss. Assurment elle se croyait en
pleine scurit dans l'aumuche; personne ne viendrait la dranger,
de cela elle tait sre; et, en tout cas, on ne pourrait pas en
approcher sans que les habitants de l'tang, qui avaient l'oreille
fine, lui donnassent l'veil par leurs cris; mais enfin, tout cela
n'empchait pas que l'enlvement du pont, s'il tait possible, ne
ft une bonne chose.

Et puis il n'y avait pas que la question de scurit dans cet
enlvement, il y avait aussi celle du plaisir: est-ce que ce ne
serait pas amusant de se dire qu'elle tait sans aucune
communication avec la terre, dans une vraie le dont elle prenait
possession? Quel malheur de ne pas pouvoir hisser un drapeau sur
le toit comme cela se voit dans les rcits de voyages, et de tirer
un coup de canon.

Vivement elle se mit  l'ouvrage, et ayant avec son manche  balai
dgag la terre qui  chaque bout entourait le tronc de saule
servant de pont, elle put le tirer sur son bord.

Maintenant elle tait; bien chez elle, matresse dans son royaume,
reine de son le qu'elle s'empressa de baptiser, comme font les
grands voyageurs; et pour le nom elle n'eut pas une seconde
d'embarras ou d'hsitation: que pouvait-elle trouver de mieux que
celui qui rpondait  sa situation prsente:

-- _Good hope_.

Il y avait bien dj le cap de Bonne-Esprance; mais on ne peut
pas confondre un cap avec une le.


XIX

C'est trs amusant d'tre, reine, surtout quand on n'a ni sujets,
ni voisins, mais encore faut-il n'avoir rien autre chose  faire
que de se promener de ftes en ftes  travers ses tats.

Et justement elle n'en tait pas encore  l'heureuse priode des
ftes et des promenades. Aussi quand le lendemain, au jour levant,
la population volatile de l'tang la rveilla par son aubade, et
qu'un rayon de soleil, passant par une des ouvertures de
l'aumuche, se joua sur son visage, pensa-t-elle tout de suite que
ce n'tait plus  poings ferms qu'elle pouvait dormir, mais assez
lgrement au contraire, pour se rveiller lorsque le premier coup
de sifflet ferait entendre son appel.

Mais le sommeil le plus, solide n'est pas toujours le meilleur,
c'est bien plutt celui qui s'interrompt, reprend, s'interrompt
encore et donne ainsi la conscience de la rverie qui se suit et
s'enchane; et sa rverie n'avait rien que d'agrable et de riant:
en dormant, sa fatigue de la veille avait si bien disparu qu'elle
ne s'en souvenait mme plus; son lit tait doux, chaud, parfum;
l'air qu'elle respirait embaumait le foin fan; les oiseaux la
beraient de leurs chansons joyeuses, et les gouttes de rose
condense sur les feuilles de saules qui tombaient dans l'eau
faisaient une musique cristalline.

Quand le sifflet dchira le silence de la campagne, elle fut vite
sur ses pieds, et aprs une toilette soigne au bord de l'tang,
elle se prpara  partir. Mais sortir de son le en remettant le
pont en place lui parut un moyen qui, en plus de sa vulgarit,
prsentait ce danger d'offrir le passage  ceux qui pourraient
vouloir entrer dans l'aumuche, si tant tait que quelqu'un et
avant l'hiver cette ide invraisemblable. Elle restait devant le
foss, se demandant si elle pourrait le franchir d'un bond, quand
elle aperut une longue branche qui tayait l'aumuche du cot o
les saules manquaient, et la prenant, elle s'en servit pour sauter
le foss  la perche, ce qui pour elle, habitue  cet exercice
qu'elle avait pratiqu bien souvent, fut un jeu. Peut-tre tait-
ce l une faon peu noble de sortir de son royaume, mais comme
personne ne l'avait vue, au fond cela importait peu; d'ailleurs
les jeunes reines doivent pouvoir se permettre des choses qui sont
interdites aux vieilles.

Aprs avoir cach sa perche dans l'herbe de l'oseraie pour la
retrouver quand elle voudrait rentrer le soir, elle partit et
arriva  l'usine une des premires. Alors, en attendant, elle vit
des groupes se former et discuter avec une animation qu'elle
n'avait pas remarque la veille. Que se passait-il donc?

Quelques mots qu'elle entendit au hasard le lui apprirent:

Pove fille!

-- On y a cop le d.

-- L'ptiot d?

-- L'ptiot.

-- Et l'ote?

-- On y a pas cop.

-- All a criai?

-- C'tait des beuglements  faire pleurer ceux qui l'y
entendaient.

Perrine n'avait pas besoin de demander . qui on avait coup le
doigt; et aprs le premier saisissement de la surprise, son coeur
se serra: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours,
mais celle qui l'avait accueillie  son arrive, qui l'avait
guide, l'avait traite en camarade, c'tait cette pauvre fille
qui venait de si cruellement souffrir et qui allait rester
estropie.

Elle rflchissait dsole, quand, en levant les yeux
machinalement, elle vit venir Bendit; alors, se levant, elle alla
 lui, sans bien savoir ce qu'elle faisait et sans se rendre
compte de la libert qu'elle prenait, dans son humble position,
d'adresser la parole  un personnage de cette importance, qui de
plus tait Anglais.

Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous
demander, si vous le savez, comment va Rosalie?

Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui
rpondre:

J'ai vu sa grand'mre, ce matin, qui m'a dit qu'elle avait bien
dormi.

-- Ah! monsieur, je vous remercie.

Mais Bendit, qui de sa vie n'avait jamais remerci personne, ne
sentit pas tout ce qu'il y avait d'motion et de cordiale
reconnaissance dans l'accent de ces quelques mots.

Je suis bien aise, dit-il en continuant son chemin.

Pendant toute la matine elle ne pensa qu' Rosalie, et elle put
d'autant plus librement suivre sa vision que dj elle tait faite
 son travail qui n'exigeait plus l'attention.

 la sortie, elle courut  la maison de mre Franoise, mais comme
elle eut la mauvaise chance de tomber sur la tante, elle n'alla
pas plus loin que le seuil de la porte.

Voir Rosalie, pourquoi faire? Le mdecin a dit qu'il ne fallait
pas l'luger. Quand elle se lvera, elle vous racontera comment
elle s'est fait estropier, l'imbcile!

La faon dont elle avait t accueillie le matin l'empcha de
revenir le soir; puisque certainement elle ne serait pas mieux
reue, elle n'avait qu' rentrer dans son le qu'elle avait hte
de revoir. Elle la retrouva telle qu'elle l'avait quitte, et ce
jour-l n'ayant pas de mnage  faire, elle put souper tout de
suite. Elle s'tait promis de prolonger ce souper; mais si petits
qu'elle coupt ses morceaux de pain, elle ne put pas les
multiplier indfiniment, et quand il ne lui en resta plus, le
soleil tait encore haut  l'horizon; alors, s'asseyant au fond de
l'aumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle
l'tang et au loin les prairies coupes de rideaux d'arbres, elle
rva au plan de vie qu'elle devait se tracer.

Pour son existence matrielle, trois points principaux d'une
importance capitale se prsentaient: le logement, la nourriture,
l'habillement.

Le logement, grce  la dcouverte qu'elle avait eu l'heureuse
chance de faire de cette le, se trouvait assur au moins jusqu'en
octobre, sans qu'elle et rien  dpenser.

Mais la question de nourriture et d'habillement ne se rsolvait
pas avec cette facilit.

tait-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de
pain par jour ft un aliment suffisant pour entretenir les forces
qu'elle dpensait dans son travail? Elle n'en savait rien, puisque
jusqu' ce moment elle n'avait pas travaill srieusement; la
peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait,
seulement c'tait par accident, pour quelques jours malheureux
suivis d'autres qui effaaient tout; tandis que le travail rpt,
continu, elle n'avait aucune ide de ce qu'il pouvait tre, pas
plus que des dpenses qu'il exigeait  la longue. Sans doute, elle
trouvait que depuis deux jours ses repas tournaient court; mais ce
n'tait l, en somme, qu'un ennui pour qui avait connu comme elle
le supplice de la faim; qu'elle restt sur son apptit n'tait
rien, si elle conservait la sant et la force. D'ailleurs, elle
pourrait bientt augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain
un peu de beurre, un morceau de fromage; elle n'avait donc qu'
attendre, et quelques jours de plus ou de moins, des semaines mme
n'taient rien.

Au contraire l'habillement, au moins pour plusieurs de ses
parties, tait dans un tat de dlabrement qui l'obligeait  agir
au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques
journes de sjour auprs de La Rouquerie, ne tenaient plus.

Ses souliers particulirement s'taient si bien amincis que la
semelle flchissait sous le doigt quand elle la ttait: il n'tait
pas difficile de calculer le moment o elle se dtacherait de
l'empeigne, et cela se produirait d'autant plus vite que, pour
conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierrs
depuis peu, o l'usure tait rapide. Quand cela arriverait,
comment ferait-elle? videmment elle devrait, acheter de nouvelles
chaussures; mais devoir et pouvoir sont, deux; o trouverait-elle
l'argent de cette dpense?

La premire chose  faire, celle qui pressait le plus, tait de se
fabriquer des chaussures, et cela prsentait pour elle des
difficults qui tout d'abord, quand elle en envisagea l'excution,
la dcouragrent. Jamais elle n'avait eu l'ide de se demander ce
qu'tait un soulier; mais quand elle en eut retir un de son pied
pour l'examiner, et qu'elle vit comment l'empeigne tait cousue 
la semelle, le quartier runi  l'empeigne et le talon ajout au
tout, elle comprit que c'tait un travail au-dessus de ses forces
et de sa volont, qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour
l'art du cordonnier. Fait d'une seule pice et dans un morceau de
bois, un sabot tait par cela mme plus facile; mais comment le
creuser quand, pour tout outil, elle n'avait que son couteau?

Elle rflchissait tristement  ces impossibilits, quand ses
yeux, errant vaguement sur l'tang et ses rives, rencontrrent une
touffe de roseaux qui les arrta: les tiges de ces roseaux taient
vigoureuses, hautes, paisses, et parmi celles pousses au
printemps, il y en avait de l'anne prcdente, tombes dans
l'eau, qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une
ide s'veilla dans son esprit: on ne se chausse pas qu'avec des
souliers de cuir et des sabots de bois; il y a aussi des
espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tresss et le
dessus en toile. Pourquoi n'essayerait-elle pas de se tresser des
semelles avec ces roseaux qui semblaient pousss l exprs pour
qu'elle les employt, si elle en avait l'intelligence?

Aussitt elle sortit de son le, et, suivant la rive, elle arriva
 la touffe de roseaux, o elle vit qu'elle n'avait qu' prendre 
brasse parmi les meilleures tiges, c'est--dire celles qui, dj
dessches, taient cependant flexibles encore et rsistantes.

Elle en coupa rapidement une grosse botte qu'elle rapporta dans
l'aumuche o aussitt elle se mit  l'ouvrage.

Mais aprs avoir fait un bout de tresse d'un mtre de long  peu
prs, elle comprit que cette semelle, trop lgre parce qu'elle
tait trop creuse, n'aurait aucune solidit, et qu'avant de
tresser les roseaux, il fallait qu'ils subissent une prparation
qui, en crasant leurs fibres, les transformerait en grosse
filasse.

Cela ne pouvait l'arrter ni l'embarrasser: elle avait un billot
pour battre dessus les roseaux; il ne lui manquait qu'un maillet
ou un marteau; une pierre arrondie qu'elle alla choisir sur la
route, lui en tint lieu; et tout de suite elle commena  battre
les roseaux, mais sans les mler. L'ombre de la nuit la surprit
dans son travail; et elle se coucha en rvant aux belles
espadrilles  rubans bleus qu'elle chausserait bientt, car elle
ne doutait pas de russir, sinon la premire fois, au moins la
seconde, la troisime, la dixime.

Mais elle n'alla pas jusque-l: le lendemain soir elle avait assez
de tresses pour commencer ses semelles, et le surlendemain, ayant
achet une alne courbe qui lui cota un sou, une pelote de fil un
sou aussi, un bout de ruban de coton bleu du mme prix, vingt
centimtres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept
sous, qui taient tout ce qu'elle pouvait dpenser, si elle ne
voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de faonner
une semelle  l'imitation de celle de son soulier: la premire se
trouva  peu prs ronde, ce qui n'est pas prcisment la forme du
pied; la deuxime, plus tudie, ne ressembla  rien; la troisime
ne fut gure mieux russie; mais enfin la quatrime, bien serre
au milieu, largie aux doigts, rapetisse au talon, pouvait tre
accepte pour une semelle.

Quelle joie! Une fois de plus la preuve tait faite qu'avec de la
volont, de la persvrance, on russit ce qu'on veut fermement,
mme ce qui d'abord parait impossible, et qu'on n'a pour toute
aide qu'un peu d'ingniosit, sans argent, sans outils, sans rien.

L'outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c'tait des
ciseaux. Mais leur achat entranerait une telle dpense, qu'elle
devait s'en passer. Heureusement elle avait son couteau; et au
moyen d'une pierre  aiguiser qu'elle alla chercher dans le lit de
la rivire, elle put le rendre assez coupant pour tailler le
coutil appliqu  plat sur le billot.

La couture de ces pices d'toffe n'alla pas non plus sans
ttonnements et recommencements; mais enfin elle en vint  bout,
et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chausse de
belles espadrilles grises qu'un ruban bleu crois sur ses bas
retenait bien  la jambe.

Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soires et trois
matines commences ds le jour levant, elle s'tait demande ce
qu'elle ferait de ses souliers, alors qu'elle quitterait sa
cabane. Sans doute, elle n'avait pas  craindre qu'ils fussent
vols par des gens qui les trouveraient dans l'aumuche, puisque
personne n'y entrait. Mais ne pourraient-ils pas tre rongs par
des rats? Si cela se produisait, quel dsastre! Pour aller au-
devant de ce danger, il fallait donc qu'elle les serrt dans un
endroit o les rats, qui pntrent partout, ne pourraient pas les
atteindre; et ce qu'elle trouva de mieux, puisqu'elle n'avait ni
armoire, ni bote, ni rien qui fermt, ce fut de les suspendre 
son plafond par un brin d'osier.


XX

Si elle tait fire de ses chaussures, elle avait d'autre part
cependant des inquitudes sur la faon dont elles allaient se
comporter en travaillant: la semelle ne s'largirait-elle pas, le
coutil ne se distendrait-il pas au point de ne conserver aucune
forme?

Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait-
elle souvent  ses pieds. Tout d'abord elles avaient rsist; mais
cela continuerait-il?!

Ce mouvement, sans doute, provoqua l'attention d'une de ses
camarades qui, ayant regard les espadrilles, les trouva  son
got et en fit compliment  Perrine.

O qu'c'est que vo avez achet ces chaussons? demanda-t-elle.

-- Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles.

-- C'est joli tout de mme; a cote-t-y cher?

-- Je les ai faites moi-mme avec des roseaux tresss et quatre
sous de coutil.

-- C'est joli.

Ce succs la dcida  entreprendre un autre travail, beaucoup plus
dlicat, auquel elle avait bien souvent pens, mais en l'cartant
toujours, autant parce qu'il entranait une trop grosse dpense
que parce qu'il se prsentait entour de difficults de toutes
sortes. Ce travail, c'tait de se tailler et de se coudre une
chemise pour remplacer la seule qu'elle possdt maintenant et
qu'elle portait sur le dos, sans pouvoir l'ter pour la laver.
Combien coteraient deux mtres de calicot, qui lui taient
ncessaires? Elle n'en savait rien. Comment les couperait-elle
lorsqu'elle les aurait? Elle ne le savait pas davantage. Et il y
avait l une srie d'interrogations qui lui donnaient  rflchir;
sans compter qu'elle se demandait s'il ne serait pas plus sage de
commencer par se faire un caraco et une jupe en indienne pour
remplacer sa veste et son jupon, qui se fatiguaient d'autant plus
qu'elle tait oblige de coucher avec. Le moment o ils
l'abandonneraient tout a fait n'tait pas difficile  calculer.
Alors comment sortirait-elle? Et pour sa vie, pour son pain
quotidien, aussi bien que pour le succs de ses projets, il
fallait qu'elle continut  tre admise  l'usine.

Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les
trois francs qu'elle venait de gagner dans sa semaine, elle ne put
pas rsister  la tentation de la chemise. Assurment le caraco et
la jupe n'avaient rien perdu de leur utilit  ses yeux; mais la
chemise aussi tait indispensable, et, de plus, elle se prsentait
avec tout un entourage d'autres considrations: habitudes de
propret dans lesquelles elle avait t leve, respect de soi-
mme, qui finirent par l'emporter. La veste, le jupon elle les
raccommoderait encore, et comme leur toffe tait de fabrication
solide, ils porteraient bien sans doute quelques nouvelles
reprises.

Tous les jours, quand a l'heure du djeuner elle allait de l'usine
 la maison de mre Franoise pour demander des nouvelles de
Rosalie, qu'on lui donnait ou qu'on ne lui donnait point, selon
que c'tait la grand'mre ou la tante qui lui rpondaient, elle
s'arrtait, depuis que l'envie de la chemise la tenait, devant une
petite boutique dont la montre se divisait en deux talages, l'un
de journaux, d'images, de chansons, l'autre de toile, de calicot,
d'indienne, de mercerie; se plaant au milieu, elle avait l'air de
regarder les journaux ou d'apprendre les chansons, mais en ralit
elle admirait les toffes. Comme elles taient heureuses celles
qui pouvaient franchir le seuil de cette boutique tentatrice et se
faire couper autant de ces toffes qu'elles voulaient! Pendant ses
longues stations, elle avait vu souvent des ouvrires de l'usine
entrer dans ce magasin, et en ressortir avec des paquets
soigneusement envelopps de papier, qu'elles serraient sur leur
coeur, et elle s'tait dit que ces joies n'taient pas pour
elle... au moins prsentement.

Mais maintenant elle pouvait franchir ce seuil si elle voulait,
puisque trois pices blanches sonnaient dans sa main, et, trs
mue, elle le franchit.

Vous dsirez? mademoiselle, demanda une petite vieille d'une
voix polie, avec un sourire affable.

Comme il y avait longtemps qu'on ne lui avait parl avec cette
douceur, elle s'affermit.

Voulez-vous bien me dire, demanda-t-elle, combien vous vendez
votre calicot... le moins cher?

-- J'en ai  quarante centimes le mtre.

Perrine eut un soupir de soulagement.

Voulez-vous m'en couper deux mtres?

-- C'est qu'il n'est pas fameux  l'user, tandis que celui 
soixante centimes...

-- Celui  quarante centimes me suffit.

-- Comme vous voudrez; ce que j'en disais, c'tait pour vous
renseigner; je n'aime pas les reproches.

-- Je ne vous en ferai pas, madame.

La marchande avait pris la pice du calicot  quarante centimes,
et Perrine remarqua qu'il n'tait ni blanc, ni lustr comme celui
qu'elle avait admir dans la montre.

Et avec a? demanda la marchande, quand elle eut dchir le
calicot avec un claquement sec.

-- Je voudrais du fil.

-- En pelote, en cheveau, en bobine?...

-- Le moins cher.

-- Voil une pelote de dix centimes; ce qui nous fait en tout dix-
huit sous.

 son tour, Perrine prouva la joie de sortir de cette boutique en
serrant contre elle ses deux mtres de calicot envelopps dans un
vieux journal invendu: elle n'avait, sur ses trois francs, dpens
que dix-huit sous, il lui en restait donc quarante-deux jusqu'au
samedi suivant, c'est--dire qu'aprs avoir prlev les vingt-huit
sous qu'il lui fallait pour le pain de sa semaine, elle se voyait
pour l'imprvu ou l'conomie un capital de sept sous, n'ayant plus
de loyer  payer.

Elle fit en courant le chemin qui la sparait de son le, o elle
arriva essouffle, mais cela ne l'empcha pas de se mettre tout de
suite  l'ouvrage, car la forme qu'elle donnerait  sa chemise
ayant t longuement dbattue dans sa tte, elle n'avait pas  y
revenir: elle serait  coulisse; d'abord parce que c'tait la plus
simple et la moins difficile  excuter pour elle qui n'avait
jamais taill des chemises et manquait de ciseaux, et puis parce
qu'elle pourrait faire servir  la nouvelle le cordon de
l'ancienne.

Tant qu'il ne s'agit que de couture, les choses marchrent 
souhait, sinon de faon  s'admirer dans son travail, au moins
assez bien pour ne pas le recommencer. Mais o les difficults et
les responsabilits se prsentrent, ce fut au moment de tailler
les ouvertures pour la tte et les bras, ce qui, avec son couteau
et le billot, pour seuls outils, lui paraissait si grave, que ce
ne fut pas sans trembler un peu qu'elle se risqua  entamer
l'toffe. Enfin, elle en vint  bout, et le mardi matin elle put
s'en aller  l'atelier habille d'une chemise gagne par son
travail, taille et cousue de ses mains.

Ce jour-l, quand elle se prsenta chez mre Franoise, ce fut
Rosalie qui vint au-devant d'elle le bras en charpe.

Gurie!

-- Non, seulement on me permet de me lever et de sortir dans la
cour.

Tout  la joie de la voir, Perrine continua de la questionner,
mais Rosalie ne rpondait que d'une faon contrainte.

Qu'avait-elle donc?

 la fin elle lcha une question qui claira Perrine:

O donc logez-vous maintenant?

N'osant pas rpondre, Perrine se jeta  ct:

C'tait trop cher pour moi, il ne me restait rien pour ma
nourriture et mon entretien.

-- Est-ce que vous avez trouv  meilleur prix autre part?

-- Je ne paye pas.

-- Ah!

Elle resta un moment arrte, puis la curiosit l'emporta.

Chez qui?

Cette fois Perrine ne put pas se drober  cette question directe:

Je vous dirai cela plus tard.

-- Quand vous voudrez; seulement vous savez, lorsqu'en passant
vous verrez tante Znobie dans la cour ou sur la porte il vaudra
mieux ne pas entrer: elle vous en veut; venez le soir plutt, 
cette heure-l elle est occupe.

Perrine rentra  l'atelier attriste de cet accueil; en quoi donc
tait-elle coupable de ne pas pouvoir continuer  habiter la
chambre de mre Franoise?

Toute la journe elle resta sous cette impression, qui revint plus
forte quand le soir elle se trouva seule dans l'aumuche, n'ayant
rien  faire pour la premire fois depuis huit jours. Alors, afin
de la secouer, elle eut l'ide de se promener dans les prairies
qui entouraient son le, ce qu'elle n'avait pas encore eu le temps
de faire. La soire tait d'une beaut radieuse, non pas
blouissante comme elle se rappelait celles de ses annes
d'enfance dans son pays natal, ni brlante sous un ciel d'indigo,
mais tide, et d'une clart tamise qui montrait les cimes des
arbres baignes dans une vapeur d'or ple: les foins, qui
n'taient pas encore mrs, mais dont les plantes dfleurissaient
dj, versaient dans l'air mille parfums qui se concentraient en
une senteur troublante.

Sortie de son le, elle suivit la rive de l'entaille, marchant
dans les herbes hautes qui, depuis leur pousse printanire,
n'avaient t foules par personne, et de temps en temps se
retournant, elle regardait  travers les roseaux de la berge son
aumuche qui se confondait si bien avec le tronc et les branches
des saules, que les btes sauvages ne devaient certainement pas
souponner qu'elle tait un travail d'homme, derrire lequel
l'homme pouvait s'embusquer avec un fusil.

Au moment o, aprs un de ces arrts qui l'avait fait descendre
dans les roseaux et les joncs, elle allait remonter sur la berge,
un bruit se produisit  ses pieds qui l'effara, et une sarcelle se
jeta  l'eau en se sauvant effraye. Alors regardant d'o elle
tait partie, elle aperut un nid fait de brins d'herbe et de
plumes, dans lequel se trouvaient dix oeufs d'un blanc sale avec
de petites taches de couleur noisette: au lieu d'tre pos sur la
terre et dans les herbes, ce nid flottait sur l'eau; elle
l'examina pendant quelques minutes, mais sans le toucher, et
remarqua qu'il tait construit de faon  s'lever ou s'abaisser
selon la crue des eaux, et si bien entour de roseaux que ni le
courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient
l'entraner.

De peur d'inquiter la mre, elle alla se placer  une certaine
distance, et resta l immobile. Cache dans les hautes herbes o
elle avait disparu en s'asseyant, elle attendit pour voir si la
sarcelle reviendrait  son nid; mais comme celle-ci ne reparut
pas, elle en conclut qu'elle ne couvait pas encore, et que ces
oeufs taient nouvellement pondus; alors elle reprit sa promenade,
et de nouveau au frlement de sa jupe dans les herbes sches elle
vit partir d'autres oiseaux effrays, -- des poules d'eau si
lgres dans leur fuite qu'elles couraient sur les feuilles
flottantes des nnuphars sans les enfoncer; des raies au bec
rouge; des bergeronnettes sautillantes; des troupes de moineaux
qui, drangs au moment de, leur coucher, la poursuivaient du cri
auquel ils doivent leur nom dans le pays cra-cra.

Allant ainsi  la dcouverte, elle ne tarda pas  arriver au bout
de son entaille, et reconnut qu'elle se runissait  une autre
plus large et plus longue, mais par cela mme beaucoup moins
boise; aussi, aprs avoir suivi dans la prairie une de ses rives
pendant un certain temps, s'expliqua-t-elle que les oiseaux y
fussent moins nombreux.

C'tait son tang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux
foisonnants, ses plantes aquatiques qui recouvraient, les eaux
d'un tapis de verdure mouvante que ce monde ail avait choisi
parce qu'il y trouvait sa nourriture aussi bien que sa scurit;
et quand, une heure aprs, en revenant sur ses pas, elle le revit,
 demi noy dans l'ombre du soir, si tranquille, si vert, si joli,
elle se dit qu'elle avait, eu autant d'intelligence que ces btes
de le prendre, elle aussi, pour nid.


XXI

Chez Perrine, c'tait bien souvent les vnements du jour coul
qui faisaient les rves de sa nuit, de sorte que les derniers mois
de sa vie ayant t remplis par la tristesse, il en avait t de
ses rves comme de sa vie. Que de fois, depuis que le malheur
avait commenc  la frapper, s'tait-elle veille baigne de
sueur, touffe par des cauchemars qui prolongeaient dans le
sommeil les misres de la ralit.  la vrit, aprs son arrive
 Maraucourt, sous l'influence des penses d'espoir qui
renaissaient en elle, comme aussi sous celle du travail, ces
cauchemars moins frquents taient devenus moins douloureux, leur
poids avait pes moins lourdement sur elle, leurs doigts de fer
l'avaient serre moins fort  la gorge.

Maintenant lorsqu'elle s'endormait, c'tait au lendemain qu'elle
pensait,  un lendemain assur, ou bien  l'atelier, ou bien  son
le, ou bien encore  ce qu'elle avait entrepris ou voulait
entreprendre pour amliorer sa situation, ses espadrilles, sa
chemise, son caraco, sa jupe. Et alors son rve, comme s'il
obissait  une suggestion mystrieuse, mettait en scne le sujet
qu'elle avait tach d'imposer  son esprit: tantt un atelier dans
lequel la baguette d'une fe remplaant le pilon de La Quille,
donnait le mouvement aux mcaniques, sans que les enfants qui les
conduisaient eussent aucune peine  prendre; tantt un lendemain
radieux, tout plein de joies pour tous; une autre fois il faisait
surgir une nouvelle le d'une beaut surnaturelle avec des
paysages et des btes aux formes fantastiques qui n'ont de vie que
dans les rves; ou bien encore, plus terre  terre, son
imagination lui donnait  coudre des bottines merveilleuses qui
remplaaient ses espadrilles, ou des robes extraordinaires tisses
par des gnies dans des cavernes de diamants et de rubis,
lesquelles robes remplaceraient  un moment donn le caraco et la
jupe en indienne qu'elle se promettait.

Sans doute ce moyen de suggestion n'tait pas infaillible, et son
imagination inconsciente ne lui obissait ni assez fidlement, ni
assez rgulirement pour avoir la certitude, en fermant les yeux,
que les penses de sa nuit continueraient celles de sa journe, ou
celles qu'elle suivait quand le sommeil la prenait, mais enfin
cette continuation s'enchanait quelquefois, et alors ces bonnes
nuits lui apportaient un soulagement moral aussi bien que physique
qui la relevait.

Ce soir-l quand elle s'endormit dans sa hutte close, la dernire
image qui passa devant ses yeux  demi noys par le sommeil, aussi
bien que la dernire ide qui flotta dans sa pense engourdie,
continurent son voyage d'exploration aux abords de son le.
Cependant ce ne fut pas prcisment de ce voyage qu'elle rva,
mais plutt de festins: dans une cuisine haute et grande comme une
cathdrale, une arme de petits marmitons blancs, de tournure
diabolique, s'empressait autour de tables immenses et d'un brasier
infernal: les uns cassaient des oeufs que d'autres battaient et
qui montaient, montaient en mousse neigeuse; et de tous ces oeufs,
ceux-ci gros comme des melons, ceux-l  peine gros comme des
pois, ils confectionnaient des plats extraordinaires, si bien
qu'ils semblaient avoir pour but d'arranger ces oeufs de toutes
les manires connues, sans en oublier une seule:  la coque, au
fromage, au beurre noir, aux tomates, brouills, pochs,  la
crme, au gratin, en omelettes varies, au jambon, au lard, aux
pommes de terre, aux rognons, aux confitures, au rhum qui flambait
avec des lueurs d'clairs; et  ct de ceux-l d'autres plus
importants, et qui incontestablement taient des chefs,
mlangeaient d'autres oeufs  des ptes pour en faire des
ptisseries, des souffls, des pices montes. Et chaque fois
qu'elle se rveillait  moiti, elle se secouait pour chasser ce
rve bte, mais toujours il reprenait et les marmitons qui ne la
lchaient point continuaient leur travail fantastique, si bien que
quand le sifflet de l'usine la rveilla, elle en tait encore 
suivre la prparation d'une crme au chocolat dont elle retrouva
le got et le parfum sur ses lvres.

Et alors, quand la lucidit commena  se faire dans son esprit
qui s'ouvrait, elle comprit que ce qui l'avait frappe dans son
voyage, ce n'tait ni le charme, ni la beaut, ni la tranquillit
de son le, mais tout simplement les oeufs de sarcelle qui avaient
dit  son estomac que depuis quinze jours bientt, elle ne lui
donnait que du pain sec et de l'eau: et c'taient ces oeufs qui
avaient guid son rve en lui montrant ces marmitons et toutes ces
cuisines fantastiques; il avait faim de ces bonnes choses cet
estomac et il le disait  sa manire en provoquant ces visions,
qui en ralit n'taient que des protestations.

Pourquoi n'avait-elle pas pris ces oeufs, ou quelques-uns de ces
oeufs qui n'appartenaient  personne, puisque la sarcelle qui les
avait pondus tait une bte sauvage? Assurment, n'ayant  sa
disposition ni casserole, ni pole, ni ustensile d'aucune sorte,
elle ne pouvait se prparer aucun des plats qui venaient de
dfiler devant ses yeux, tous plus allchants, plus savants les
uns que les autres; mais c'est l le mrite des oeufs prcisment
qu'ils n'ont pas besoin de prparations savantes: une allumette
pour mettre le feu  un petit tas de bois sec ramass dans les
taillis, et sous la cendre il lui tait facile de les faire cuire
comme elle voulait,  la coque ou durs, en attendant qu'elle pt
se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas ressembler au
festin que son rve avait invent, ce serait un rgal qui aurait
son prix.

Plus d'une fois pendant son travail ce pourquoi lui revint 
l'esprit, et si ce ne fut pas avec le caractre d'une obsession
comme son rve, il fut cependant assez pressant pour qu' la
sortie elle se trouvt dcide  acheter une bote d'allumettes et
un sou de sel; puis ces acquisitions faites elle partit en courant
pour revenir  son entaille.

Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne pas le
retrouver tout de suite, mais ce soir-l la mre ne l'occupait
pas; seulement elle y tait venue  un moment quelconque de la
journe, puisque maintenant au lieu de dix oeufs il y en avait
onze; ce qui prouvait que n'ayant pas fini de pondre elle ne
couvait pas encore.

C'tait l une bonne chance, d'abord parce que les oeufs seraient
frais, et puis parce qu'en en prenant seulement cinq ou six la
sarcelle, qui ne savait pas compter, ne s'apercevrait de rien.

Autrefois Perrine n'et pas eu de ces scrupules et elle et vid
compltement le nid, sans aucun souci, mais les chagrins qu'elle
avait prouvs lui avaient mis au coeur une compassion attendrie
pour les chagrins des autres, de mme que son affection pour
Palikare lui avait inspir pour toutes les btes une sympathie
qu'elle ne connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle n'tait-
elle pas une camarade pour elle? Ou plutt en continuant son jeu,
une sujette? Si les rois ont le droit d'exploiter leurs sujets et
d'en vivre, encore doivent-ils garder avec eux certains
mnagements.

Quand elle avait dcid cette chasse, elle avait en mme temps
arrt la manire de la faire cuire: bien entendu ce ne serait pas
dans l'aumuche, car le plus lger flocon de fume qui s'en
chapperait pourrait donner l'veil  ceux qui le verraient, mais
simplement dans une carrire du taillis o campaient les nomades
qui traversaient le village, et o par consquent ni un feu, ni de
la fume ne devaient attirer l'attention de personne. Promptement
elle ramassa une brasse de bois mort et bientt elle eut un
brasier dans les cendres duquel elle fit cuire un de ses oeufs,
tandis qu'entre deux silex bien propres et bien polis elle
grugeait une pince de sel pour qu'il fondt mieux.  la vrit
il lui manquait un coquetier; mais c'est l un ustensile qui n'est
indispensable qu' qui dispose du superflu. Un petit trou fait
dans son morceau de pain lui en tint lieu. Et bientt elle eut la
satisfaction de tremper une mouillette dans son oeuf cuit  point;
 la premire bouche, il lui sembla qu'elle n'en n'avait jamais
mang d'aussi bon, et elle se dit qu'alors mme que les marmitons
de son rve existeraient rellement ils ne pourraient certainement
pas faire quelque chose qui approcht de cet oeuf de sarcelle  la
coque, cuit sous les cendres.

Rduite la veille  son seul pain sec, et n'imaginant pas qu'elle
pt y rien ajouter avant plusieurs semaines, des mois, peut-tre,
ce souper aurait d satisfaire son apptit et les tentations de
son estomac. Cependant il n'en fut pas ainsi; et elle n'avait pas
fini son oeuf qu'elle se demandait si elle ne pourrait pas
accommoder d'une autre faon ceux qui lui restaient, aussi bien
que ceux qu'elle se promettait de se procurer par de nouvelles
trouvailles. Bon, trs bon l'oeuf  la coque; mais bonne aussi une
soupe chaude lie avec un jaune d'oeuf. Et cette ide de soupe lui
avait trott par la tte avec le trs vif regret d'tre oblige de
renoncer  sa ralisation. Sans doute la confection de ses
espadrilles et de sa chemise lui avait inspir une certaine
confiance, en lui dmontrant ce qu'on peut obtenir avec de la
persvrance. Mais cette confiance n'allait pas jusqu' croire
qu'elle pourrait jamais se fabriquer une casserole en terre ou en
fer-blanc pour faire sa soupe, pas plus qu'une cuiller en mtal
quelconque ou simplement en bois pour la manger. Il y avait l des
impossibilits contre lesquelles elle se casserait la tte; et, en
attendant qu'elle et gagn l'argent ncessaire pour l'acquisition
de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se
contenter du fumet qu'elle respirait en passant devant les
maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait.

C'tait ce qu'elle se disait un matin en se rendant  son travail,
lorsqu'un peu avant d'entrer dans le village,  la porte d'une
maison d'o l'on avait dmnag la veille, elle vit un tas de
vieille paille jet sur le bas ct du chemin avec des dbris de
toutes sortes, et parmi ces dbris elle aperut des boites en fer-
blanc qui avaient contenu des conserves de viande, de poisson, de
lgumes; il y en avait de diffrentes formes, grandes, petites,
hautes, plates.

En recevant l'clair que leur surface polie lui envoyait, elle
s'tait arrte machinalement; mais elle n'eut pas une seconde
d'hsitation: les casseroles, les plats, les cuillers, les
fourchettes qui lui manquaient, venaient de lui sauter aux yeux;
pour que sa batterie de cuisine ft aussi complte qu'elle la
pouvait dsirer, elle n'avait qu' tirer parti de ces vieilles
botes. D'un saut elle traversa le chemin, et  la hte fit choix
de quatre botes qu'elle emporta en courant pour aller les cacher
au pied d'une haie, sous un tas de feuilles sches: au retour le
soir, elle les retrouverait l et alors, avec un peu d'industrie,
tous les menus qu'elle inventait pourraient tre mis  excution.

Mais les retrouverait-elle? Ce fut la question qui pendant toute
la journe la proccupa. Si on les lui prenait, elle n'aurait donc
arrang toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui
chapper au moment mme o elle croyait pouvoir les raliser.

Heureusement aucun de ceux qui passrent par l ne s'avisa de les
enlever, et quand la journe finie elle revint  la haie, aprs
avoir laiss passer le flot des ouvriers qui suivaient ce chemin,
elles taient  la place mme o elle les avait caches.

Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son le que de
la fume, ce fut dans la carrire qu'elle s'tablit, esprant
trouver l les outils qui lui taient ncessaires, c'est--dire
des pierres dont elle ferait des marteaux pour battre le fer-
blanc; d'autres plates qui lui serviraient d'enclumes, ou rondes
de mandrins; d'autres seraient des ciseaux avec lesquels elle le
couperait.

Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui
fallut pas moins de trois jours pour faonner une cuiller; encore
n'tait-il pas du tout prouv que si elle l'avait montre 
quelqu'un, on et devin que c'tait une cuiller; mais comme c'en
tait une qu'elle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et
d'autre part, comme elle mangeait seule, elle n'avait pas 
s'inquiter des jugements qu'on pouvait porter sur ses ustensiles
de table.

Maintenant pour faire la soupe dont elle avait si grande envie, il
ne lui manquait plus que du beurre et de l'oseille.

Pour le beurre, il en tait comme du pain et du sel; ne pouvant
pas le faire de ses propres mains, puisqu'elle n'avait pas de
lait, elle devait l'acheter.

Mais pour l'oseille elle conomiserait cette dpense, par une
recherche dans les prairies o non seulement elle trouverait de
l'oseille sauvage, mais aussi des carottes, des salsifis qui tout
en n'ayant ni la beaut, ni la grosseur des lgumes cultivs,
seraient encore trs bons pour elle.

Et puis il n'y avait pas que des oeufs et des lgumes dont elle
pouvait composer le menu de son dner, maintenant qu'elle s'tait
fabriqu des vases pour les cuire, une cuiller en fer-blanc et une
fourchette en bois pour les manger, il y avait aussi les poissons
de l'tang, si elle tait assez adroite pour les prendre. Que
fallait-il pour cela? Des lignes qu'elle amorcerait avec des vers
qu'elle chercherait dans la vase. De la ficelle qu'elle avait
achete pour ses espadrilles, il restait un bon bout; elle n'eut
qu' dpenser un sou pour des hameons; et avec des crins de
cheval qu'elle ramassa devant la forge, ses lignes furent
suffisantes pour pcher plusieurs sortes de poissons, sinon les
plus beaux de l'entaille qu'elle voyait, dans l'eau claire, passer
ddaigneux devant ses amorces trop simples, au moins quelques-uns
des petits, moins difficiles, et qui pour elle taient d'une
grosseur bien suffisante.


TOME SECOND


XXII

Trs occupe par ces divers travaux qui lui prenaient toutes ses
soires, elle resta plus d'une semaine sans aller voir Rosalie; et
comme, par une de leurs camarades aux cannetires qui logeait chez
mre Franoise, elle eut de ses nouvelles; d'autre part comme elle
craignait d'tre reue par la terrible tante Znobie, elle laissa
les jours s'ajouter aux jours; mais  la fin, un soir elle se
dcida  ne pas rentrer tout de suite chez elle, o d'ailleurs
elle n'avait pas  faire son dner, compos d'un poisson froid
pris et cuit la veille.

Justement Rosalie tait seule dans la cour, assise sous un
pommier; en apercevant Perrine elle vint  la barrire d'un air 
moiti fch et  moiti content:

Je croyais que vous vouliez, ne plus venir?

-- J'ai t occupe.

--  quoi donc?

Perrine ne pouvait pas ne pas rpondre: elle, montra ses
espadrilles, puis elle raconta comment elle avait confectionn sa
chemise.

Vous ne pouviez pas emprunter des ciseaux aux gens de votre
maison? dit Rosalie tonne.

-- Il n'y a pas de gens qui puissent me prter, des ciseaux dans
ma maison.

-- Tout le monde a des ciseaux.

Perrine se demanda si elle devait continuer  garder le secret sur
son installation, mais pensant qu'elle ne pourrait le faire que
par des rticences qui fcheraient Rosalie, elle se dcida 
parler.

Personne ne demeure dans ma maison, dit-elle en souriant.

-- Pas possible.

-- C'est pourtant vrai, et voil pourquoi, ne pouvant pas non plus
me procurer une casserole pour me faire de la soupe et une cuiller
pour la manger, j'ai d les fabriquer, et je vous assure que pour
la cuiller 'a t plus difficile que pour les espadrilles.

-- Vous voulez rire.

-- Mais non, je vous assure.

Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans
l'aumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses ustensiles,
ses chasses aux oeufs, ses pches dans l'entaille, ses cuisines
dans la carrire.

 chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme
si elle entendait une histoire tout  fait extraordinaire:

Ce que vous devez vous amuser! s'cria-t-elle quand Perrine
expliqua comment elle avait fait sa premire soupe  l'oseille.

-- Quand a russit, oui; mais quand a ne marche pas! J'ai
travaill trois jours pour ma cuiller; je ne pouvais pas arriver 
creuser la palette: j'ai gch deux morceaux de fer-blanc; il ne
m'en restait plus qu'un seul; pensez  ce que je me suis donn de
coups de caillou sur les doigts.

-- Je pense  votre soupe

-- C'est vrai qu'elle tait bonne...

-- Je vous crois.

-- Pour moi qui n'en mange jamais, et ne mange non plus rien de
chaud.

-- Moi j'en mange tous les jours, mais ce n'est pas la mme chose:
est-ce drle qu'il y ait de l'oseille dans les prairies, et des
carottes, et des salsifis!

-- Et aussi du cresson, de la ciboulette, des mches, des panais,
des navets, des raiponces, des bettes et bien d'autres plantes
bonnes  manger.

-- Il faut savoir.

-- Mon pre m'avait appris  les connatre.

Rosalie garda le silence un moment d'un air rflchi;  la fin
elle se dcida:

Voulez-vous que j'aille vous voir?

-- Avec plaisir si vous me promettez de ne dire  personne o je
demeure.

-- Je vous le promets.

-- Alors quand voulez-vous venir?

-- J'irai dimanche chez une de mes tantes  Saint-Pipoy; en
revenant dans l'aprs-midi je peux m'arrter.

 son tour Perrine eut un moment d'hsitation, puis d'un air
affable:

Faites mieux, dnez avec moi.

En vraie paysanne qu'elle tait, Rosalie s'enferma dans des
rponses crmonieuses, sans dire ni oui ni non; mais il tait
facile de voir qu'elle avait une envie trs vive d'accepter.

Perrine insista:

Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isole!

-- C'est tout de mme vrai.

-- Alors c'est entendu; mais apportez votre cuiller, car je
n'aurai ni le temps ni le fer-blanc pour en fabriquer une seconde.

-- J'apporterai aussi mon pain, n'est ce pas?

-- Je veux bien. Je vous attendrai dans la carrire; vous me
trouverez occupe  ma cuisine.

Perrine tait sincre en disant qu'elle aurait plaisir  recevoir
Rosalie, et  l'avance elle s'en fit fte: une invite  traiter,
un menu  composer, ses provisions  trouver, quelle affaire! et
son importance devint quelque chose de sensible pour elle-mme:
qui lui et dit quelques jours plus tt qu'elle pourrait donner 
dner  une amie?

Ce qu'il y avait de grave, c'taient la chasse et la pche, car si
elle ne dnichait pas des oeufs, et ne pchait pas du poisson, ce
dner serait rduit  une soupe  l'oseille, ce qui serait
vraiment par trop maigre. Ds le vendredi elle employa sa soire 
parcourir les entailles voisines, o elle eut la chance de
dcouvrir un nid de poule d'eau; il est vrai que les oeufs des
poules d'eau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle
n'avait pas le droit d'tre trop difficile. D'ailleurs sa pche
fut meilleure, et elle eut l'adresse de prendre avec sa ligne
amorce d'un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire  son
apptit et  celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus
un dessert, et ce fut un groseillier  maquereau pouss sous un
ttard de saule qui le lui fournit; peut-tre les groseilles
n'taient-elles pas parfaitement mres, mais c'est une des
qualits de ce fruit de pouvoir se manger vert.

Quand  la fin de l'aprs-midi du dimanche Rosalie arriva dans la
carrire, elle trouva Perrine assise devant son feu sur lequel la
soupe bouillait:

Je vous ai attendue pour mler le jaune d'oeuf  la soupe, dit
Perrine, vous n'aurez qu' tourner avec votre bonne main pendant
que je verserai doucement le bouillon; le pain est taill.

Bien que Rosalie et fait toilette pour ce dner, elle ne craignit
pas de se prter  ce travail qui tait un jeu, et des plus
amusants pour elle encore.

Bientt la soupe fut acheve, et il n'y eut plus qu' la porter
dans l'le, ce que fit Perrine.

Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en charpe,
elle avait rtabli la planche servant de pont:

Moi, c'est  la perche que j'entre et sors, dit-elle, mais cela
n'et pas t commode pour vous,  cause de votre main.

La porte de l'aumuche ouverte, Rosalie ayant aperu dresses dans
les quatre coins des gerbes de fleurs varies, l'une de massettes,
l'autre de butomes ross, celle-ci d'iris jaunes, celle-l
d'aconit aux clochettes bleues, et  terre le couvert mis, poussa
une exclamation qui paya Perrine de ses peines.

Que c'est joli!

Sur un lit de fougre frache deux grandes feuilles de patience se
faisaient vis--vis en guise d'assiettes, et sur une feuille de
berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la
perche tait dresse entoure de cresson; c'tait une feuille
aussi, mais plus petite, qui servait de salire, comme c'en tait
une autre qui remplaait le compotier pour les groseilles 
maquereau; entre chaque plat tait pique une fleur de nnuphar
qui sur cette frache verdure jetait sa blancheur blouissante.

Si vous voulez vous asseoir, dit Perrine en lui tendant la main.

Et quand elles eurent pris place en face l'une de l'autre, le
dner commena.

Comme j'aurais t fche de n'tre pas venue, dit Rosalie,
parlant la bouche pleine, c'est si joli et si bon.

-- Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue?

-- Parce qu'on voulait m'envoyer  Picquigny pour M. Bendit qui
est malade.

-- Qu'est-ce qu'il a, M. Bendit?

-- La fivre typhode; il est trs malade,  preuve que depuis
hier il ne sait pas ce qu'il dit, et ne reconnat plus personne;
c'est pour cela qu'hier justement j'ai t pour venir vous
chercher.

-- Moi! Et pourquoi faire?

-- Ah! voil une ide que j'ai eue.

-- Si je peux quelque chose pour M. Bendit, je suis prte: il a
t bon pour moi; mais que peut une pauvre fille? Je ne comprends
pas.

-- Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je
vais vous l'expliquer. Vous savez que M. Bendit est l'employ
charg de la correspondance trangre, c'est lui qui traduit les
lettres anglaises et allemandes. Comme maintenant il n'a plus sa
tte, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un.
autre employ pour le remplacer; mais comme celui-l pourrait bien
garder la place quand M. Bendit sera guri, s'il gurit, M. Fabry
et M. Mombleux ont propos de se charger de son travail, afin
qu'il retrouve sa place plus tard. Mais voil qu'hier M. Fabry a
t envoy en cosse, et M. Mombleux est rest embarrass, parce
que s'il lit assez bien l'allemand, et s'il peut faire les
traductions de l'anglais avec M. Fabry, qui a pass plusieurs
annes en Angleterre, quand il est tout seul, a ne va plus aussi
bien, surtout quand il s'agit de lettres en anglais dont il faut
deviner l'criture. Il expliquait a  table o je le servais, et
il disait qu'il avait peur d'tre oblig de renoncer  remplacer
M. Bendit; alors j'ai eu ide de lui dire que vous parliez
l'anglais comme le franais...

-- Je parlais franais avec mon pre, anglais avec ma mre, et
quand nous nous entretenions tous les trois ensemble, nous
employions tantt une langue, tantt l'autre, indiffremment, sans
y faire attention

-- Pourtant je n'ai pas os; mais maintenant, est-ce que je peux
lui dire cela?

-- Certainement, si vous croyez qu'il peut avoir besoin d'une
pauvre fille comme moi.

-- Il ne s'agit pas d'une pauvre fille ou d'une demoiselle, il
s'agit de savoir si vous parlez l'anglais.

-- Je le parle, mais traduire une lettre d'affaires, c'est autre
chose.

-- Pas avec M. Mombleux qui connat les affaires.

-- Peut-tre. Alors, s'il en est ainsi, dites  M. Mombleux que je
serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour
M. Bendit.

-- Je le lui dirai.

La perche, malgr sa grosseur, avait t dvore, et le cresson
avait aussi disparu. On arrivait au dessert. Perrine se leva et
remplaa les feuilles de berce sur lesquelles le poisson avait t
servi par des feuilles de nnuphar en forme de coupe, veines et
vernisses comme et pu l'tre le plus beau des maux: puis elle
offrit ses groseilles  maquereau:

Acceptez donc, dit-elle en riant comme si elle avait jou  la
poupe, quelques fruits de mon jardin.

-- O est-il, votre jardin?

-- Sur notre tte: un groseillier a pouss dans les branches d'un
des saules qui sert de pilier  la maison.

-- Savez-vous que vous n'allez pas pouvoir l'occuper longtemps
encore votre maison?

-- Jusqu' l'hiver, je pense.

-- Jusqu' l'hiver! Et la chasse au marais qui va ouvrir;  ce
moment l'aumuche servira pour sr.

-- Ah! mon Dieu.

La journe qui avait si bien commenc finit sur cette terrible
menace, et cette nuit-l fut certainement la plus mauvaise que
Perrine et passe dans son le depuis qu'elle l'occupait.

O irait-elle?

Et tous ses ustensiles, qu'elle avait eu tant de peine  runir,
qu'en ferait-elle?


XXIII

Si Rosalie n'avait parl que de la prochaine ouverture de la
chasse au marais, Perrine serait reste sous le coup de ce danger
gros de menaces pour elle, mais ce qu'elle avait dit de la maladie
de Bendit et des traductions de Mombleux apportait une diversion 
cette impression.

Oui, elle tait charmante son le et ce serait un vrai dsastre
que de la quitter; mais en ne la quittant point, elle ne se
rapprocherait pas, et mme il semblait qu'elle ne se rapprocherait
jamais du but que sa mre lui avait fix et qu'elle devait
poursuivre. Tandis que si une occasion se prsentait pour elle
d'tre utile  Bendit et  Mombleux, elle se crait ainsi des
relations qui lui entr'ouvriraient peut-tre des portes par
lesquelles elle pourrait passer plus tard; et c'tait l une
considration qui devait l'emporter sur toutes les autres, mme
sur le chagrin d'tre dpossde de son royaume: ce n'tait pas
pour jouer  ce jeu, si amusant qu'il ft, pour dnicher des nids,
pcher des poissons, cueillir des fleurs, couter le chant des
oiseaux, donner des dnettes, qu'elle avait support les fatigues
et les misres de son douloureux voyage.

Le lundi, comme cela avait t convenu avec Rosalie, elle passa
devant la maison de mre Franoise  la sortie de midi, afin de se
mettre  la disposition de Mombleux, si celui-ci avait besoin
d'elle; mais Rosalie vint lui dire que, comme il n'arrivait pas de
lettre d'Angleterre le lundi, il n'y avait pas eu de traductions 
faire le matin; peut-tre serait-ce pour le lendemain.

Et Perrine rentre  l'atelier avait repris son travail, quand,
quelques minutes aprs deux heures, La Quille la happa au passage:

Va vite au bureau.

-- Pour quoi faire?

-- Est-ce que a me regarde? on me dit de t'envoyer au bureau,
vas-y.

Elle n'en demanda pas davantage, d'abord parce qu'il tait inutile
de questionner La Quille, ensuite parce qu'elle se doutait de ce
qu'on voulait d'elle; cependant, elle ne comprenait pas trs bien
que, s'il s'agissait de travailler avec Mombleux  une traduction
difficile, on la fit venir dans le bureau o tout le monde
pourrait la voir et, par consquent, apprendre qu'il avait besoin
d'elle.

Du haut de son perron, Talouel, qui la regardait venir, l'appela:

Viens ici.

Elle monta vivement les marches du perron.

C'est bien toi qui parles anglais? demanda-t-il, rponds-moi sans
mentir.

-- Ma mre tait Anglaise.

-- Et le franais? Tu n'as pas d'accent.

-- Mon pre tait Franais.

-- Tu parles donc les deux langues?

-- Oui, monsieur.

-- Bon. Tu vas aller  Saint-Pipoy, o M. Vulfran a besoin de
toi.

En entendant ce nom, elle laissa paratre une surprise qui fcha
le directeur.

Es-tu stupide?

Elle avait dj eu le temps de se remettre et de trouver une
rponse pour expliquer sa surprise.

Je ne sais pas o est Saint-Pipoy,

-- On va t'y conduire en voiture, tu ne te perdras donc pas.

Et du haut du perron, il appela:

Guillaume!

La voilure de M. Vulfran qu'elle avait vue range,  l'ombre, le
long des bureaux, s'approcha:

Voil la fille, dit Talouel, vous pouvez la conduire 
M. Vulfran, et promptement, n'est-ce pas!

Dj Perrine avait descendu le perron, et allait monter  ct de
Guillaume, mais il l'arrta d'un signe de main:

Pas par l, dit-il, derrire.

En effet, un petit sige pour une seule personne se trouvait
derrire; elle y monta et la voiture partit grand train.

Quand ils furent sortis du village, Guillaume, sans ralentir
l'allure de son cheval, se tourna vers Perrine.

C'est vrai que vous savez l'anglais? demanda-t-il.

-- Oui.

-- Vous allez avoir la chance de faire plaisir au patron.

Elle s'enhardit  poser une question:

Comment cela?

-- Parce qu'il est avec des mcaniciens anglais qui viennent
d'arriver pour monter une machine et qu'il ne peut pas se faire
comprendre. Il a amen avec lui M. Mombleux, qui parle anglais 
ce qu'il dit; mais l'anglais de M. Mombleux n'est pas celui des
mcaniciens, si bien qu'ils se disputent sans se comprendre, et le
patron est furieux; c'tait  mourir de rire.  la fin,
M. Mombleux n'en pouvant plus, et esprant calmer le patron, a dit
qu'il y avait aux cannettes une jeune fille appele Aurlie qui
parlait l'anglais, et le patron m'a envoy vous chercher.

Il y eut un moment de silence; puis, de nouveau, il se tourna vers
elle.

Vous savez que si vous parlez l'anglais comme M. Mombleux, vous
feriez peut-tre mieux de descendre tout de suite.

Il prit un air gouailleur:

Faut-il arrter?

-- Vous pouvez continuer.

-- Ce que j'en dis, c'est pour vous.

-- Je vous remercie.

Cependant, malgr la fermet de sa rponse elle n'tait pas sans
prouver une angoisse qui lui treignait le coeur, car si elle
tait sre de son anglais, elle ignorait quel tait celui de ces
mcaniciens, qui n'tait pas celui de M. Mombleux, comme disait
Guillaume en se moquant; puis elle savait que chaque mtier a sa
langue ou tout au moins ses mots techniques, et elle n'avait
jamais parl la langue de la mcanique. Qu'elle ne comprit pas,
qu'elle hsitt, et M. Vulfran n'allait-il pas tre furieux contre
elle, comme il l'avait t contre M. Mombleux?

Dj ils approchaient des usines de Saint-Pipoy, dont on
apercevait les hautes chemines fumantes, au-dessus des cimes des
peupliers; elle savait qu' Saint-Pipoy on faisait la filature et
le tissage comme  Maraucourt, et que, de plus, on y fabriquait
des cordages et des ficelles; seulement, qu'elle st cela ou
l'ignort, ce qu'elle allait avoir  entendre et  dire ne s'en
trouvait pas clairci.

Quand elle put, au tournant du chemin, embrasser d'un coup d'oeil
l'ensemble des btiments pars dans la prairie, il lui sembla que
pour tre moins importants que ceux de Maraucourt, ils taient
considrables cependant; mais dj la voiture franchissait la
grille d'entre, presque aussitt elle s'arrta devant les
bureaux.

Venez avec moi, dit Guillaume.

Et il la conduisit dans une pice o se trouvait M. Vulfran, ayant
prs de lui le directeur de Saint-Pipoy avec qui il s'entretenait.

Voila la fille, dit Guillaume, son chapeau  la main.

-- C'est bien, laisse-nous.

Sans s'adresser  Perrine, M. Vulfran fit signe au directeur de se
pencher vers lui, et il lui parla  voix basse; le directeur
rpondit de la mme manire, mais Perrine avait l'oue fine, elle
comprit plutt qu'elle n'entendit que M. Vulfran demandait qui
elle tait, et que le directeur rpondait: Une jeune fille de
douze  treize ans qui n'a pas l'air bte du tout.

Approche, mon enfant, dit M. Vulfran d'un ton qu'elle lui avait
dj entendu prendre pour parler  Rosalie et qui ne ressemblait
en rien  celui qu'il avait avec ses employs.

Elle s'en trouva encourage et put se raidir contre l'motion qui
la troublait.

Comment t'appelles-tu? demanda M. Vulfran.

-- Aurlie.

-- Qui sont tes parents?

-- Je les ai perdus.

-- Depuis combien de temps travailles-tu chez moi?

-- Depuis trois semaines.

-- D'o es-tu?

-- Je viens de Paris.

-- Tu parles anglais?

-- Ma mre tait Anglaise.

-- Alors, tu sais l'anglais?

-- Je parle l'anglais de la conversation et le comprends, mais...

-- Il n'y a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas?

-- Je ne sais pas celui des divers mtiers qui emploient des mots
que je ne connais pas.

-- Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit l n'est pas
sot, fit M. Vulfran en s'adressant  son directeur.

-- Je vous assure qu'elle n'a pas l'air bte du tout.

-- Alors, nous allons peut-tre en tirer quelque chose.

Il se leva en s'appuyant sur une canne et prit le bras du
directeur.

Suis-nous, mon enfant.

Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce
qu'ils rencontraient, mais dans le trajet qu'elle fit derrire
M. Vulfran, ce fut en dedans qu'elle regarda: qu'allait-il advenir
de cet entretien avec les mcaniciens anglais?

En arrivant devant un grand btiment neuf construit en briques
blanches et bleues mailles, elle aperut Mombleux qui se
promenait en long et en large d'un air ennuy, et elle crut voir
qu'il lui lanait un mauvais regard.

On entra et l'on monta au premier tage, o au milieu d'une vaste
salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois
blanc, barioles d'inscriptions de diverses couleurs avec les noms
_Matter_ et _Platte, Manchester_, rpts partout; sur une de ces
caisses, les mcaniciens anglais taient assis, et Perrine
remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de
gentlemen; complet de drap, pingle d'argent  la cravate, et cela
lui donna  esprer qu'elle pourrait mieux les comprendre que
s'ils taient des ouvriers grossiers.  l'arrive de M. Vulfran
ils s'taient levs; alors celui-ci se tourna vers Perrine:

Dis-leur que tu parles anglais et qu'ils peuvent s'expliquer avec
toi.

Elle fit ce qui lui tait command, et aux premiers mots elle eut
l satisfaction de voir la physionomie renfrogne des ouvriers
s'clairer; il est vrai que ce n'tait l qu'une phrase de
conversation courante, mais leur demi-sourire tait de bon augure.

Ils ont parfaitement compris, dit le directeur.

-- Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils
viennent huit jours avant la date fixe pour leur arrive; cela
fait que l'ingnieur qui devait les diriger et qui parle anglais
est absent.

Elle traduisit cette phrase fidlement, et tout de suite la
rponse que l'un d'eux lui fit:

Ils disent qu'ayant achev  Cambrai le montage de machines plus
tt qu'ils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de
repasser par l'Angleterre.

-- Chez qui ont-ils mont ces machines  Cambrai? demanda
M. Vulfran.

-- Chez MM. Aveline frres.

-- Quelles sont ces machines?

La question pose et la rponse reue en anglais, Perrine hsita.

Pourquoi hsites-tu? demanda vivement M. Vulfran d'un ton
impatient.

-- Parce que c'est un mot de mtier que je ne connais pas.

-- Dis ce mot en anglais.

-- _Hydraulic mangle_.

-- C'est bien cela.

Il rpta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que
les ouvriers, ce qui expliquait qu'il n'et pas compris ceux-ci
lorsqu'ils l'avaient prononc; puis s'adressant au directeur:

Vous voyez que les Aveline nous ont devancs; nous n'avons donc
pas de temps  perdre: je vais tlgraphier  Fabry de revenir au
plus vite; mais en attendant il nous faut dcider ces gaillards-l
 se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se
croisent les bras.

Elle traduisit la question,  laquelle celui qui paraissait le
chef fit une longue rponse.

Eh bien? demanda M. Vulfran.

-- Ils rpondent des choses trs compliques pour moi.

-- Tche cependant de me les expliquer.

-- Ils disent que le plancher n'est pas assez solide pour porter
leur machine qui pse cent vingt mille livres...

Elle s'interrompit pour interroger les ouvriers en anglais:

_One hundred and twenty_?

-- _Yes_.

-- C'est bien cent vingt mille livres, et que ce poids crverait
le plancher, la machine travaillant.

-- Les poutres ont soixante centimtres de hauteur.

Elle transmit l'objection, couta la rponse des ouvriers, et
continua:

Ils disent qu'ils ont vrifi l'horizontalit du plancher et
qu'il a flchi. Ils demandent qu'on fasse le calcul de rsistance,
ou qu'on place des tais sous le plancher.

-- Le calcul, Fabry le fera  son retour; les tais, on va les
placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu'ils se mettent donc au
travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers
dont ils peuvent avoir besoin: charpentiers, maons. Ils n'auront
qu' demander en s'adressant  toi qui seras  leur disposition,
n'ayant qu' transmettre leurs demandes  M. Benoist.

Elle traduisit ces instructions aux ouvriers, qui parurent
satisfaits quand elle dit qu'elle serait leur interprte.

Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran; on te donnera une
fiche pour ta nourriture et ton logement  l'auberge, o tu
n'auras rien  payer. Si l'on est content de toi, tu recevras une
gratification au retour de M. Fabry.


XXIV

Interprte, le mtier valait mieux que celui de rouleuse: ce fut
en cette qualit que, la journe finie, elle conduisit les
monteurs  l'auberge du village, o elle arrta un logement pour
eux et pour elle, non dans une misrable chambre, mais dans une
chambre o chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas
et ne disaient pas un seul mot de franais, ils voulurent qu'elle
manget avec eux, ce qui leur permit de commander un dner qui et
suffi,  nourrir dix Picards, et qui par l'abondance des viandes
ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la
veille, Perrine offrait  Rosalie.

Cette nuit-l ce fut dans un vrai lit qu'elle s'tendit et dans de
vrais draps qu'elle s'enveloppa, cependant le sommeil fut long,
trs long  venir; encore lorsqu'il finit par fermer ses
paupires, fut-il si agit qu'elle se rveilla cent fois. Alors
elle s'efforait de se calmer en se disant qu'elle devait suivre
la marche des vnements sans chercher  les deviner heureux ou
malheureux; qu'il n'y avait que cela de raisonnable; que ce
n'tait pas quand les choses semblaient prendre une direction si
favorable qu'elle pouvait se tourmenter; enfin qu'il fallait
attendre; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse 
soi-mme, n'ont jamais fait dormir personne, et mme plus ils sont
beaux plus ils ont chance de nous tenir veills.

Le lendemain matin, quand le sifflet de l'usine se fit entendre,
elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer
qu'il tait l'heure de se lever; mais des ouvriers anglais
n'obissent pas plus au sifflet qu' la sonnette, sur le continent
au moins, et ce ne fut qu'aprs avoir fait une toilette que ne
connaissent pas les Picards, et aprs avoir absorb de nombreuses
tasses de th, avec de copieuses rties bien beurres, qu'ils se
rendirent  leur travail, suivis de Perrine qui les avait
discrtement attendus devant la porte, en se demandant s'ils en
finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas  l'usine avant
eux.

Ce fut seulement dans l'aprs-midi qu'il vint accompagn d'un de
ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car, ne pouvant pas voir
avec ses yeux voils, il avait besoin qu'on vit pour lui.

Mais ce fut un regard ddaigneux que Casimir jeta sur le travail
des monteurs, qui,  vrai dire, ne consistait encore qu'en
prparation:

Il est probable que ces garons-l ne feront pas grand'chose tant
que Fabry ne sera pas de retour, dit-il; au reste il n'y a pas 
s'en tonner avec le surveillant que vous leur avez donn.

Il pronona ces derniers mots d'un ton sec et moqueur; mais
M. Vulfran, au lieu de s'associer  cette raillerie, la prit par
le mauvais ct.

Si tu avais t en tat de remplir cette surveillance, je
n'aurais pas t oblig de prendre cette petite aux cannetires.

Perrine le vit se cabrer d'un air rageur sous cette observation
faite d'une voix svre, mais Casimir se contint pour rpondre
presque lgrement:

Il est certain que si j'avais pu prvoir qu'on me ferait un jour
quitter l'administration, pour l'industrie, j'aurais appris
l'anglais plutt que l'allemand.

-- Il n'est jamais trop tard pour apprendre, rpliqua M. Vulfran
de faon  clore cette discussion o de chaque ct les paroles
taient parties si vite.

Perrine s'tait faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir
ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitt il sortit
donnant le bras  son oncle; alors elle fut libre de suivre ses
rflexions: il tait vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais
combien le neveu tait-il rogue, sec et dplaisant! S'ils avaient
de l'affection l'un pour l'autre, certes il n'y paraissait gure!
Pourquoi cela? Pourquoi le jeune homme n'tait-il pas affectueux
pour le vieillard accabl par le chagrin et la maladie? Pourquoi
le vieillard tait-il si svre avec l'un de ceux qui remplaaient
son fils auprs de lui?

Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans
l'atelier, amen cette fois par le directeur, qui, l'ayant fait
asseoir sur une caisse d'emballage, lui expliqua o en tait le
travail des monteurs.

Aprs un certain temps, elle entendit le directeur appeler  deux
reprises:

Aurlie! Aurlie!

Mais elle ne bougea pas, ayant oubli qu'Aurlie tait le nom
qu'elle s'tait donn.

Une troisime fois il cria:

Aurlie!

Alors, comme si elle s'veillait en sursaut, elle courut  eux:

Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist.

-- Non, monsieur; j'coutais les monteurs.

-- Vous pouvez me laisser, dit M. Vulfran au directeur.

Puis, quand celui-ci fut parti, s'adressent  Perrine reste
debout devant lui:

Tu sais lire, mon enfant?

-- Oui, monsieur.

-- Lire l'anglais?

-- Comme le franais; l'un ou l'autre, cela m'est gal.

-- Mais sais-tu en lisant l'anglais le mettre en franais?

-- Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur.

-- Des nouvelles dans un journal?

-- Je n'ai jamais essay, parce que si je lisais un journal
anglais je n'avais pas besoin de me le traduire  moi-mme,
puisque je comprends ce qu'il dit.

-- Si tu comprends, tu peux traduire.

-- Je crois que oui, monsieur, cependant je n'en suis pas sre,

-- Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs
travaillent, mais aprs les avoir prvenus que tu restes  leur
disposition et qu'ils peuvent t'appeler s'ils ont besoin de toi,
tu vas tcher de me traduire dans ce journal les articles que je
t'indiquerai. Va les prvenir et reviens t'asseoir prs de moi.

Quand, sa commission faite, elle se fut assise  une distance
respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal: le _Dundee
News_.

Que dois-je lire? demanda-t-elle en le dpliant.

-- Cherche la partie commerciale.

Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succdaient
indfiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer
de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne
s'impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se fcherait pas de sa
maladresse.

Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse
d'oreille si subtile chez les aveugles, il avait devin son
motion au tremblement du papier:

Ne te presse pas, nous avons le temps; d'ailleurs tu n'as peut-
tre jamais lu un journal commercial.

-- Il est vrai monsieur.

Elle continua ses recherches et tout  coup elle laissa chapper
un petit cri.

Tu as trouv?

-- Je crois.

-- Maintenant cherche la rubrique: _Linen, hemp, jute, sacks
twine_.

-- Mais, monsieur, vous savez l'anglais! s'cria-t-elle
involontairement.

-- Cinq ou six mots de mon mtier, et c'est tout,
malheureusement.

Quand elle eut trouv, elle commena sa traduction, qui fut d'une
lenteur dsesprante pour elle, avec des hsitations, des
nonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien
que M. Vulfran de temps en temps la soutint:

C'est suffisant, je comprends, va toujours.

Et elle reprenait, levant la voix quand les mcaniciens
menaaient de l'touffer dans leurs coups de marteau.

Enfin elle arriva au bout.

Maintenant, vois s'il y a des nouvelles de Calcutta?

Elle chercha.

Oui, voil: De notre correspondant spcial.

-- C'est cela; lis.

-- Les nouvelles que nous recevons de Dakka...

Elle pronona ce nom avec un tremblement de voix qui frappa
M. Vulfran.

Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il.

-- Je ne sais pas si j'ai trembl; sans doute c'est l'motion.

-- Je t'ai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est
beaucoup plus que ce que j'attendais.

Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait
de la rcolte du jute sur les rives du Brahmapoutra; puis, quand
elle eut fini, il lui dit de chercher aux _nouvelles de mer_ si
elle trouvait une dpche de Sainte-Hlne.

Saint Helena est le mot anglais, dit-il.

Elle recommena  descendre et  monter les colonnes noires; enfin
le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux:

Pass le 23, navire anglais _Alma_ de Calcutta pour Dundee; le
24, navire norvgien _Grundloven_ de Narangaudj pour Boulogne.

Il parut satisfait:

C'est trs bien, dit-il, je suis content de toi.

Elle et voulu rpondre, mais de peur que sa voix traht son
trouble de joie, elle garda le silence.

Il continua:

Je vois qu'en attendant que ce pauvre Bendit soit guri je
pourrai me servir de toi.

Aprs s'tre fait rendre compte du travail accompli par les
monteurs, et avoir rpt  ceux-ci ses recommandations de se
hter autant qu'ils pourraient, il dit  Perrine de le conduire au
bureau du directeur.

Est-ce que je dois vous donner la main? demanda-t-elle
timidement.

-- Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans
cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur
notre chemin; surtout ne sois pas distraite.

-- Oh! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance
en moi!

-- Tu vois bien que je l'ai cette confiance.

Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la
droite il ttait l'espace devant lui du bout de sa canne.

 peine sortis de l'atelier ils trouvrent devant eux la voie du
chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l'en
avertir.

Pour cela c'est inutile, dit-il, j'ai le terrain de toutes mes
usines dans la tte et dans les jambes, mais ce que je ne connais
pas, ce sont les obstacles imprvus que nous pouvons rencontrer;
c'est ceux-l qu'il faut me signaler ou me faire viter.

Ce n'tait pas seulement le terrain de ses usines qu'il avait dans
la tte, c'tait aussi son personnel; quand il passait dans les
cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se dcouvrant
comme s'il et pu les voir, mais encore en prononant son nom:

Bonjour, monsieur Vulfran.

Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il rpondait
de la mme manire: Bonjour, Jacques, ou bonjour, Pascal, sans
que son oreille et oubli leur voix. Quand il y avait hsitation
dans sa mmoire, ce qui tait rare, car il les connaissait presque
tous, il s'arrtait:

Est-ce que ce n'est pas toi? disait-il en le nommant.

S'il s'tait tromp, il expliquait pourquoi.

Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au
bureau; quand elle l'eut conduit  son fauteuil, il la congdia:

 demain, dit-il.


XXV

En effet, le lendemain  la mme heure que la veille, M. Vulfran
entra dans l'atelier, amen par le directeur, mais Perrine ne put
pas aller au-devant de lui, comme elle l'aurait voulu, car elle
tait  ce moment occupe  transmettre les instructions du chef
monteur aux ouvriers qu'il avait runis: maons, charpentiers,
forgerons, mcaniciens, et nettement, sans hsitations, sans
rptitions, elle traduisait  chacun les indications qui lui
taient donnes, en mme temps qu'elle rptait au chef monteur
les questions ou les objections que les ouvriers franais lui
adressaient.

Lentement, M. Vulfran s'tait approch, et les voix
s'interrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme
s'il n'tait pas l.

Et pendant que Perrine obissante se conformait  cet ordre, il se
penchait vers le directeur:

Savez-vous que cette petite ferait un excellent ingnieur, dit-il
 mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne
l'entendit point.

-- Positivement elle est tonnante pour la dcision.

-- Et pour bien d'autres choses encore, je crois; elle m'a traduit
hier le _Dundee News_ plus intelligemment que Bendit; et c'tait
la premire fois qu'elle lisait la partie commerciale d'un
journal.

-- Sait-on ce qu'taient ses parents?

-- Peut-tre Talouel le sait-il, moi je l'ignore.

-- En tout cas elle parait tre dans une misre pitoyable;

-- Je lui ai donn cinq francs pour sa nourriture et son logement.

-- Je veux parler de sa tenue: sa veste est une dentelle; je n'ai
jamais vu jupe pareille  la sienne que sur le corps des
bohmiennes; certainement elle a d fabriquer elle-mme les
espadrilles dont elle est chausse.

-- Et la physionomie, qu'est-elle, Benoist?

-- Intelligente, trs intelligente.

-- Vicieuse?

-- Non, pas du tout; honnte au contraire, franche et rsolue; ses
yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande
douceur, avec de la mfiance.

-- D'o diable nous vient-elle?

-- Pas de chez nous assurment.

-- Elle m'a dit que sa mre tait Anglaise.

-- Je ne trouve pas qu'il y ait en elle rien des Anglais que j'ai
connus; c'est autre chose, tout autre chose; avec cela jolie, et
d'autant plus que son costume rellement misrable fait ressortir
sa beaut. Il faut vraiment qu'il y ait en elle une sympathie ou
une autorit native, pour qu'avec une pareille tenue nos ouvriers
veuillent bien l'couter.

Et comme Benoist tait de caractre  ne pas laisser passer une
occasion d'adresser une flatterie au patron qui tenait la liste
des gratifications, il ajouta:

Sans la voir vous avez devin tout cela.

-- Son accent m'a frapp.

Bien que n'entendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi
quelques mots qui l'avaient jete dans une agitation violente
contre laquelle elle s'tait efforce de ragir; car ce n'tait
pas ce qui se disait derrire elle, qu'elle devait couter, si
intressant que cela pt tre, mais bien les paroles que lui
adressaient le monteur et les ouvriers: que penserait M. Vulfran
si dans ses explications en franais elle lchait quelque ineptie
qui prouverait son inattention?

Elle eut la chance d'arriver au bout de ses explications, et,
alors, M. Vulfran l'appela prs de lui:

Aurlie.

Cette fois elle n'eut garde de ne pas rpondre  ce nom qui
dsormais devait tre le sien.

Comme la veille il la fit asseoir prs de lui en lui remettant un
papier pour qu'elle le traduisit; mais au lieu d'tre le _Dundee
News_, ce fut la circulaire de la _Dundee trades report
Association_, qui est en quelque sorte le bulletin officiel du
commerce du jute; aussi, sans avoir  chercher de-ci, de-l, dut-
elle la traduire d'un bout  l'autre.

Comme la veille aussi, lorsque la sance de traduction fut
termine, il se fit conduire par elle  travers les cours de
l'usine; mais cette fois ce fut en la questionnant:

Tu m'as dit que tu avais perdu ta mre; combien y a-t-il de
temps?

-- Cinq semaines.

--  Paris?

--  Paris.

-- Et ton pre?

-- Je l'ai perdu il y a six mois.

Lui tenant la main dans la sienne, il sentit  la contraction qui
la rtracta combien tait douloureuse l'motion que ses souvenirs
voquaient; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les
questions qui ncessairement dcoulaient de celles auxquelles elle
venait de rpondre.

Que faisaient tes parents?

-- Nous avions une voiture et nous vendions.

-- Aux environs de Paris?

-- Tantt dans un pays, tantt dans un autre; nous voyagions.

-- Et ta mre morte, tu as quitt Paris?

-- Oui, monsieur.

-- Pourquoi?

-- Parce que maman m'avait fait promettre de ne pas rester  Paris
quand elle ne serait plus l, et d'aller dans le Nord, auprs de
la famille de mon pre.

-- Alors pourquoi es-tu venue ici?

-- Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre
notre voiture, notre ne, le peu que nous avions, et cet argent
avait t puis par la maladie; en sortant du cimetire il me
restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient
pas de prendre le chemin de fer. Alors je me dcidai  faire la
route  pied.

M. Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit
pas la cause.

Pardonnez-moi si je vous ennuie, monsieur, je dis sans doute des
choses inutiles.

-- Tu ne m'ennuies pas; au contraire, je suis content de voir que
tu es une brave fille; j'aime les gens de volont, de courage, de
dcision, qui ne s'abandonnent pas; et si j'ai plaisir 
rencontrer ces qualits chez les hommes, j'en ai un plus grand
encore  les trouver chez un enfant de ton ge. Te voil donc
partie avec cent sept sous dans ta poche...

-- Un couteau, un morceau de savon, un d, deux aiguilles, du fil,
une carte routire; c'est tout.

-- Tu sais te servir d'une carte?

-- Il faut bien, quand on roule par les grands chemins; c'tait
tout ce que j'avais sauv du mobilier de notre voiture.

Il l'interrompit:

Nous avons un grand arbre sur notre gauche, n'est-ce pas?

-- Avec un banc autour, oui, monsieur;

-- Allons-y; nous serons mieux sur ce banc.

Quand ils furent assis, elle continua son rcit, qu'elle n'eut
plus souci d'abrger, car elle voyait qu'il intressait
M. Vulfran.

Tu n'as pas eu l'ide de tendre la main? demanda-t-il, quand elle
en fut  sa sortie de la fort o l'orage avait fondu sur elle.

-- Non, monsieur, jamais.

-- Mais sur quoi as-tu compt quand tu as vu que tu ne trouvais
pas d'ouvrage?

-- Sur rien; j'ai espr qu'en allant tant que j'aurais des
forces, je pouvais me sauver; c'est quand j'ai t  bout, que je
me suis abandonne, parce que je ne pouvais plus; si j'avais
faibli une heure plus tt, j'tais perdue.

Elle raconta alors comment elle tait sortie de son vanouissement
sous les lchades de son ne, et comment elle avait t secourue
par la marchande de chiffons; puis, passant vite sur le temps
pendant lequel elle tait reste chez la Rouquerie, elle en vint 
la rencontre qu'elle avait faite de Rosalie:

En causant, dit-elle, j'appris que dans vos usines on donne du
travail  tous ceux qui en demandent, et je me dcidai  me
prsenter; on voulut bien m'envoyer aux cannetires.

-- Quand vas-tu te remettre en route?

Elle ne s'attendait pas  cette question qui l'interloqua:

Mais je ne pense pas  me remettre en route, rpondit-elle aprs
un moment de rflexion.

-- Et tes parents?

-- Je ne les connais pas; je ne sais pas s'ils sont disposs  me
faire bon accueil, car ils taient fchs avec mon pre. J'allais
prs d'eux, parce que je n'ai personne  qui demander protection,
mais sans savoir s'ils voudraient m'accueillir. Puisque je trouve
 travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester
ici. Que deviendrais-je si l'on me repoussait? Assure de ne pas
mourir de faim, j'ai trs peur de courir de nouvelles aventures.
Je ne m'y exposerais que si j'avais des chances de mon ct.

-- Ces parents se sont-ils jamais occups de toi?

-- Jamais.

-- Alors ta prudence peut tre avise; cependant, si tu ne veux
pas courir l'aventure d'aller frapper  une porte qui reste ferme
et te laisse dehors, pourquoi n'crirais-tu pas, soit  tes
parents, soit au maire ou au cur de ton village? Ils peuvent
n'tre pas en tat de te recevoir; et alors tu restes ici o ta
vie est assure. Mais ils peuvent aussi tre heureux de te
recevoir  bras ouverts; alors tu trouves prs d'eux une
affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes
ici; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une
fille de ton ge qui est seule au monde, ... triste aussi.

-- Oui, monsieur, bien triste, je le sais, je le sens tous les
jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je
m'y jetterais avec bonheur; mais s'ils restent aussi ferms pour
moi qu'ils l'ont t pour mon pre...

-- Tes parents avaient-ils des griefs srieux contre ton pre, je
veux dire lgitimes par suite de fautes graves?

-- Je ne peux pas penser que mon pre, que j'ai connu si bon pour
tous, si brave, si gnreux, si tendre, si affectueux pour ma mre
et pour moi, ait jamais rien fait de mal; mais enfin ses parents
ne se sont pas fchs contre lui et avec lui sans raisons
srieuses, il me semble.

-- videmment; mais les griefs qu'ils pouvaient avoir contre lui,
ils ne les ont pas contre toi; les fautes des pres ne retombent
pas sur les enfants.

-- Si cela pouvait tre vrai!

Elle jeta ces quelques mots avec un accent si mu, que M. Vulfran
en fut frapp.

Tu vois comme au fond du coeur, tu souhaites d'tre accueillie
par eux.

-- Mais il n'est rien que je redoute tant que d'tre repousse.

-- Et pourquoi le serais-tu? Tes grands parents avaient-ils
d'autres enfants que ton pre?

-- Non.

-- Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu
du fils perdu? Tu ne sais pas ce que c'est que d'tre seul au
monde.

-- Mais justement je ne le sais que trop.

-- La jeunesse isole, qui a l'avenir devant elle, n'est pas du
tout dans la mme situation que la vieillesse, qui n'a que la
mort.

S'il ne pouvait pas la voir, elle de son ct ne le quittait pas
des yeux, tchant de lire en lui les sentiments que ses paroles,
trahissaient: aprs cette allusion  la vieillesse, elle s'oublia
 chercher sur sa physionomie la pense du fond de son coeur.

Eh bien, dit-il aprs un moment d'attente, que dcides-tu?

-- N'allez pas imaginer, monsieur, que je balance; c'est l'motion
qui m'empche de rpondre; ah! si je pouvais croire que ce serait
une fille qu'on recevrait, non une trangre qu'on repousserait!

-- Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite; mais sache bien
que la vieillesse ne peut pas plus tre seule que l'enfance.

-- Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur?

-- S'ils ne le pensent pas, ils le sentent.

-- Vous croyez?, dit-elle les yeux attachs sur lui, frmissante.

Il ne lui rpondit pas directement, mais parlant  mi-voix comme
s'il s'entretenait avec lui-mme:

Oui, dit-il, oui, ils le sentent.

Puis se levant brusquement comme pour chapper  des ides qui lui
seraient douloureuses, il dit d'un ton de commandement:

Au bureau.



XXVI

Quand l'ingnieur Fabry reviendrait-il?

C'tait la question que Perrine se posait avec inquitude, puisque
ce jour-l son rle d'interprte auprs des monteurs anglais
serait fini.

Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M. Vulfran
continuerait-il jusqu' la gurison de Bendit? en tait une autre
plus anxieuse encore.

Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs, qu'elle
trouva Fabry dans l'atelier, occup  inspecter les travaux qui
avaient t faits; discrtement elle se tint  une distance
respectueuse et se garda bien de se mler aux explications qui
s'changrent, mais le chef monteur la fit quand mme intervenir:

Sans cette petite, dit-il, nous n'aurions eu qu' nous croiser
les bras.

Alors Fabry la regarda, mais sans lui rien dire, tandis que de son
ct elle n'osait lui demander ce qu'elle devait faire, c'est--
dire si elle devait rester  Saint-Pipoy ou retourner 
Maraucourt.

Dans le doute elle resta, pensant que puisque c'tait M. Vulfran
qui l'avait fait venir, c'tait lui qui devait la garder ou la
renvoyer.

Il n'arriva qu' son heure ordinaire, amen par le directeur qui
lui rendit compte des instructions que l'ingnieur avait donnes
et des observations qu'il avait faites; mais il se trouva qu'elles
ne lui donnrent pas entire satisfaction:

II est fcheux que cette petite ne soit pas l, dit-il,
mcontent.

-- Mais elle est l, rpondit le directeur, qui fit signe 
Perrine d'approcher.

-- Pourquoi n'es-tu pas retourne  Maraucourt? demanda
M. Vulfran.

-- J'ai cru que je ne devais partir d'ici que quand vous me le
commanderiez, rpondit-elle.

-- Tu as eu raison, dit-il, tu dois tre ici  ma disposition
quand je viens...

Il s'arrta, pour reprendre presque aussitt:

Et mme j'aurai besoin de toi aussi  Maraucourt; tu vas donc
rentrer ce soir, et demain matin tu te prsenteras au bureau; je
te dirai ce que tu as  faire.

Quand elle eut traduit les ordres qu'il voulait donner aux
monteurs, il partit, et ce jour-l il ne fut pas question de lire
des journaux.

Mais qu'importait; ce n'tait pas quand le lendemain semblait
assur qu'elle allait prendre souci d'une dception pour le jour
prsent.

J'aurai besoin de toi aussi  Maraucourt.

Ce fut la parole qu'elle se rpta dans le chemin qu'en venant 
Saint-Pipoy, elle avait fait  ct de Guillaume.  quoi allait-
elle tre employe? Son esprit s'envola, mais sans pouvoir
s'accrocher  rien de solide. Une seule chose tait certaine: elle
ne retournait point aux cannetires. Pour le reste il fallait
attendre; mais non plus dans la fivre de l'angoisse, car ce
qu'elle avait obtenu lui permettait de tout esprer, si elle avait
la sagesse de suivre la ligne que sa mre lui avait trace avant
de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien
compromettre: maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui
serait ce qu'elle la ferait; voila ce qu'elle devait se dire
chaque fois qu'elle aurait une parole  prononcer, chaque fois
qu'elle aurait une rsolution  prendre, chaque fois qu'elle
risquerait un pas en avant: et cela sans pouvoir demander conseil
 personne.

Elle s'en revint  Maraucourt en rflchissant ainsi, marchant
lentement, s'arrtant lorsqu'elle voulait cueillir une fleur dans
le pied d'une haie, ou bien lorsque par-dessus une barrire une
jolie chappe de vue s'offrait  elle sur les prairies et les
entailles: un bouillonnement intrieur, une sorte de fivre la
poussaient  hter le pas, mais volontairement elle le
ralentissait;  quoi bon se presser? C'tait une habitude qu'elle
devait prendre, une rgle qu'elle devait s'imposer de ne jamais
cder  des impulsions instinctives.

Elle retrouva son le dans l'tat o elle l'avait laisse, avec
chaque chose  sa place; les oiseaux avaient mme respect les
groseilles du saule qui ayant mri pendant son absence,
composrent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait
pas du tout.

Comme elle tait rentre de meilleure heure que lorsqu'elle
sortait de l'atelier, elle ne voulut pas se coucher aussitt son
souper fini, et en attendant la tombe de la nuit, elle passa la
soire en dehors de l'aumuche, assise dans les roseaux  l'endroit
o la vue courait librement sur l'entaille et ses rives. Alors
elle eut conscience que si courte qu'et t son absence, le temps
avait march et amen des changements pour elle menaants. Dans
les prairies ne rgnait plus le silence solennel des soirs, qui
l'avait si fortement frappe aux premiers jours de son
installation dans l'le, quand dans toute la valle on n'entendait
sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage
des arbres, que les frlements mystrieux des oiseaux qui
rentraient pour la nuit. Maintenant la valle tait trouble au
loin par toutes sortes de bruits: des battements de faux, des
grincements d'essieu, des claquements de fouet, des murmures de
voix. C'est qu'en effet, comme elle l'avait remarqu en revenant
de Saint-Pipoy, la fenaison tait commence dans les prairies les
mieux exposes, o l'herbe avait mri plus vite; et bientt les
faucheurs arriveraient  celles de son entaille qu'un ombrage plus
pais avait retarde.

Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle
ne serait plus habitable; mais que ce ft par la fenaison ou par
la chasse, le rsultat ne devait-il pas tre le mme,  quelques
jours prs?

Bien qu'elle ft dj habitue aux bons draps, ainsi qu'aux
fentres et aux portes closes, elle dormit sur son lit de fougres
comme si elle le retrouvait sans l'avoir quitt, et ce fut
seulement le soleil levant qui l'veilla.

 l'ouverture des grilles, elle tait devant l'entre des shdes,
mais au lieu de suivre ses camarades pour aller aux cannetires,
elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce qu'elle devait
faire: entrer, attendre?

Ce fut  ce dernier parti qu'elle s'arrta: puisqu'elle se tenait
devant la porte, on la trouverait, si on la faisait appeler.

Cette attente dura prs d'une heure;  la fin elle vit venir
Talouel qui durement lui demanda ce qu'elle faisait l.

M. Vulfran m'a dit de me prsenter ce matin au bureau.

-- La cour n'est pas le bureau.

-- J'attends qu'on m'appelle.

-- Monte.

Elle le suivit; arriv sous la vranda, il alla s'asseoir 
califourchon sur une chaise, et d'un signe de main appela Perrine
devant lui.

Qu'est-ce que tu as fait  Saint-Pipoy?

Elle dit  quoi M. Vulfran l'avait employe.

M. Fabry avait donc ordonn des btises?

-- Je ne sais pas.

-- Comment tu ne sais pas; tu n'es donc pas intelligente?

-- Sans doute je ne le suis pas.

-- Tu l'es parfaitement, et si tu ne rponds pas, c'est parce que
tu ne veux pas rpondre; n'oublie pas  qui tu parles. Qu'est-ce
que je suis ici?

-- Le directeur.

-- C'est--dire le matre, et puisque comme matre, tout me passe
par les mains, je dois tout savoir; celles qui ne m'obissent pas,
je les mets dehors, ne l'oublie pas.

C'tait bien l'homme dont les ouvrires avaient parl dans la
chambre, le matre dur, le tyran qui voulait tre tout dans les
usines, non seulement  Maraucourt, mais encore  Saint-Pipoy, 
Bacourt,  Flexelles, partout, et  qui tous les moyens taient
bons pour tendre et maintenir son autorit,  ct, au-dessus
mme de celle de M. Vulfran.

Je te demande quelle btise a faite M. Fabry, reprit-il en
baissant la voix.

-- Je ne peux pas vous le dire puisque je ne le sais pas; mais je
peux vous rpter les observations que M. Vulfran m'a fait
traduire pour les monteurs.

Elle rpta ces observations sans en omettre un seul mot.

C'est bien tout?

-- C'est tout.

-- M. Vulfran t'a-t-il fait traduire des lettres?

-- Non, monsieur; j'ai seulement traduit des passages du _Dundee
News_, et en entier la _Dundee trades report Association_.

-- Tu sais que si tu ne me dis pas la vrit, toute la vrit, je
l'apprendrai bien vite, et alors, ouste!

Un geste souligna ce dernier mot, dj si prcis dans sa
brutalit.

Pourquoi ne dirais-je pas la vrit?

-- C'est un avertissement que je te donne.

-- Je m'en souviendrai, monsieur, je vous le promets.

-- Bon. Maintenant va t'asseoir sur le banc l-bas; si M. Vulfran
a besoin de toi, il se rappellera qu'il t'a dit de venir.

Elle resta prs de deux heures sur son banc, n'osant pas bouger
tant que Talouel tait l, n'osant mme pas rflchir, ne se
reprenant que lorsqu'il sortait, mais s'inquitant, au lieu de se
rassurer, car il et fallu, pour croire qu'elle n'avait rien 
craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui
n'tait pas dans son caractre. Ce qu'il exigeait d'elle ne se
devinait que trop: qu'elle ft son espion auprs de M. Vulfran,
tout simplement, de faon  lui rapporter ce qui se trouvait dans
les lettres qu'elle aurait  traduire.

Si c'tait l une perspective bien faite pour l'pouvanter,
cependant elle avait cela de bon de donner  croire que Talouel
savait ou tout au moins supposait qu'elle aurait des lettres 
traduire, c'est--dire que M. Vulfran la prendrait prs de lui
tant que Bendit serait malade.

Cinq ou six fois en voyant paratre Guillaume, qui, lorsqu'il ne
remplissait pas les fonctions de cocher, tait attach au service
personnel de M. Vulfran, elle avait cru qu'il venait la chercher,
mais toujours il avait pass sans lui adresser la parole, press,
affair, sortant dans la cour, rentrant.  un certain moment il
revint ramenant trois ouvriers qu'il conduisit dans le bureau de
M. Vulfran, o Talouel les suivit. Et un temps assez long
s'coula, coup quelquefois par des clats de voix qui lui
arrivaient quand la porte du vestibule s'ouvrait. videmment
M. Vulfran avait autre chose  faire que de s'occuper d'elle et
mme de se souvenir qu'elle tait l.

 la fin les ouvriers reparurent accompagns de Talouel: quand ils
taient passs la premire fois, ils avaient la dmarche rsolue
de gens qui vont de l'avant et sont dcids; maintenant ils
avaient des attitudes mcontentes, embarrasses, hsitantes. Au
moment o ils allaient sortir, Talouel les retint d'un geste de
main:

Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais
dj dit moi-mme? Non, n'est-ce pas. Seulement il vous l'a dit
moins doucement que moi, et il a eu raison.

-- Raison! Ah! malheur!

-- Vo n'direz point a.

-- Si, je le dirai parce que c'est la vrit. Moi, je suis
toujours pour la vrit et la justice. Plac entre le patron et
vous, je ne suis pas plus de son ct que du vtre, je suis du
mien qui est le milieu. Quand vous avez raison, je le reconnais;
quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourd'hui vous avez
tort. a ne tient pas debout vos rclamations. On vous pousse, et
vous ne voyez pas o l'on vous mne. Vous dites que le patron vous
exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore
bien mieux; au moins le patron vous fait vivre, eux vous feront
crever de faim, vous, vos femmes, vos enfants. Maintenant il en
sera ce que vous voudrez, c'est votre affaire bien plus que la
mienne. Moi je m'en tirerai avec de nouvelles machines qui
marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage mieux que
vous, plus vite, plus conomiquement, et sans qu'on ait  perdre
son temps  discuter avec elles -- ce qui est quelque chose,
n'est-ce pas? Quand vous aurez bien tir la langue, et que vous
reviendrez en couchant les pouces, votre place sera prise, on
n'aura plus besoin de vous. L'argent que j'aurai dpens pour mes
nouvelles machines, je le rattraperai bien vite. Voila. Assez
caus.

-- Mais...

-- Si vous n'avez pas compris, c'est bte; je ne vais pas perdre
mon temps  vous couter.

Ainsi congdis, les trois ouvriers s'en allrent la tte basse,
et Perrine reprit son attente jusqu' ce que Guillaume vint la
chercher pour l'introduire dans un vaste bureau o elle trouva
M. Vulfran assis devant une grande table couverte de dossiers
qu'appuyaient des presse-papiers marqus d'une lettre en relief,
pour que la main les reconnt  dfaut des yeux, et dont l'un des
bouts tait occup par des appareils lectriques et tlphoniques.

Sans l'annoncer, Guillaume avait referm la porte derrire elle.
Aprs un moment d'attente, elle crut qu'elle devait avertir
M. Vulfran de sa prsence:

C'est moi, Aurlie, dit-elle.

-- J'ai reconnu ton pas; approche et coute-moi. Ce, que tu m'as
racont de tes malheurs, et aussi l'nergie que tu as montre
m'ont intress  ton sort. D'autre part, dans ton rle
d'interprte avec les monteurs, dans les traductions que je t'ai
fait faire, enfin dans nos entretiens j'ai rencontr en toi une
intelligence qui m'a plu. Depuis que la maladie m'a rendu aveugle,
j'ai besoin de quelqu'un qui voie pour moi, et qui sache regarder
ce que je lui indique aussi bien que m'expliquer ce qui le frappe.
J'avais espr trouver cela dans Guillaume, qui lui est aussi
intelligent, mais par malheur la boisson l'a si bien aboli qu'il
n'est plus bon qu' faire un cocher, et encore  condition d'tre
indulgent. Veux-tu remplir auprs de moi la place que Guillaume
n'a pas su prendre? Pour commencer tu auras quatre-vingt-dix
francs par mois, et des gratifications si, comme je l'espre, je
suis content de toi.

Suffoque par la joie, Perrine resta sans rpondre.

Tu ne dis rien?

-- Je cherche des mots pour vous remercier, mais je suis mue, si
trouble que je n'en trouve pas; ne croyez pas...

Il l'interrompit:

Je crois que tu es mue en effet, ta voix me le dit, et j'en suis
bien aise, c'est une promesse que tu feras ce que tu pourras pour
me satisfaire.

Maintenant autre chose: as-tu crit  tes parents?

-- Non, monsieur; je n'ai pas pu, je n'ai pas de papier...

-- Bon, bon; tu vas pouvoir le faire, et tu trouveras dans le
bureau de M. Bendit, que tu occuperas en attendant sa gurison,
tout ce qui te sera ncessaire. En crivant, tu devras dire  tes
parents la position que tu occupes dans ma maison; s'ils ont mieux
 t'offrir, ils te feront venir; sinon, ils te laisseront ici.

-- Certainement, je resterai ici.

--Je le pense, et je crois que c'est le meilleur pour toi
maintenant. Comme tu vas vivre dans les bureaux o tu seras en
relation avec les employs,  qui tu porteras mes ordres, comme
d'autre part tu sortiras avec moi, tu ne peux pas garder tes
vtements d'ouvrire, qui, m'a dit Benoist, sont fatigus....

-- Des guenilles; mais je vous assure, monsieur, que ce n'est ni
par paresse, ni par incurie, hlas!

-- Ne te dfends pas. Mais enfin comme cela doit changer, tu vas
aller  la caisse o l'on te remettra une fiche pour que tu
prennes, chez Mme Lachaise, ce qu'il te faut en vtements, linge
de corps, chapeau, chaussures.

Perrine coutait comme si au lieu d'un vieillard aveugle  la
figure grave, c'tait une belle fe qui parlait, la baguette au-
dessus d'elle.

M. Vulfran la rappela  la ralit:

Tu es libre de choisir ce que tu voudras, mais n'oublie pas que
ce choix me fixera sur ton caractre. Occupe-toi de cela. Pour
aujourd'hui je n'aurai pas besoin de toi.  demain.


XXVII

Quand  la caisse on lui remit, aprs l'avoir examine des pieds 
la tte, la fiche annonce par M. Vulfran, elle sortit de l'usine
en se demandant o demeurait cette Mme Lachaise.

Elle eut voulu que ce ft la propritaire du magasin o elle avait
achet son calicot, parce que la connaissant dj, elle et t
moins gne pour la consulter sur ce qu'elle devait prendre.

Question terrible qu'aggravait encore le dernier mot de
M. Vulfran: ton choix me fixera sur ton caractre. Sans doute
elle n'avait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter
sur une toilette extravagante; mais encore ce qui serait
raisonnable pour elle, le serait-il pour M. Vulfran? Dans son
enfance elle avait connu les belles robes, et elle en avait port
dans lesquelles elle tait fire de se pavaner; videmment ce
n'taient point des robes de ce genre qui convenaient
prsentement; mais les plus simples qu'elle pourrait trouver
conviendraient-elles mieux?

On lui et dit la veille, alors qu'elle souffrait tant de sa
misre, qu'on allait lui donner des vtements et du linge, qu'elle
n'et certes pas imagin que ce cadeau inespr ne la remplirait
pas de joie, et cependant l'embarras et la crainte l'emportaient
de beaucoup en elle sur tout autre sentiment.

C'tait place de l'glise que Mme Lachaise avait son magasin,
incontestablement le plus beau, le plus coquet de Maraucourt, avec
une montre d'toffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de
bijoux, de parfumerie qui veillait les dsirs, allumait les
convoitises des coquettes du pays, et leur faisait dpenser l
leurs gains, comme les pres et les maris dpensaient les leurs au
cabaret.

Cette montre augmenta encore la timidit de Perrine, et comme
l'entre d'une dguenille ne provoquait les prvenances ni de la
matresse de maison, ni des ouvrires qui travaillaient derrire
un comptoir, elle resta un moment indcise au milieu du magasin,
ne sachant  qui s'adresser.  la fin elle se dcida  lever
l'enveloppe qu'elle tenait dans sa main.

Qu'est-ce que c'est, petite? demanda Mme Lachaise.

Elle tendit l'enveloppe qui  l'un de ses coins portait imprime
la rubrique: Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine.

La marchande n'avait pas lu la fiche entire que sa physionomie
s'claira du sourire le plus engageant:

Et que dsirez-vous, mademoiselle? demanda-t-elle en quittant
son comptoir pour avancer une chaise.

Perrine rpondit qu'elle avait besoin de vtements, de linge, de
chaussures, d'un chapeau.

Nous avons tout cela et de premier choix; voulez-vous que nous
commencions par la robe? Oui, n'est-ce pas. Je vais vous montrer
des toffes; vous allez voir.

Mais ce n'tait point des toffes qu'elle voulait voir, c'tait
une robe toute faite qu'elle put revtir immdiatement ou tout au
moins le soir mme, afin de pouvoir sortir le lendemain avec
M. Vulfran.

Ah! vous devez sortir avec M. Vulfran, dit vivement la marchande
dont la curiosit se trouvait surexcite par cet trange propos
qui la faisait se demander ce que le tout-puissant matre de
Maraucourt pouvait bien avoir  faire avec cette bohmienne.

Mais au lieu de rpondre a cette interrogation, Perrine continua
ses explications pour dire que la robe dont elle avait besoin
devait tre noire, parce qu'elle tait en deuil.

C'est pour aller  l'enterrement, cette robe?

-- Non.

-- Vous comprenez, mademoiselle, que l'usage auquel vous devez
employer votre robe dit ce qu'elle doit tre, sa forme, son
toffe, son prix.

-- La forme, la plus simple; l'toffe, solide et lgre; le prix,
le plus bas.

-- C'est bien, c'est bien, rpondit la marchande, on va vous
montrer. Virginie, occupez-vous de mademoiselle.

Comme le ton avait chang, les manires changrent aussi;
dignement Mme Lachaise reprit sa place  la caisse, ddaignant de
s'occuper elle-mme d'une acheteuse qui montrait de pareilles
dispositions: quelque fille de domestique sans doute,  qui
M. Vulfran faisait l'aumne d'un deuil, et encore quel domestique?

Cependant comme Virginie apportait sur le comptoir une robe en
cachemire, garnie de passementerie et de jais, elle intervint:

Cela n'est pas dans les prix, dit-elle; montrez la jupe avec
blouse en indienne noire  pois; la jupe sera un peu longue, la
blouse un peu large, mais avec un rempli et des pinces, le tout
ira  merveille; au reste nous n'avons pas autre chose.

C'tait l une raison qui dispensait des autres; d'ailleurs malgr
leur taille, Perrine trouva cette jupe et cette blouse trs
jolies, et puisqu'on lui assurait qu'avec quelques retouches,
elles iraient  merveille, elle devait le croire.

Pour les bas et les chemises, le choix tait plus facile,
puisqu'elle voulait ce qu'il y avait de moins cher; mais quand
elle dclara qu'elle ne prenait que deux paires de bas et deux
chemises, Mlle Virginie se montra aussi mprisante que sa
patronne, et ce fut par grce qu'elle daigna montrer les
chaussures et le chapeau de paille noire qui compltaient
l'habillement de cette petite niaise: avait-on ide d'une sottise
pareille, deux paires de bas! deux chemises! Et quand Perrine
demanda des mouchoirs de poche, qui depuis longtemps taient
l'objet de ses dsirs, ce nouvel achat limit d'ailleurs  trois
mouchoirs, ne changea ni le sentiment de la patronne, ni celui de
la demoiselle de magasin:

Moins que rien cette petite.

-- Et maintenant, est-ce qu'il faudra vous envoyer a? demanda
Mme Lachaise.

-- Je vous remercie, madame, je viendrai le chercher ce soir.

-- Pas avant huit heures, pas aprs neuf.

Perrine avait cette bonne raison pour ne pas vouloir qu'on lui
envoyt ses vtements, qu'elle ne savait pas o elle coucherait le
soir. Dans son le, il n'y fallait pas songer. Qui n'a rien se
passe de portes et de serrures, mais la richesse -- car malgr le
ddain de cette marchande, ce qu'elle venait d'acheter constituait
pour elle de la richesse -- a besoin d'tre garde; il fallait
donc que la nuit suivante elle et un logement, et tout
naturellement elle pensa  le prendre chez la grand'mre de
Rosalie, et en sortant de chez Mme Lachaise elle se dirigea vers
la maison de mre Franoise, pour voir si elle trouverait l ce
qu'elle dsirait, c'est--dire un cabinet ou une toute petite
chambre, qui ne cott pas cher.

Comme elle allait arriver  la barrire, elle vit Rosalie sortir
d'une allure lgre.

Vous partez!

-- Et vous, vous tes donc libre!

En quelques mots prcipits elles s'expliqurent:

Rosalie, qui allait  Picquigny pour une commission presse, ne
pouvait pas rentrer chez sa grand'mre immdiatement comme elle
l'aurait voulu, de faon  arranger pour le mieux la location du
cabinet; mais puisque Perrine n'avait rien  faire de la journe,
pourquoi ne l'accompagnerait-elle pas  Picquigny? elles
reviendraient ensemble; ce serait une partie de plaisir.

Rapide  l'aller, cette partie de plaisir, une fois la commission
faite, s'agrmenta si bien au retour de bavardages, de flneries,
de courses dans les prairies, de repos  l'ombre, qu'elles ne
rentrrent que le soir  Maraucourt; mais ce fut seulement en
passant la barrire de sa grand'mre que Rosalie eut conscience de
l'heure.

Qu'est-ce que va dire tante Znobie?

-- Dame!

-- Ma foi tant pis; je me suis bien amuse. Et vous?

-- Si vous vous tes amuse, vous qui avez avec qui vous
entretenir toute la journe, pensez ce qu'a t notre promenade
pour moi qui n'ai personne.

-- C'est vrai tout de mme.

Heureusement la tante Znobie tait occupe  servir les
pensionnaires, de sorte que l'arrangement se fit avec mre
Franoise, ce qui permit qu'il se conclt assez promptement sans
tre trop dur: cinquante francs par mois pour deux repas par jour,
douze francs pour un cabinet orn d'une petite glace avec une
fentre et une table de toilette.

 huit heures Perrine dnait seule  sa table dans la salle
commune une serviette sur ses genoux;  huit heures et demie elle
allait chercher ses vtements qui se trouvaient prts; et  neuf
heures, dans son cabinet dont elle fermait la porte  clef, elle
se coucha un peu trouble, un peu grise, la tte vacillante, mais
au fond pleine d'espoir. Maintenant on allait voir.

Ce qu'elle vit le lendemain matin, lorsqu'aprs avoir donn ses
ordres  ses chefs de service qu'il appelait par une sonnerie aux
coups numrots dans le tableau lectrique du vestibule,
M. Vulfran la fit venir dans son cabinet, ce fut un visage svre
qui la dconcerta, car bien que les yeux qui se tournrent vers
elle  son entre fussent sans regards, elle ne put se mprendre
sur l'expression de cette physionomie qu'elle connaissait pour
l'avoir longuement observe.

Assurment ce n'tait pas la bienveillance qu'exprimait cette
physionomie, mais plutt le mcontentement et la colre.

Qu'avait-elle donc fait de mal qu'on pt lui reprocher?

 cette question qu'elle se posa, elle ne trouva qu'une rponse:
ses achats, chez Mme Lachaise, taient exagrs. D'aprs eux
M. Vulfran jugeait son caractre. Et elle qui s'tait si bien
applique  la modration et  la discrtion. Que fallait-il donc
qu'elle achett, ou plutt n'achett point?

Mais elle n'eut pas le temps de chercher. M. Vulfran lui adressait
la parole d'un ton dur:

Pourquoi ne m'as-tu pas dit la vrit?

--  propos de quoi ne vous aurais-je pas dit la, vrit? demanda-
elle effraye.

--  propos de ta conduite depuis ton arrive ici?

-- Mais je vous affirme, monsieur, je vous jure que je vous ai dit
la vrit.

-- Tu m'as dit que tu avais log chez Franoise. Et en partant de
chez elle o as-tu t? Je te prviens que Znobie, la fille de
Franoise, interroge hier par quelqu'un qui voulait avoir des
renseignements sur toi, a dit que tu n'as pass qu'une nuit chez
sa mre, et que tu as disparu sans que personne sache ce que tu as
fait depuis ce temps-l.

Perrine avait cout le commencement de cet interrogatoire avec
moi, mais  mesure qu'il avanait elle s'tait affermie.

Il y a quelqu'un qui sait ce que j'ai fait depuis que j'ai quitt
la chambre de mre Franoise.

-- Qui?

-- Rosalie, sa petite-fille, qui peut vous confirmer ce que je
vais vous dire, si vous trouvez que ce que j'ai pu faire depuis ce
jour mrite d'tre connu de vous.

-- La place que je te destine auprs de moi exige que je sache ce
que tu es.

-- Eh bien, monsieur, je vais vous le dire. Quand vous le saurez,
vous ferez venir Rosalie, vous l'interrogerez sans que je l'aie
vue, et vous aurez la preuve que je ne vous ai pas tromp.

-- Cela peut en effet se faire ainsi, dit-il d'une voix adoucie,
raconte donc.

Elle fit ce rcit en insistant sur l'horreur de sa nuit, dans la
chambre, son dgot, ses malaises, ses nauses, ses suffocations.

Ne pouvais-tu supporter ce que les autres acceptent?

-- Les autres n'ont sans doute pas vcu comme moi en plein air,
car je vous assure que je ne suis difficile en rien, ni sur rien,
et que la misre m'a appris  tout endurer; je serais morte; et je
ne pense pas que ce soit une lchet d'essayer d'chapper  la
mort.

-- La chambre de Franoise est-elle donc si malsaine?

-- Ah! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas
que vos ouvrires vivent l.

-- Continue.

Elle passa  sa dcouverte de l'le, et  son ide de s'installer
dans l'aumuche.

Tu n'as pas eu peur?

-- Je suis habitue  n'avoir pas peur.

-- Tu parles de l'entaille qui se trouve la dernire sur la route
de Saint-Pipoy,  gauche?

-- Oui, monsieur.

-- Cette aumuche m'appartient et elle sert  mes neveux. C'est
donc l que tu as dormi?

-- Non seulement dormi, mais travaill, mang, mme donn  dner
 Rosalie, qui pourra vous le raconter; je ne l'ai quitte que
pour Saint-Pipoy quand vous m'avez dit de rester  la disposition
des monteurs, et cette nuit pour loger chez mre Franoise, o je
peux maintenant me payer un cabinet pour moi seule.

-- Tu es donc riche que tu peux donner  dner  ta camarade?

-- Si j'osais vous dire.

-- Tu dois tout me dire.

-- Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de
petites filles?

-- Ce n'est pas trop court qu'est le temps pour moi, depuis que je
ne peux plus l'employer comme je voudrais, c'est long, bien
long... et vide.

Elle vit passer sur le visage de M. Vulfran un nuage sombre qui
accusait les tristesses d'une existence que l'on croyait si
heureuse et que tant de gens enviaient, et  la faon dont il
pronona le mot vide elle eut le coeur attendri. Elle aussi
depuis qu'elle avait perdu son pre et sa mre, pour rester seule,
savait ce que sont les journes longues et vides, que rien ne
remplit si ce n'est les soucis, les fatigues et les misres de
l'heure prsente, sans personne avec qui les partager, qui vous
soutienne ou vous gaie. Lui ne connaissait ni fatigues, ni
privations, ni misres. Mais sont-elles tout au monde, et n'est-il
pas d'autres souffrances, d'autres douleurs! C'taient celles-l
que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi cette
tte penche, ces lvres, ces joues affaisses, cette physionomie
allonge par l'vocation sans doute de souvenirs pnibles.

Si elle essayait de le distraire? sans doute cela tait bien hardi
 elle qui le connaissait si peu. Mais pourquoi ne risquerait-elle
point, puisque lui-mme demandait qu'elle parlt, d'gayer ce
sombre visage et de le faire sourire? Elle pouvait l'examiner,
elle verrait bien si elle l'amusait ou l'ennuyait.

Et tout de suite d'une voix enjoue, qui avait l'entrain d'une
chanson, elle commena:

Ce qui est plus drle que notre dner, c'est la faon dont je me
suis procur les ustensiles de cuisine pour le faire cuire, et
aussi comment, sans rien dpenser, ce qui m'et t impossible,
j'ai runi les mets de notre menu. C'est cela que je vais vous
dire, en commenant par le commencement qui expliquera comment
j'ai vcu dans l'aumuche depuis que je m'y suis installe.

Pendant son rcit elle ne quitta pas M. Vulfran des yeux, prte 
couper court, si elle voyait se produire des signes d'ennui, qui
certainement ne lui chapperaient pas.

Mais ce ne fut pas de l'ennui qui se manifesta, au contraire ce
fut de la curiosit et de l'intrt.

Tu as fait cela! interrompit-il plusieurs fois.

Alors il l'interrogea pour qu'elle prcist ce que, par crainte de
le fatiguer, elle avait abrg, et lui posa des questions qui
montraient qu'il voulait se rendre un compte exact non seulement
de son travail, mais surtout des moyens qu'elle avait employs
pour remplacer ce qui lui manquait:

Tu as fait cela!

Quand elle fut arrive au bout de son histoire, il lui posa la
main sur les cheveux:

Allons, tu es une brave fille, dit-il, et je vois avec plaisir
qu'on pourra faire quelque chose de toi. Maintenant va dans ton
bureau et occupe ton temps comme tu voudras;  trois heures nous
sortirons.


XXVIII

Son bureau, ou plutt celui de Bendit, n'avait rien pour les
dimensions ni l'ameublement du cabinet de M. Vulfran, qui avec ses
trois fentres, ses tables, ses cartonniers, ses grands fauteuils
en cuir vert, les plans des diffrentes usines accrochs aux murs
dans des cadres en bois dor, tait trs imposant et bien fait
pour donner une ide de l'importance des affaires qui s'y
dcidaient.

Tout petit au contraire tait le bureau de Bendit, meubl d'une
seule table avec deux chaises, des casiers en bois noirci, et une
_chart of the world_ sur laquelle des pavillons de diverses
couleurs dsignaient les principales lignes de navigation; mais
cependant avec son parquet de pitchpin bien cir, sa fentre au
milieu tendue d'un store en jute  dessins rouges, il paraissait
gai  Perrine, non seulement en lui-mme, mais encore parce qu'en
laissant sa porte ouverte, elle pouvait voir et quelquefois
entendre ce qui se passait dans les bureaux, voisins:  droite et
 gauche du cabinet de M. Vulfran, ceux des neveux, M. Edmond et
M. Casimir, ensuite ceux de la comptabilit et de la caisse, enfin
vis--vis celui de Fabry, dans lequel des commis dessinaient
debout devant de hautes tables inclines.

N'ayant rien  faire et n'osant occuper la place de Bendit,
Perrine s'assit  ct de cette porte, et, pour passer le temps,
elle lut des dictionnaires qui taient les seuls livres composant
la bibliothque de ce bureau.  vrai dire, elle en et mieux aim
d'autres, mais il fallut bien qu'elle se contentt de ceux-l, qui
lui firent paratre les heures longues.

Enfin la cloche sonna le djeuner, et elle fut une des premires 
sortir; mais en chemin, elle fut rejointe par Fabry et Mombleux,
qui, comme elle, se rendaient chez mre Franoise.

Eh bien, mademoiselle, vous voil donc notre camarade, dit
Mombleux, qui n'avait pas oubli son humiliation de Saint-Pipoy et
voulait la faire payer  celle qui la lui avait inflige.

Elle fut un moment dconcerte par ces paroles dont elle sentit
l'ironie, mais elle se remit vite:

La vtre non, monsieur, dit-elle doucement, mais celle de
Guillaume.

Le ton de cette rplique plut sans doute  l'ingnieur, car se
tournant vers Perrine il lui adressa un sourire qui tait un
encouragement en mme temps qu'une approbation.

Puisque vous remplacez Bendit, continua Mombleux, qui pour
l'obstination n'tait pas  moiti Picard.

-- Dites que mademoiselle tient sa place, reprit Fabry.

-- C'est la mme chose.

-- Pas du tout, car dans une dizaine, une quinzaine de jours,
quand M. Bendit sera rtabli, il la reprendra cette place, ce qui
ne serait pas arriv, si mademoiselle ne s'tait pas trouve l
pour la lui garder.

-- Il me semble que vous de votre ct, moi du mien, nous avons
contribu  la lui garder.

-- Comme mademoiselle du sien; ce qui fait que M, Bendit nous
devra une chandelle  tous trois, si tant est qu'un Anglais ait
jamais employ les chandelles autrement que pour son propre
usage.

Si Perrine avait pu se mprendre sur le sens vrai des paroles de
Mombleux, la faon dont on agit avec elle chez mre Franoise, la
renseigna, car ce ne fut pas  la table des pensionnaires qu'elle
trouva son couvert mis, comme on et fait pour une camarade, mais
sur une petite table  part, qui, pour tre dans leur salle, ne
s'en trouvait pas moins relgue dans un coin et ce fut l qu'on
la servit aprs eux, ne lui passant les plats qu'en dernier.

Mais il n'y avait l rien pour la blesser; que lui importait
d'tre servie la premire ou la dernire, et que les bons morceaux
eussent disparu? Ce qui l'intressait, c'tait d'tre place assez
prs d'eux pour entendre leur conversation, et par ce qu'ils
diraient de tcher de se tracer une ligne de conduite au milieu
des difficults qu'elle allait affronter. Ils connaissaient les
habitudes de la maison; ils connaissaient M. Vulfran, les neveux,
Talouel de qui elle avait si grande peur; un mot d'eux pouvait
clairer son ignorance et, en lui montrant des dangers qu'elle ne
souponnait mme pas, lui permettre de les viter. Elle ne les
espionnerait pas; elle n'couterait pas aux portes; quand ils
parleraient, ils sauraient qu'ils n'taient pas seuls; elle
pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations.

Malheureusement, ce matin-la, ils ne dirent rien d'intressant
pour elle; leur conversation roula tout le temps du djeuner sur
des sujets insignifiants: la politique, la chasse, un accident de
chemin de fer; et elle n'eut, pas besoin de se donner un air
indiffrent pour ne pas paratre prter attention  leur discours.

D'ailleurs, elle tait force de se hter ce matin-l, car elle
voulait interroger Rosalie pour tcher de savoir comment
M. Vulfran avait appris qu'elle n'avait couch qu'une fois chez
mre Franoise.

C'est le Mince qui est venu pendant que nous tions  Picquigny;
il a fait causer tante Znobie sur vous, et vous savez, a n'est
pas difficile de faire causer tante Znobie, surtout quand elle
suppose que a ne vaudra pas une gratification  ceux dont elle
parle; c'est donc elle qui a dit que vous n'aviez pass qu'une
nuit ici, et toutes sortes d'autres choses avec.

-- Quelles autres choses?

-- Je ne sais pas, puisque je n'y tais pas, mais vous pouvez
imaginer le pire; heureusement, a n'a pas mal tourn pour vous.

-- Au contraire a a bien tourn, puisque avec mon histoire j'ai
amus M. Vulfran.

-- Je vais la raconter  tante Znobie; ce que a la fera rager!

-- Ne l'excitez pas contre moi.

-- L'exciter contre vous! maintenant, il n'y a pas de danger;
quand elle saura la place que. M. Vulfran vous donne, vous
n'aurez, pas de meilleure amie... de semblant; vous verrez demain;
seulement si vous ne voulez, pas que le Mince apprenne vos
affaires, ne les lui dites pas  elle.

-- Soyez tranquille.

-- C'est qu'elle est maline.[2]

-- Mais me voil avertie.

 trois heures, comme il l'en avait prvenue, M. Vulfran sonna
Perrine, et ils partirent, en voiture, pour faire la tourne
habituelle des usines, car il ne laissait pas passer un seul jour
sans visiter les diffrents tablissements, les uns les autres,
sinon pour tout voir, au moins pour se faire voir, en donnant ses
ordres  ses directeurs, aprs avoir entendu leurs observations;
et encore y avait-il bien des choses dont il se rendait compte
lui-mme, comme s'il n'avait point t aveugle, par toutes sortes
de moyens qui supplaient ses yeux voils,

Ce jour-l ils commencrent la visite par Flexelles, qui est un
gros village, o sont tablis les ateliers du peignage du lin et
du chanvre; et en arrivant dans l'usine, M. Vulfran, au lieu de se
faire conduire au bureau du directeur, voulut entrer, appuy sur
l'paule de Perrine, dans un immense hangar o l'on tait en train
d'emmagasiner des ballots de chanvre qu'on dchargeait des wagons
qui les avaient apports.

C'tait la rgle que partout o il allait, on ne devait pas se
dranger pour le recevoir, ni jamais lui adresser la parole, 
moins que ce ne ft pour lui rpondre. Le travail continua donc
comme s'il n'tait pas l, un peu plus ht seulement dans une
rgularit gnrale.

coute bien ce que je vais t'expliquer, dit-il  Perrine, car je
veux pour la premire fois tenter l'exprience de voir par tes
yeux en examinant quelques-uns de ces ballots qu'on dcharge. Tu
sais ce que c'est que la couleur argentine, n'est-ce pas?

Elle hsita.

Ou plutt la couleur gris-perle?

-- Gris-perle, oui, monsieur.

-- Bon. Tu sais aussi distinguer les diffrentes nuances du vert:
le vert fonc, le vert clair, et aussi le gris bruntre, le rouge?

-- Oui, monsieur, au moins  peu prs.

--  peu prs suffit; prends donc une petite poigne de chanvre 
la premire balle venue et regarde-la bien de manire  me dire
quelle est sa nuance.

Elle fit ce qui lui tait command, et, aprs avoir bien examin
le chanvre, elle dit timidement:

Rouge; est-ce bien rouge?

-- Donne-moi ta poigne.

Il la porte  ses narines et la flaira:

Tu ne t'es pas trompe, dit-il, ce chanvre doit tre rouge en
effet.

Elle le regarda surprise; et, comme s'il devinait son tonnement,
il continua:

Sens ce chanvre: tu lui trouves, n'est-ce pas, l'odeur de
caramel?

-- Prcisment, monsieur.

-- Eh bien, cette odeur veut dire qu'il a t sch au four o il
a t brl, ce que traduit aussi sa couleur rouge; donc odeur et
couleur, se contrlant et se confirmant, me donnent la preuve que
tu as bien vu et me font esprer que je peux avoir confiance en
toi. Allons  un autre wagon et prends une autre poigne de
chanvre.

Cette fois elle trouva que la couleur tait verte.

Il y a vingt espces de vert;  quelle plante rapportes-tu le
vert dont tu parles?

--  un chou, il me semble, et, de plus, il y a par places des
taches brunes et noires.

-- Donne ta poigne.

Au lieu de la porter  son nez, il l'tira des deux mains et les
brins se rompirent.

Ce chanvre a t cueilli trop vert, dit-il, et de plus il a t
mouill en balle: cette fois encore ton examen est juste. Je suis
content de toi; c'est un bon dbut.

Ils continurent leur visite par les autres villages, Bacourt,
Hercheux, pour la terminer par Saint-Pipoy, et celle-l fut de
beaucoup la plus longue,  cause de l'inspection du travail des
ouvriers anglais.

Comme toujours, la voiture, une fois que M. Vulfran en tait
descendu, avait t conduite  l'ombre d'un gros tremble; et au
lieu de rester auprs du cheval pour le garder, Guillaume l'avait
attach  un banc pour aller se promener dans le village, comptant
bien tre de retour avant son matre, qui ne saurait rien de sa
fugue. Mais, au lieu d'une rapide promenade, il tait entr dans
un cabaret avec un camarade qui lui avait fait oublier l'heure, si
bien que lorsque M. Vulfran tait revenu pour monter en voiture,
il n'avait trouv personne.

Faites chercher Guillaume, dit-il au directeur qui les
accompagnait.

Guillaume avait t long  trouver,  la grande colre de
M. Vulfran, qui n'admettait pas qu'on lui fit perdre une minute de
son temps.

 la fin, Perrine avait vu Guillaume accourir d'une allure tout 
fait trange: la tte haute, le cou et le buste raides, les jambes
flchissantes, et il les levait de telle sorte en les jetant en
avant, qu' chaque pas il semblait vouloir sauter un obstacle.

Voil une singulire manire de marcher, dit M. Vulfran, qui
avait entendu ces pas ingaux; l'animal est gris, n'est-ce pas,
Benoist?

-- On ne peut rien vous cacher.

-- Je ne suis pas sourd, Dieu merci.

Puis s'adressant  Guillaume, qui s'arrtait:

D'o viens-tu?

-- Monsieur... je vais... vous dire...

-- Ton haleine parle pour toi, tu viens du cabaret; et tu es ivre,
le bruit de tes pas me le prouve.

-- Monsieur... je vais... vous dire....

Tout en parlant, Guillaume avait dtach le cheval, et, en
remettant les guides dans la voiture, fait tomber le fouet; il
voulut se baisser pour le ramasser, et trois fois il sauta par-
dessus sans pouvoir le saisir.

Je crois qu'il vaut mieux que je vous reconduise  Maraucourt,
dit le directeur.

-- Pourquoi a? rpliqua insolemment Guillaume qui avait entendu.

-- Tais-toi, commanda M. Vulfran d'un ton qui n'admettait pas la
rplique;  partir de l'heure prsente tu n'es plus a mon service.

-- Monsieur... je vais... vous dire...

Mais, sans l'couter, M. Vulfran s'adressa  son directeur:

Je vous remercie, Benoist, la petite va remplacer cet ivrogne.

-- Sait-elle conduire?

-- Ses parents taient des marchands ambulants, elle a conduit
leur voiture bien souvent; n'est-ce pas, petite?

-- Certainement, monsieur.

-- D'ailleurs, Coco est un mouton; si on ne le jette pas dans un
foss, il n'ira pas de lui-mme.

Il monta en voiture, et Perrine prit place prs de lui, attentive,
srieuse, avec la conscience bien vidente de la responsabilit
dont elle se chargeait.

Pas trop vite, dit M. Vulfran, quand elle toucha Coco du bout de
son fouet lgrement.

-- Je ne tiens pas du tout  aller vite, je vous assure, monsieur.

-- C'est dj quelque chose.

Quelle surprise quand, dans les rues de Maraucourt, on vit le
phaton de M. Vulfran conduit par une petite fille coiffe d'un
chapeau de paille noire, vtue de deuil, qui conduisait sagement
le vieux Coco, au lieu de le mener du train dsordonn que
Guillaume obligeait la vieille bte  prendre bien malgr elle!
Que se passait-il donc? Quelle tait cette petite fille? Et l'on
se mettait sur les portes pour s'adresser ces questions, car les
gens taient rares dans le village qui la connaissaient, et plus
rares encore ceux qui savaient quelle place M. Vulfran venait de
lui donner auprs de lui. Devant la maison de mre Franoise, la
tante Znobie causait appuye sur sa barrire avec deux commres;
quand elle aperut Perrine, elle leva les deux bras au ciel dans
un mouvement de stupfaction, mais aussitt elle lui adressa son
salut le plus avenant accompagn de son meilleur sourire, celui
d'une amie vritable.

Bonjour, monsieur Vulfran; bonjour, mademoiselle Aurlie.

Et aussitt que la voiture eut dpass la barrire, elle raconta 
ses voisines comment elle avait procur  cette jeune personne,
qui tait leur pensionnaire, la bonne place qu'elle occupait
auprs de M. Vulfran, par les renseignements qu'elle avait donns
au Mince:

Mais c'est une gentille fille, elle n'oubliera pas ce qu'elle me
doit, car elle nous doit tout.

Quels renseignements avait-elle pu donner?

L-dessus elle avait enfil une histoire, en prenant pour point de
dpart les rcits de Rosalie, qui, colporte dans Maraucourt avec
les enjolivements que chacun y mettait selon son caractre, son
got ou le hasard, avait fait  Perrine une lgende, ou plus
justement cent lgendes devenues rapidement le fond de
conversations d'autant plus passionnes que personne ne
s'expliquait cette fortune subite; ce qui permettait toutes les
suppositions, toutes les explications avec de nouvelles histoires
 ct.

Si le village avait t surpris de voir passer M. Vulfran avec
Perrine pour conductrice, Talouel en le voyant arriver fut
absolument stupfait.

O donc est Guillaume? s'cria-t-il en se prcipitant au bas de
l'escalier de sa vranda pour recevoir le patron.

-- Dbarqu pour cause d'ivrognerie invtre, rpondit M. Vulfran
en souriant.

-- Je suppose que depuis longtemps vous aviez l'intention de
prendra cette rsolution, dit Talouel.

-- Parfaitement.

Ce mot je suppose tait celui qui avait commenc la fortune de
Talouel dans la maison et tabli son pouvoir. Son habilet en
effet avait t de persuader  M. Vulfran qu'il n'tait qu'une
main, aussi docile que dvoue, qui n'excutait jamais que ce que
le patron ordonnait ou pensait.

Si j'ai une qualit, disait-il, c'est de deviner ce que veut le
patron, et en me pntrant de ses intrts, de lire en lui.

Aussi commenait-il presque toutes ses phrases par son mot:

Je suppose que vous voulez...

Et comme sa subtilit de paysan toujours aux aguets s'appuyait sur
un espionnage qui ne reculait devant aucun moyen pour se
renseigner, il tait rare que M. Vulfran et  faire une autre
rponse que celle qui se trouvait presque toujours sur ses lvres:

Parfaitement.

Je suppose, aussi, dit-il en aidant M. Vulfran  descendre, que
celle que vous avez prise pour remplacer cet ivrogne s'est montre
digne de votre confiance?

-- Parfaitement.

-- Cela ne m'tonne pas; du jour o elle est entre ici amene par
la petite Rosalie, j'ai pens qu'on en ferait quelque chose et que
vous la dcouvririez.

En parlant ainsi il regardait Perrine, et d'un coup d'oeil qui lui
disait en insistant:

Tu vois ce que je fais pour toi; ne l'oublie pas et tiens-toi
prte  me le rendre.

Une demande de payement de ce march ne se fit pas attendre; un
peu avant la sortie il s'arrta devant le bureau de Perrine et
sans entrer,  mi-voix de faon  n'tre entendu que d'elle:

Que s'est-il donc pass  Saint-Pipoy avec Guillaume?

Comme cette question n'entranait pas la rvlation de choses
graves, elle crut pouvoir rpondre, et faire le rcit qu'il
demandait.

Bon, dit-il, tu peux tre tranquille, quand Guillaume viendra
demander  rentrer, il aura affaire  moi.



XXIX

Le soir au souper, cette question: Que s'est-il pass  Saint-
Pipoy avec Guillaume? lui fut de nouveau pose par Fabry et par
Mombleux, car il n'tait personne de la maison qui ne st qu'elle
avait ramen M. Vulfran, et elle recommena le rcit qu'elle avait
dj fait  Talouel; alors ils dclarrent que l'ivrogne n'avait
que ce qu'il mritait.

C'est miracle qu'il n'ait pas vers dix fois le patron, dit
Fabry, car il conduisait comme un fou...

-- Prononcez plutt comme un saoul, rpondit Mombleux en riant.

-- Il y a longtemps qu'il aurait d tre congdi

-- Et qu'il l'aurait t en effet sans certains appuis.

Elle devint tout oreilles, mais en s'efforant de ne pas laisser
paratre l'attention qu'elle prtait  ces paroles.

Il le payait cet appui.

-- Pouvait-il faire autrement?

-- Il l'aurait pu s'il n'avait pas donn barre sur lui: on est
fort pour rsister  toutes les pressions d'o qu'elles viennent,
quand on marche droit.

-- C'tait l le diable pour lui de marcher droit.

-- tes-vous sr qu'on ne l'a pas encourag dans son vice, au lieu
de le prvenir qu'un jour ou l'autre il se ferait renvoyer?

-- Je pense qu'on a d faire une drle de mine quand on ne l'a pas
vu revenir: j'aurais voulu tre l.

-- On s'arrangera pour le remplacer par un autre qui espionne et
rapporte aussi bien.

-- C'est tout de mme tonnant que celui qui est victime de cet
espionnage ne le devine pas et ne comprenne pas que ce merveilleux
accord d'ides dont on se vante, que cette intuition
extraordinaire ne sont que le rsultat de savantes prparations:
qu'on me rapporte que vous avez ce matin exprim l'opinion que le
foie de veau aux carottes tait une bonne chose, et je n'aurai pas
grand mrite  vous dire ce soir que je suppose que vous aimez le
veau aux carottes.

Ils se mirent  rire en se regardant d'un air goguenard.

Si Perrine avait eu besoin d'une cl pour deviner les noms qu'ils
ne prononaient pas, ce mot je suppose la lui et mise aux
mains; mais tout de suite elle avait compris que le on qui
organisait l'espionnage tait Talouel, et celui qui le subissait
M. Vulfran.

Enfin quel plaisir peut-il trouver  toutes ces histoires?
demanda Mombleux.

-- Comment, quel plaisir! On est envieux ou on ne l'est pas; de
mme on est ou l'on n'est pas ambitieux. Eh bien, il se rencontre
qu'on est envieux et encore plus ambitieux. Parti de rien, c'est-
-dire d'ouvrier, on est devenu le second dans une maison qui, 
la tte de l'industrie franaise, fait plus de douze millions de
bnfices par an, et l'ambition vous est venue de passer du second
rang au premier; est-ce que cela ne s'est pas dj produit, et
n'a-t-on pas vu de simples commis remplacer des fondateurs de
maisons considrables? Quand on a vu que les circonstances, les
malheurs de famille, la maladie, pouvaient un jour ou l'autre
mettre le chef dans l'impossibilit de continuer  la diriger, on
s'est arrang pour se rendre indispensable, et s'imposer comme le
seul qui ft de taille  porter ce fardeau crasant. La meilleure
mthode pour en arriver l n'tait-elle pas de faire la conqute
de celui qu'on esprait remplacer, en lui prouvant du matin au
soir qu'on tait d'une capacit, d'une force d'intelligence, d'une
aptitude aux affaires au del de l'ordinaire? De l le besoin de
savoir  l'avance ce qu'a dit le chef, ce qu'il a fait, ce qu'il
pense, de manire  tre toujours en accord parfait avec lui, et
mme de paratre le devancer; si bien que quand on dit: Je
suppose que vous voudriez bien manger du veau aux carottes, la
rponse oblige soit: Parfaitement.

De nouveau ils se mirent  rire, et pendant que Znobie changeait
les assiettes pour le dessert ils gardrent un silence prudent;
mais lorsqu'elle fut sortie, ils reprirent leur entretien comme
s'ils n'admettaient pas que cette petite qui mangeait
silencieusement dans son coin pt en deviner les dessous qu'ils
brouillaient  dessein.

Et si le disparu reparaissait? dit Mombleux.

-- C'est ce que tout le monde doit souhaiter. Mais s'il ne
reparat pas, c'est qu'il a de bonnes raisons pour a, comme
d'tre mort probablement.

-- C'est gal, une pareille ambition chez ce bonhomme est raide
tout de mme, quand on sait ce qu'il est, et aussi ce qu'est la
maison qu'il voudrait faire sienne.

-- Si l'ambitieux se rendait un juste compte de la distance qui le
spare du but vis, le plus souvent il ne se mettrait pas en
route. En tout cas, ne vous trompez pas sur notre bonhomme, qui
est beaucoup plus fort que vous ne croyez, si l'on compare son
point de dpart  son point d'arrive.

-- Ce n'est pas lui qui a amen la disparition de celui dont il
compte prendre la place.

-- Qui sait s'il n'a pas contribu  provoquer cette disparition
ou  la faire durer?

-- Vous croyez?

-- Nous n'tions ici ni l'un ni l'autre  ce moment, nous ne
pouvons donc pas savoir ce qui s'est pass; mais tant donn le
caractre du personnage, il est vraisemblable d'admettre qu'un
vnement de cette gravit n'a pas d se produire sans qu'il ait
travaill  envenimer les choses de faon  les incliner du ct
de son intrt.

-- Je n'avais pas pens  cela, tiens, tiens!

-- Pensez-y, et rendez-vous compte du rle, je ne dis pas qu'il a
jou, mais qu'il a pu jouer en voyant l'importance que cette
disparition lui permettait de prendre.

-- Il est certain qu' ce moment il pouvait ne pas prvoir que
d'autres hriteraient de la place du disparu; mais maintenant que
cette place est occupe, quelles esprances peut-il garder?

-- Quand ce ne serait que celle que cette occupation n'est pas
aussi solide qu'elle en a l'air. Et de fait est-elle si solide que
a?

-- Vous croyez...

-- J'ai cru en arrivant ici qu'elle l'tait; mais depuis j'ai vu
par bien des petites choses, que vous avez pu remarquer vous-mme,
qu'il se fait un travail souterrain  propos de tout, comme 
propos de rien, qu'on devine, plutt qu'on ne le suit, dont le but
certainement est de rendre cette occupation intolrable. Y
parviendra-t-on? D'un ct arrivera-t-on  leur rendre la vie
tellement insupportable qu'ils prfrent, de guerre lasse, se
retirer? De l'autre trouvera-t-on moyen de les faire renvoyer? Je
n'en sais rien.

-- Renvoyer! Vous n'y pensez pas.

-- videmment s'ils ne donnent pas prise  des attaques srieuses,
ce sera impossible. Mais si dans la confiance que leur inspire
leur situation ils ne se gardent pas; s'ils ne se tiennent pas
toujours sur la dfensive; s'ils commettent des fautes, et qui
n'en commet pas? alors surtout qu'on est tout-puissant et qu'on a
lieu de croire l'avenir assur, je ne dis pas que nous
n'assisterons pas  des rvolutions intressantes.

-- Pas intressantes pour moi les rvolutions, vous savez.

-- Je ne crois pas que j'aurais plus que vous  y gagner; mais que
pouvons-nous contre leur marche? Prendre parti pour celui-ci?
Prendre parti pour celui-l? Ma foi non. D'autant mieux qu'en
ralit mes sympathies sont pour celui dont on vise l'hritage, en
escomptant une maladie qui doit, semble-t-il aux uns et aux
autres, le faire disparatre bientt; ce qui, pour moi, n'est pas
du tout prouv.

-- Ni pour moi.

-- D'ailleurs on ne m'a jamais demand nettement mon concours, et
je ne suis pas homme  l'offrir.

-- Ni moi non plus.

-- Je m'en tiens au rle de spectateur, et quand je vois un des
personnages de la pice qui se joue sous nos yeux entreprendre une
lutte qui semble impossible aussi bien que folle, n'ayant pour lui
que son audace, son nergie...

-- Sa canaillerie.

-- Si vous voulez je le dirai avec vous, cela m'intresse, bien
que je n'ignore pas que dans cette lutte des coups seront donns
qui pourront m'atteindre. Voil pourquoi j'tudie ce personnage,
qui n'a pas que des cts tragiques, mais qui en a aussi de
comiques, comme il convient d'ailleurs dans un drame bien fait.

-- Moi je ne le trouve pas comique du tout.

-- Comment, vous ne trouvez pas personnage comique un homme qui 
vingt ans savait  peine lire et signer son nom, et qui a assez
courageusement travaill pour acqurir une calligraphie et une
orthographe impeccables, qui lui permettent de reprendre tout le
monde ni plus ni moins qu'un matre d'cole?

-- Ma foi, je trouve a remarquable.

-- Moi aussi je trouve a remarquable, mais le comique c'est que
l'ducation n'a pas march paralllement avec cette instruction
primaire, que le bonhomme s'imagine tre tout dans le monde, si
bien que malgr sa belle criture et son orthographe froce, je ne
peux pas m'empcher de rire quand je l'entends faire usage de son
langage distingu dans lequel les haricots sont des flageolets
et les citrouilles des potirons; nous nous contentons de soupe,
lui ne mange que du potage; quand je veux savoir si vous avez
t vous promener, je vous demande: Avez-vous t vous promener?
lui vous dit: Alltes-vous  la promenade? Qu'prouvtes-vous?
Nous voyagemes. Et quand je vois qu'avec ces beaux mots il se
croit suprieur  tout le monde, je me dis que s'il devient matre
des usines qu'il convoite, ce qui est possible, snateur,
administrateur de grandes compagnies, il voudra sans doute se fait
nommer de l'Acadmie franaise, et ne comprendra pas qu'on ne
l'accueille point.

 ce moment Rosalie entra dans la salle et demanda  Perrine si
elle ne voulait pas faire une course dans le village. Comment
refuser? Il y avait longtemps dj qu'elle avait fini de dner, et
rester  sa place et pu veiller des suppositions qu'elle devait
viter de faire natre, si elle voulait qu'on continut de parler
librement devant elle.

La soire tant douce et les gens restant assis dans la rue en
bavardant de porte en porte, Rosalie aurait voulu flner et
transformer sa course en promenade; mais Perrine ne se prta pas 
cette fantaisie, elle prtexta la fatigue pour rentrer.

En ralit ce qu'elle voulait c'tait rflchir, non dormir, et
dans la tranquillit de sa petite chambre, la porte close, se
rendre compte de sa situation, et de la conduite qu'elle allait
avoir  tenir.

Dj pendant la soire o elle avait entendu ses camarades de
chambre parler de Talouel, elle avait pu se le reprsenter comme
un homme redoutable; depuis, quand il s'tait adress  elle pour
qu'elle lui dt toute la vrit sur les btises de Fabry. en
ajoutant qu'il tait le matre et qu'en cette qualit il devait
tout savoir, elle avait vu comment cet homme redoutable
tablissait sa puissance, et quels moyens il employait; cependant
tout cela n'tait rien  ct de ce que rvlait l'entretien
qu'elle venait d'entendre.

Qu'il voult avoir l'autorit d'un tyran  ct, au-dessus mme de
M. Vulfran, cela elle le savait; mais qu'il esprt remplacer un
jour le tout-puissant matre des usines de Maraucourt, et que
depuis longtemps il travaillt dans ce but, cela elle ne l'avait
pas imagin.

Et pourtant c'tait ce qui rsultait de la conversation de
l'ingnieur et de Mombleux, en situation de savoir mieux que
personne ce qui se passait, de juger les choses et les hommes et
d'en parler.

Ainsi le _on_ qu'ils n'avaient pas autrement dsign, devait
s'arranger pour remplacer par un autre l'espion qu'il venait de
perdre; mais cet autre c'tait elle-mme qui prenait la place de
Guillaume.

Comment allait-elle se dfendre?

Sa situation n'tait-elle pas effrayante? Et elle n'tait qu'une
enfant, sans exprience, comme sans appui.

Cette question elle se l'tait dj pose, mais non dans les mmes
conditions que maintenant.

Et assise sur son lit, car il lui tait impossible de rester
couche, tant son angoisse tait nervante, elle se rptait mot 
mot ce qu'elle avait entendu:

Qui sait s'il n'a pas contribu  provoquer l'absence du disparu,
et  la faire durer.

-- La place qu'ont prise ceux qui doivent remplacer ce disparu,
est-elle aussi solidement occupe qu'on croit, et ne se fait-il
pas un travail souterrain pour les obliger  l'abandonner, soit en
les forant  se retirer, soit en les faisant renvoyer?

S'il avait cette puissance de faire renvoyer ceux qui semblaient
dsigns pour remplacer le matre, que ne pourrait-il pas contre
elle qui n'tait rien, si elle essayait de lui rsister, et se
refusait  devenir l'espionne qu'il voulait qu'elle ft!

Comment ne donnerait-elle pas barre sur elle?

Elle passa une partie de la nuit  agiter ces questions, mais
quand  la fin la fatigue la coucha sur son oreiller, elle n'en
avait vu que les difficults sans leur trouver une seule rponse
rassurante.


XXX

La premire occupation de M. Vulfran en arrivant le matin  ses
bureaux tait d'ouvrir son courrier, qu'un garon allait chercher
 la poste et dposait sur la table en deux tas, celui de la
France et celui de l'tranger. Autrefois il dcachetait lui-mme
toute sa correspondance franaise, et dictait  un employ les
annotations que chaque lettre comportait, pour les rponses 
faire ou les ordres  donner; mais depuis qu'il tait aveugle il
se faisait assister dans ce travail par ses neveux et par Talouel,
qui lisaient les lettres  haute voix, et les annotaient; pour les
lettres trangres, depuis la maladie de Bendit, aprs les avoir
ouvertes on les transmettait  Fabry si elles taient anglaises,
allemandes  Mombleux.

Le matin qui suivit l'entretien entre Fabry et Mombleux qui avait
mu Perrine si violemment, M. Vulfran, Thodore, Casimir et
Talouel taient occups  ce travail de la correspondance, quand
Thodore, qui ouvrait les lettres trangres, en annonant le lieu
d'o elles taient crites, dit:

Une lettre de Dakka, 29 mai.

-- En franais? demanda M. Vulfran.

-- Non, en anglais.

-- La signature?

-- Pas trs lisible, quelque chose comme Feldes, Faldes, Fildes,
prcd d'un mot que je ne peux pas lire; quatre pages; votre nom
revient plusieurs fois;  transmettre  M. Fabry, n'est-ce pas?

-- Non; me la donner.

En mme temps Thodore et Talouel regardrent M. Vulfran, mais en
voyant qu'ils avaient l'un et l'autre surpris le mouvement qui
venait de leur chapper, et trahissait une mme curiosit, ils
prirent un air indiffrent.

Je mets la lettre sur votre table, dit Thodore.

-- Non, donne-la moi.

Bientt le travail prit fin, et le commis se retira en emportant
la correspondance annote; Thodore et Talouel voulurent alors
demander  M. Vulfran ses instructions sur plusieurs sujets, mais
il les renvoya, et aussitt qu'ils furent partis il sonna Perrine.

Instantanment elle arriva.

Qu'est-ce que c'est que cette lettre? demanda M. Vulfran.

Elle prit la lettre qu'il lui tendait et jeta les yeux dessus;
s'il avait pu la voir, il aurait constat qu'elle plissait et que
ses mains tremblaient.

C'est une lettre en anglais date de Dakka du 29 mai.

-- La signature? Elle la retourna:

Le pre Fildes.

-- Tu en es certaine?

-- Oui, monsieur, le pre Fildes.

-- Que dit-elle?

-- Voulez-vous me permettre d'en lire quelques lignes avant de
rpondre?

-- Sans doute, mais vite.

Elle et voulu obir  cet ordre, cependant son motion, au lieu
de se calmer, s'tait accrue, les mots dansaient devant ses yeux
troubles.

Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente.

-- Monsieur, cela est difficile  lire, et difficile aussi 
comprendre: les phrases sont longues.

-- Ne traduis pas, analyse simplement; de quoi s'agit-il?

Un certain temps s'coula encore avant qu'elle rpondt; enfin
elle dit:

Le pre Fildes explique que le pre Leclerc  qui vous aviez
crit est mort, et que lui-mme, charg par le pre Leclerc de
vous rpondre, en a t empch par une absence, et aussi par la
difficult de runir les renseignements que vous demandez; il
s'excuse de vous crire en anglais, mais il ne possde
qu'imparfaitement votre belle langue.

-- Ces renseignements! s'cria M. Vulfran.

-- Mais, monsieur, je n'en suis pas encore l.

Bien que cette rponse et t faite sur le ton d'une extrme
douceur, il sentit qu'il ne gagnerait rien  la bousculer.

Tu as raison, dit-il, ce n'est pas une lettre franaise que tu
lis; il faut que tu la comprennes avant de me l'expliquer. Voil
ce que tu vas faire: tu vas prendre cette lettre et aller dans le
bureau de Bendit, o tu la traduiras aussi fidlement que
possible, en crivant ta traduction que tu me liras... Ne perds
pas une minute. J'ai hte, tu le vois, de savoir ce qu'elle
contient.

Elle s'loignait, il la retint:

coute bien. Il s'agit, dans cette lettre, d'affaires
personnelles qui ne doivent tre connues de personne; tu entends,
de personne; quoi qu'on te demande, s'il se trouve quelqu'un qui
ose t'interroger, tu ne dois donc rien dire, mais mme ne laisser
rien deviner. Tu vois la confiance que je mets en toi; je compte
que tu t'en montreras digne; si tu me sers fidlement, sois
certaine que tu t'en trouveras bien.

-- Je vous promets, monsieur, de tout faire pour mriter cette
confiance.

-- Va vite et fais vite.

Malgr cette recommandation, elle ne se mit pas tout de suite 
crire sa traduction, mais elle lut la lettre d'un bout  l'autre,
la relut, et ce fut seulement aprs cela qu'elle prit une grande
feuille de papier et commena.

Dakka, 29 mai.

Trs honor monsieur,

J'ai le vif chagrin de vous apprendre que nous avons eu la
douleur de perdre notre rvrend pre Leclerc  qui vous aviez
bien voulu demander certains renseignements, auxquels vous
paraissez attacher une importance qui me dcide  vous rpondre 
sa place, en m'excusant de n'avoir pas pu le faire plus tt,
empch que j'ai t par des voyages dans l'intrieur, et retard
d'autre part par les difficults, qu'aprs plus de douze ans
couls, j'ai prouves  runir ces renseignements d'une faon un
peu prcise; je fais donc appel  toute votre bienveillance pour
qu'elle me pardonne ce retard involontaire, et aussi de vous
crire en anglais; la connaissance imparfaite de votre belle
langue en est seule la cause.

Aprs avoir crit cette phrase qui tait vritablement longue,
comme elle l'avait dit  M. Vulfran, et qui par cela seul
prsentait de relles difficults pour tre mise au net, elle
s'arrta pour la relire et la corriger. Elle s'y appliquait de
toutes les forces de son attention quand la porte de son bureau,
qu'elle avait ferme, s'ouvrit devant Thodore Paindavoine qui
entra et lui demanda un dictionnaire anglais-franais.

Justement elle avait ce dictionnaire ouvert devant elle; elle le
ferma et le tendit  Thodore.

Ne vous en serviez-vous pas? dit celui-ci en venant prs d'elle.

-- Oui, mais je peux m'en passer.

-- Comment cela?

-- J'en ai plus besoin pour l'orthographe des mots franais que
pour le sens des mots anglais, un dictionnaire franais le
remplacera trs bien.

Elle le sentait sur son dos, et bien qu'elle ne pt pas voir ses
yeux n'osant pas se retourner, elle devinait qu'ils lisaient par-
dessus son paule.

C'est la lettre de Dakka que vous traduisez?

Elle fut surprise qu'il connt cette lettre qui devait rester si
rigoureusement secrte. Mais tout de suite elle rflchit que
c'tait peut-tre pour la connatre qu'il l'interrogeait, et cela
paraissait d'autant plus probable que le dictionnaire semblait
tre un prtexte: pourquoi aurait-il besoin d'un dictionnaire
anglais-franais puisqu'il ne savait pas un mot d'anglais?

Oui, monsieur, dit-elle.

-- Et cela va bien cette traduction?

Elle sentit qu'il se penchait sur elle, car il avait la vue basse;
alors vivement elle tourna son papier de faon  ce qu'il ne le
vit que de ct.

Oh! je vous en prie, ne lisez pas, cela ne va pas du tout, je
cherche, ... c'est un brouillon.

-- Cela ne fait rien.

-- Si, monsieur, cela fait beaucoup, j'aurais honte.

Il voulut prendre la feuille de papier, elle mit la main dessus;
si elle avait commenc  se dfendre par un moyen dtourn,
maintenant elle tait rsolue  faire tte, mme  l'un des chefs
de la maison.

Il avait jusque-l parl sur le ton de la plaisanterie, il
continua:

Donnez donc ce brouillon, est-ce que vous me croyez homme  faire
le matre d'cole avec une jolie jeune fille comme vous?

-- Non, monsieur, c'est impossible.

-- Allons donc.

-- Et il voulut le prendre en riant; mais elle rsista.

Non, monsieur, non, je ne vous le laisserai pas prendre.

-- C'est une plaisanterie.

-- Pas pour moi, rien n'est plus srieux: M. Vulfran m'a dfendu
de laisser voir cette lettre par personne, j'obis  M. Vulfran.

-- C'est moi qui l'ai ouverte.

-- La lettre en anglais n'est pas la traduction.

-- Mon oncle va me la montrer tout  l'heure cette fameuse
traduction.

-- Si monsieur votre oncle vous la montre, ce ne sera pas moi; il
m'a donn ses ordres, j'obis, pardonnez-le moi.

Il y avait tant de rsolution dans son accent et dans son attitude
que bien certainement pour avoir cette feuille de papier il
faudrait la lui prendre de force; et alors ne crierait-elle point?

Thodore n'osa pas aller jusque-la:

Je suis enchant de voir, dit-il, la fidlit que vous montrez
pour les ordres de mon oncle, mme dans les choses
insignifiantes.

Lorsqu'il eut referm la porte, Perrine voulut se remettre au
travail, mais elle tait si bouleverse que cela lui fut
impossible. Qu'allait-il advenir de cette rsistance, dont il se
disait enchant quand au contraire il en tait furieux? S'il
voulait la lui faire payer, comment lutterait-elle, misrable sans
dfense, contre un ennemi qui tait tout-puissant? Au premier coup
qu'il lui porterait, elle serait brise. Et alors il faudrait
qu'elle quittt cette maison, o elle n'aurait que pass.

 ce moment sa porte s'ouvrit de nouveau, doucement pousse, et
Talouel entra  pas glisss, les yeux fixs sur le pupitre o la
lettre et son commencement de traduction se trouvaient tals.

Eh bien, cette traduction de la lettre de Dakka, a marche-t-il?

-- Je ne fais que commencer.

-- M. Thodore t'a drange. Qu'est-ce qu'il voulait?

-- Un dictionnaire anglais-franais.

-- Pourquoi faire? il ne sait pas l'anglais.

-- Il ne me l'a pas dit.

-- Il ne t'a pas demand ce qu'il y a dans cette lettre?

-- Je n'en suis qu' la premire phrase.

-- Tu ne vas pas me faire croire que tu ne l'as pas lue.

-- Je ne l'ai pas encore traduite.

-- Tu ne l'as pas crite en franais, mais tu l'as lue.

Elle ne rpondit pas.

Je te demande si tu l'as lue; tu me rpondras peut-tre.

-- Je ne peux pas rpondre.

-- Parce que?

-- Parce que M. Vulfran m'a dfendu de parler de cette lettre.

-- Tu sais bien que M. Vulfran et moi nous ne faisons qu'un. Tous
les ordres que M. Vulfran donne ici passent par moi, toutes les
faveurs qu'il accorde passent par moi, je dois donc connatre ce
qui le concerne.

-- Mme ses affaires personnelles?

-- C'est donc d'affaires personnelles qu'il s'agit dans cette
lettre?

Elle comprit qu'elle s'tait laisse surprendre.

Je n'ai pas dit cela; mais je vous ai demand si, dans le cas
d'affaires personnelles, je devrais vous faire connatre le
contenu de cette lettre.

-- C'est surtout s'il s'agit d'affaires personnelles que je dois
les connatre, et cela dans l'intrt mme de M. Vulfran. Ne sais-
tu pas qu'il est devenu malade,  la suite de chagrins qui ont
failli le tuer? Que tout  coup il apprenne une nouvelle qui lui
apporte un nouveau chagrin ou lui cause une grande joie, et cette
nouvelle trop brusquement annonce, sans prparation, peut lui
tre mortelle. Voil pourquoi je dois savoir  l'avance ce qui le
touche, pour le prparer; ce qui n'aurait pas lieu, si tu lui
lisais ta traduction tout simplement.

Il avait dbit ce petit discours d'un ton doux, insinuant, qui ne
ressemblait en rien  ses manires ordinaires si raides et si
hargneuses.

Comme elle restait muette, le regardant avec une motion qui la
faisait toute ple, il continua:

J'espre que tu es assez intelligente pour comprendre ce que je
t'explique l, et aussi de quelle importance il est pour tous,
pour nous, pour le pays entier qui vit par M. Vulfran, pour toi-
mme qui viens de trouver auprs de lui une bonne place qui ne
peut que devenir meilleure avec le temps, que sa sant ne soit pas
branle par des coups violents auxquels elle ne rsisterait pas.
Il a l'air solide encore, mais il ne l'est pas autant qu'il le
parait; ses chagrins le minent, et d'autre part la perte de sa vue
le dsespre. Voil pourquoi nous devons tous ici travailler  lui
adoucir la vie, et moi le premier, puisque je suis celui en qui il
a mis sa confiance.

Perrine n'et rien su de Talouel, qu'elle se ft sans doute laiss
prendre  ces paroles habilement arranges pour la troubler et la
toucher; mais aprs ce qu'elle avait entendu, et des femmes de la
chambre qui  la vrit n'taient que de pauvres ouvrires, et de
Fabry et de Mombleux qui eux taient des hommes capables de savoir
les choses aussi bien que de juger les gens, elle ne pouvait pas
plus ajouter foi  la sincrit de ce discours, qu'avoir confiance
dans le dvouement du directeur: il voulait la faire parler, voil
tout, et pour en arriver l tous les moyens lui taient bons: le
mensonge, la tromperie, l'hypocrisie. Elle et pu avoir des doutes
 ce sujet, que la tentative de Thodore auprs d'elle devait
l'empcher de les admettre: pas plus que le neveu, le directeur
n'tait sincre, l'un et l'autre voulaient savoir ce que disait la
lettre de Dakka et ne voulaient que cela; c'tait donc contre eux
que M. Vulfran prenait ses prcautions quand il lui disait: S'il
se trouve quelqu'un qui ose t'interroger, tu dois non seulement ne
rien dire, mais mme ne laisser rien deviner; et c'tait 
M. Vulfran, qui certainement avait prvu ces tentatives,  lui
seul qu'elle devait obir, sans prendre autrement souci des
colres et des haines qu'elle allait accumuler contre elle.

Il tait debout devant elle, appuy sur son bureau, pench vers
elle, la tenant dans ses yeux, l'enveloppant, la dominant; elle
fit appel  tout son courage, et d'une voix un peu rauque qui
trahissait son motion, mais qui ne tremblait pas cependant, elle
dit:

M. Vulfran m'a dfendu de parler de cette lettre  personne.

Il se redressa furieux de cette rsistance, mais presque aussitt
se penchant de nouveau vers elle en se faisant caressant dans les
manires comme dans l'accent:

Justement je ne suis personne, puisque je suis son second, un
autre lui-mme.

Elle ne rpondit pas,

Tu es donc stupide? s'cria-t il d'une voix touffe.

-- Sans doute, je le suis.

-- Alors, tche de comprendre qu'il faut tre intelligent pour
occuper la place que M. Vulfran t'a donne auprs de lui, et que
puisque cette intelligence te manque, tu ne peux pas garder cette
place, et qu'au lieu de te soutenir comme je l'aurais voulu, mon
devoir est de te faire renvoyer. Comprends-tu cela?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien, rflchis-y, pense  ce qu'est ta situation
aujourd'hui, reprsente-toi ce qu'elle sera demain dans la rue, et
prends une rsolution que tu me feras connatre ce soir.

L-dessus, aprs avoir attendu un moment sans qu'elle faiblt, il
sortit  pas glisss comme il tait entr.


XXXI

Rflchis.

Elle et voulu rflchir; mais comment, alors que M. Vulfran
attendait?

Elle se remit donc  sa traduction, se disant que pendant qu'elle
travaillerait, son motion se calmerait peut-tre, et qu'alors
elle serait sans doute mieux en tat d'examiner sa situation et de
dcider ce qu'elle avait  faire.

La principale difficult que j'ai, comme je vous le dis,
rencontre dans mes recherches, a t celle du temps qui s'est
coul depuis le mariage de M. Edmond Paindavoine, votre cher
fils. Tout d'abord je vous avoue que, priv des lumires de notre
rvrend pre Leclerc qui avait bni cette union, j'ai t
compltement dsorient, et que j'ai du chercher de diffrents
cts avant de recueillir les lments d'une rponse qui pt vous
satisfaire.

De ces lments il rsulte que celle qui est devenue la femme de
M. Edmond Paindavoine tait une jeune personne doue de toute les
qualits: l'intelligence, la bont, la douceur, la tendresse de
l'me, la droiture du caractre, sans parler de ces charmes
personnels qui, pour tre phmres, n'en ont pas moins une
importance souvent dcisive pour ceux qui laissent leur coeur se
prendre par les vanits de ce monde.

Quatre fois elle recommena la traduction de cette phrase, la plus
entortille  coup sr de cette lettre, mais elle s'acharna  la
rendre avec toute l'exactitude qu'elle pouvait mettre dans ce
travail, et si elle n'arriva pas  se satisfaire elle-mme, au
moins eut-elle la conscience d'avoir fait ce qu'elle pouvait.

Le temps n'est plus o tout le savoir des femmes hindoues
consistait dans la science de l'tiquette, dans l'art de se lever
ou s'asseoir, et o toute instruction, en dehors de ces points
essentiels, tait considr comme une dchance; aujourd'hui un
grand nombre, mme parmi celles des hautes castes, ont l'esprit
cultiv et, se rappellent que dans l'Inde ancienne, l'tude tait
place sous l'invocation de la desse Sarasvati. Celle dont je
parle appartenait  cette catgorie, et son pre ainsi que sa
mre, qui taient de famille brahmane, c'est--dire deux fois ns,
selon l'expression hindoue, avaient eu le bonheur d'tre convertis
 notre sainte religion catholique, apostolique et romaine par
notre rvrend pre Leclerc pendant les premires annes de sa
mission. Par malheur pour la propagation de notre foi dans le
_Hind_ l'influence de la caste est toute-puissante, de sorte que
qui perd sa foi perd sa caste, c'est--dire son rang, ses
relations, sa vie sociale. Ce fut le cas de cette famille, qui par
cela seul qu'elle se faisait chrtienne, se faisait en quelque
sorte paria.

Il vous paratra donc tout naturel que, rejete du monde hindou,
elle se soit tourne du ct de la socit europenne, si bien
qu'une association d'affaires et d'amiti l'a unie  une famille
franaise pour la fondation et l'exploitation d'une fabrique
importante de mousseline sous la raison sociale Doressany (Hindou)
et Bercher (le Franais).

Ce fut dans la maison de Mme Bercher que M. Edmond Paindavoine
fit la connaissance de Mlle Marie Doressany et s'prit d'elle; ce
qui s'explique par cette raison principale qu'elle tait bien
rellement la jeune fille que je viens de vous dpeindre, tous les
tmoignages que j'ai runis concordent entre eux pour l'affirmer,
mais je ne peux pas en parler moi-mme, puisque je ne l'ai pas
connue et ne suis arriv  Dakka qu'aprs son dpart.

Pourquoi s'leva-t-il des empchements au mariage qu'ils
voulaient contracter? C'est une question que je n'ai pas 
traiter.

Quoi qu'il en ait t, le mariage fut clbr, et dans notre
chapelle le rvrend pre Leclerc donna la bndiction nuptiale ,
M. Edmond Paindavoine et  Mlle Marie Doressany; l'acte de ce
mariage est inscrit  sa date sur nos registres, et il pourra vous
en tre dlivr une copie si vous en faites la demande.

Pendant quatre ans M. Edmond Paindavoine vcut dans la maison des
parents de sa femme o une enfant, une petite fille, leur fut
accorde par le Seigneur Tout-Puissant. Les souvenirs qu'ont
gards d'eux ceux qui  Dakka les ont alors connus sont des
meilleurs, et les reprsentent comme le modle des poux, se
laissant peut-tre emporter par les plaisirs mondains, mais cela
n'tait-il pas de leur ge, et l'indulgence ne doit-elle pas tre
accorde  la jeunesse?

Longtemps prospre, la maison Doressany et Bercher prouva coup
sur coup des pertes considrables qui amenrent une ruine
complte: M. et Mme Doressany moururent en quelques mois
d'intervalle, la famille Bercher rentra en France, et M. Edmond
Paindavoine entreprit un voyage d'exploration en Dalhousie comme
collecteur de plantes et de curiosits de toutes sortes pour des
maisons anglaises: avec lui il avait emmen sa jeune femme et sa
petite fille alors ge de trois ans environ.

Depuis il n'est pas revenu  Dakka, mais j'ai su par un de ses
amis  qui il a crit plusieurs fois, et aussi par un de nos pres
qui tenait ces renseignements du rvrend pre Leclerc, rest en
correspondance avec Mme Edmond Paindavoine, qu'il a habit pendant
plusieurs annes la ville de Dehra, choisie par lui comme centre
d'exploration, sur la frontire thibtaine et dans l'Himalaya,
qui, dit cet ami, ont t fructueuses.

Je ne connais pas Dehra, mais nous avons une mission dans cette
ville, et si vous pensez que cela peut vous tre utile dans vos
recherches, je me ferai un plaisir de vous envoyer une lettre pour
un de nos pres dont le concours pourrait peut-tre les
faciliter.

Enfin elle tait termine, la terrible lettre, et tout de suite
aprs le dernier mot crit, sons mme traduire la formule de
politesse de la fin, elle ramassa les feuillets et se rendit
vivement auprs de M. Vulfran, qu'elle trouva marchant d'un bout 
l'autre de son cabinet en comptant les pas, autant pour ne pas
aller donner contre la muraille que pour tromper son impatience.

Tu as t bien lente, dit-il.

-- La lettre est longue et difficile.

-- N'as-tu pas t drange aussi? J'ai entendu la porte de ton
bureau s'ouvrir et se fermer deux fois.

Puisqu'il l'interrogeait, elle crut qu'elle devait rpondre
sincrement: peut-tre tait-ce la seule solution honnte et juste
aux questions qu'elle avait agites sans leur trouver de rponses
satisfaisantes:

M. Thodore et M. Talouel sont venus dans mon bureau.

-- Ah!

Il parut vouloir s'engager sur ce point, mais s'arrtant, il
reprit:

La lettre d'abord; nous verrons cela ensuite; assieds-toi prs de
moi; et lis lentement, distinctement, sans hausser la voix,

Elle fit sa lecture comme il lui tait command, et d'une voix
plutt faible que forte.

De temps en temps M. Vulfran l'interrompit, mais sans s'adresser 
elle, en suivant sa pense:

... Modle des poux,

... Plaisirs mondains,

... Maisons anglaises, quelles maisons?

... Un de ses amis; quel ami?

... De quelle poque datent ces renseignements?

Et quand elle fut arrive  la fin de la lettre, rsumant ses
impressions, il dit;

Des phrases. Pas un nom. Pas une date. Que ces gens-l ont donc
l'esprit vague!

Comme ces observations ne lui taient pas faites directement,
Perrine n'avait garde de rpondre; alors un silence s'tablit que
M. Vulfran ne rompit qu'aprs un temps de rflexion assez long:

Peux-tu traduire du franais en anglais comme tu viens de
traduire de l'anglais en franais?

-- Si ce ne sont pas des phrases trop difficiles, oui.

-- Une dpche?

-- Oui, je crois.

-- Eh bien, assieds-toi  la petite table et cris.

Il dicta:

Pre Fildes

Mission

Dakka.

Remerciements pour lettre.

Prire envoyer par dpche, rponse paye vingt mots, nom de
l'ami qui a reu nouvelles, dernire date de celles-ci. Envoyer
aussi nom du pre de Dehra. Lui crire pour le prvenir que je
m'adresse  lui directement.

Paindavoine.

Traduis cela en anglais, et fais plutt plus court que plus long;
 1 fr 60 le mot, il ne faut pas les prodiguer; cris trs
lisiblement.

La traduction fut assez vivement acheve et elle la lut  haute
voix.

Combien de mots? demanda-t-il.

-- En anglais quarante-cinq,

Alors il calcula tout haut:

Cela fait 72 francs pour la dpche, 32 pour la rponse; 104
francs en tout que je vais te donner; tu la porteras toi-mme au
tlgraphe et la liras  la receveuse, pour qu'elle ne commette
pas d'erreur.

En traversant la vranda elle y trouva Talouel qui, les mains dans
les poches, se promenait l, de manire  surveiller tout ce qui
se passait dans les cours aussi bien que dans les bureaux.

O vas-tu? demanda-t-il.

-- Au tlgraphe porter une dpche.

Elle la tenait d'une main et l'argent de l'autre; il la lui prit
en la tirant si fort que si elle ne l'avait pas lche, il
l'aurait dchire, et tout de suite il l'ouvrit. Mais en voyant
qu'elle tait en anglais, il eut un mouvement de colre.

Tu sais que tu as  me parler tantt, dit-il.

-- Oui, monsieur.

Ce fut seulement  trois heures qu'elle revit M. Vulfran, quand il
la sonna pour partir. Plus d'une fois elle s'tait demande qui
remplacerait Guillaume; sa surprise fut grande quand M. Vulfran
lui dit de prendre place  ses cts, aprs avoir renvoy le
cocher qui avait amen Coco.

Puisque tu as bien conduit hier, il n'y a pas de raisons pour que
tu ne conduises pas bien aujourd'hui. D'ailleurs nous avons 
parler, et il vaut mieux pour cela que nous soyons seuls.

Ce fut seulement aprs tre sortis du village o sur leur passage
se manifesta la mme curiosit que la veille, et quand ils
roulrent doucement  travers les prairies o la fenaison tait
dans son plein, que M. Vulfran, jusque-l silencieux, prit la
parole, au grand moi de Perrine qui et bien voulu retarder
encore le moment de cette explication si grosse de dangers pour
elle, semblait-il.

Tu m'as dit que M. Thodore et M. Talouel taient venus dans ton
bureau.

-- Oui, monsieur.

-- Que te voulaient-ils?

Elle hsita, le coeur serr.

Pourquoi hsites-tu? Ne dois-tu pas tout me dire?

-- Oui, monsieur, je le dois, mais cela n'empche pas que
j'hsite.

-- On ne doit jamais hsiter  faire son devoir; si tu crois que
tu dois te taire, tais-toi; si tu crois que tu dois rpondre  ma
question, car je te questionne, rponds.

-- Je crois que je dois rpondre.

-- Je t'coute.

Elle raconta exactement ce qui s'tait pass entre Thodore et
elle, sans un mot de plus, sans un de moins.

C'est bien tout? demanda M. Vulfran lorsqu'elle fut arrive au
bout.

-- Oui, monsieur, tout.

-- Et Talouel?

Elle recommena pour le directeur ce qu'elle avait fait pour le
neveu, aussi fidlement, en arrangeant seulement un peu ce qui
avait rapport  la maladie de M. Vulfran, de faon  ne pas
rpter qu'une mauvaise nouvelle trop brusquement annonce, sans
prparation pouvait le tuer. Puis, aprs la premire tentative de
Talouel, elle dit ce qui s'tait pass pour la dpche, sans
cacher le rendez-vous qui lui tait assign  la fin de la
journe.

Tout  son rcit, elle avait laiss Coco prendre le pas, et le
vieux cheval, abusant de cette libert, se dandinait
tranquillement, humant la bonne odeur du foin sch que la brise
tide lui soufflait aux naseaux, en mme temps qu'elle apportait
les coups de marteau du battement des faux qui lui rappelaient les
premires annes de sa vie, quand, n'ayant pas encore travaill,
il galopait  travers les prairies avec les juments et ses
camarades les poulains, sans se douter alors qu'ils auraient 
traner un jour des voitures sur les routes poussireuses, 
peiner,  souffrir les coups de fouet et les brutalits.

Quand elle se tut, M. Vulfran resta assez longtemps silencieux, et
comme elle pouvait l'examiner sans qu'il st qu'elle tenait les
yeux attachs sur lui, elle vit que son visage trahissait une
proccupation douloureuse faite, semblait-il, d'autant de
mcontentement que de tristesse; enfin, il dit:

Avant tout, je dois te rassurer; sois certaine qu'il ne
t'arrivera rien de mal pour tes paroles qui ne seront pas
rptes, et que si jamais quelqu'un voulait se venger de la
rsistance que tu as honntement oppose  ces tentatives, je
saurais te dfendre. Au reste, je suis responsable de ce qui
arrive. Je les pressentais ces tentatives quand je t'ai recommand
de ne pas parler de cette lettre qui devait veiller certaines
curiosits, et, ds lors, je n'aurais pas d t'y exposer. 
l'avenir, il n'en sera plus ainsi.  partir de demain, tu
abandonneras le bureau de Bendit, o l'on peut aller te trouver,
et tu occuperas dans mon cabinet, la petite table sur laquelle tu
as crit ce matin la dpche; devant moi on ne te questionnera
pas, je pense. Mais comme on pourrait le tenter en dehors des
bureaux, chez Franoise,  partir de ce soir, tu auras une chambre
au chteau et tu mangeras avec moi. Je prvois que je vais
entretenir avec les Indes un change de lettres et de dpches que
tu seras seule  connatre. Il faut que je prenne mes prcautions
pour qu'on ne cherche pas  t'arracher de force, ou  te tirer
adroitement des renseignements qui doivent rester secrets. Prs de
moi, tu seras dfendue. De plus, ce sera ma rponse  ceux qui ont
voulu te faire parler, aussi bien que ce sera un avertissement 
ceux qui voudraient le tenter encore. Enfin, ce sera une
rcompense pour toi.

Perrine, qui avait commenc par trembler, s'tait bien vite
rassure; maintenant, elle tait si violemment secoue par la joie
qu'elle ne trouva pas un mot  rpondre.

Ma confiance en toi m'est venue du courage que tu as montr dans
la lutte contre la misre; quand on est brave comme tu l'as t,
on est honnte; tu viens de me prouver que je ne me suis pas
tromp, et que je peux me fier  toi, comme si je te connaissais
depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as d entendre parler de
moi avec envie: tre  la place de M. Vulfran, tre M. Vulfran,
quel bonheur! La vrit est que la vie m'est dure, trs dure, plus
pnible, plus difficile que pour le plus misrable de mes
ouvriers. Qu'est la fortune sans la sant qui permet d'en jouir?
le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes paules
m'crase. Tous les matins, je me dis que sept mille ouvriers
vivent par moi, vivent de moi, pour qui je dois penser,
travailler, et que si je leur manquais ce serait un dsastre, pour
tous la misre, pour un grand nombre la faim, la mort peut-tre.
Il faut que je marche pour eux, pour l'honneur de cette maison que
j'ai cre, qui est ma joie, ma gloire, -- et je suis aveugle!

Une pause s'tablit et l'pret de cette plainte emplit de larmes
les yeux de Perrine; mais bientt M. Vulfran reprit:

Tu devais savoir par les conversations du village, et tu sais par
la lettre que tu as traduite, que j'ai un fils; mais entre ce fils
et moi, il y a eu, pour toutes sortes de raisons dont je ne veux
pas parler, des dissentiments graves qui nous ont spars et qui,
aprs son mariage conclu malgr mon opposition, ont amen une
rupture complte, mais n'ont pas teint mon affection pour lui,
car je l'aime, aprs tant d'annes d'absence, comme s'il tait
encore l'enfant que j'ai lev, et quand je pense  lui, c'est--
dire le jour et la nuit si longs pour moi, c'est le petit enfant
que je vois de mes yeux sans regard.  son pre, mon fils a
prfr la femme qu'il aimait et qu'il avait pouse par un
mariage nul. Au lieu de revenir prs de moi, il a accept de vivre
prs d'elle, parce que je ne pouvais ni ne devais la recevoir.
J'ai espr qu'il cderait; il a d croire que je cderais moi-
mme. Mais nous avons le mme caractre: nous n'avons cd ni l'un
ni l'autre Je n'ai plus eu de ses nouvelles. Aprs ma maladie
qu'il a certainement connue, car j'ai tout lieu de penser qu'on le
tenait au courant de ce qui se passe ici, j'ai cru qu'il
reviendrait. Il n'est pas revenu, retenu videmment par cette
femme maudite qui, non contente de me l'avoir pris, me le garde,
la misrable!...

Perrine coutait, suspendue aux lvres de M. Vulfran, ne respirant
pas;  ce mot, elle interrompit:

La lettre du pre Fildes dit: Une jeune personne doue des plus
charmantes qualits: l'intelligence, la bont, la douceur, la
tendresse de l'me, la droiture du caractre, on ne parle pas
ainsi d'une misrable.

-- Ce que dit la lettre peut-il aller contre les faits? et le fait
capital qui m'a inspir contre elle l'exaspration et la haine,
c'est qu'elle me garde mon fils, au lieu de s'effacer comme il
convient  une crature de son espce, pour qu'il puisse retrouver
et reprendre ici la vie qui doit tre la sienne. Enfin par elle
nous sommes spars, et tu vois que, malgr les recherches que
j'ai fait entreprendre, je ne sais mme pas o il est; comme moi,
tu vois les difficults qui s'opposent  ces recherches. Ce qui
complique ces difficults, c'est une situation particulire que je
dois t'expliquer, bien qu'elle soit sans doute peu claire pour une
enfant de ton ge; mais, enfin, il faut que tu t'en rendes  peu
prs compte, puisque par la confiance que je mets en toi, tu vas
m'aider dans ma tche. La longue absence, la disparition de mon
fils, notre rupture, le long temps qui s'est coul depuis les
dernires nouvelles qu'on a reues de lui, ont fatalement veill
certaines esprances. Si mon fils n'tait plus l pour prendre ma
place quand je serai tout  fait incapable d'en porter les
charges, et pour hriter de ma fortune quand je mourrai, qui
occuperait cette place?  qui cette fortune reviendrait-elle?
Comprends-tu les esprances embusques derrire ces questions?

--  peu prs, monsieur.

-- Cela suffit, et mme j'aime autant que tu ne les comprennes pas
tout  fait. Il y a donc prs de moi, parmi ceux qui devraient me
soutenir et m'aider, des personnes qui ont intrt  ce que mon
fils ne revienne pas, et qui par cela seul que cet intrt trouble
leur esprit, peuvent s'imaginer qu'il est mort. Mort, mon fils!
Est-ce que cela est possible! Est-ce que Dieu m'aurait frapp d'un
si effroyable malheur! Eux peuvent le croire, moi je ne peux pas.
Que ferais-je en ce monde si Edmond tait mort? C'est la loi de la
nature que les enfants perdent leurs parents, non que les parents
perdent leurs enfants. Enfin, j'ai cent raisons meilleures les
unes que les autres qui prouvent l'insanit de ces esprances. Si
Edmond avait pri dans un accident, je l'aurais su; sa femme et
t la premire  m'en avertir. Donc Edmond n'est pas, ne peut pas
tre mort; je serais un pre sans foi d'admettre le contraire.

Perrine ne tenait plus ses yeux attachs sur M. Vulfran, mais elle
les avait dtourns pour cacher son visage, comme s'il pouvait le
voir.

Les autres qui n'ont pas cette foi, peuvent croire  cette mort,
et cela explique leur curiosit en mme temps que les prcautions
que je prends pour que tout ce qui se rapporte  mes recherches
reste secret. Je te le dis franchement. D'abord pour que tu voies
la tche  laquelle je t'associe: rendre un fils  son pre; et je
suis certain que tu as assez de coeur pour t'y employer
fidlement. Et puis je t'en parle encore, parce que 'a toujours
t ma rgle de vie d'aller droit  mon but, en disant franchement
o je vais; quelquefois les malins n'ont pas voulu me croire et
ont suppos que je jouais au fin; ils en ont toujours t punis.
On a dj tent de te circonvenir; on le tentera encore, cela est
probable, et de diffrents cts; te voil prvenue, c'est tout ce
que je devais faire.

Ils taient arrivs en vue des chemines de l'usine de Hercheux,
de toutes la plus loigne de Maraucourt; encore quelques tours de
roues, ils entraient dans le village.

Perrine, bouleverse, frmissante, cherchait des paroles pour
rpondre et ne trouvait rien, l'esprit paralys par l'motion, la
gorge serre, les lvres sches:

Et moi, s'cria-t-elle enfin, je dois vous dire que je suis 
vous, monsieur, de tout coeur.


XXXII

Le soir, la tourne des usines acheve, au lieu de revenir aux
bureaux comme c'tait la coutume, M. Vulfran dit  Perrine de le
conduire directement au chteau; et pour la premire fois elle
franchit la magnifique grille dore, chef-d'oeuvre de serrurerie,
qu'un roi n'avait pu se donner  l'une des dernires expositions,
racontait-on, mais que le riche industriel n'avait pas trouve
trop chre pour sa maison de campagne.

Suis la grande alle circulaire, dit M. Vulfran.

Pour la premire fois aussi elle vit de prs les massifs de fleurs
que jusque-l elle n'avait aperus que de loin, formant des taches
rouges ou roses sur le velours fonc des gazons tondus ras.
Habitu  faire ce chemin, Coco le montait d'un pas tranquille et,
sans avoir besoin de le conduire, elle pouvait poser ses regards,
 droite et  gauche, sur les corbeilles, ou les plantes et les
arbustes que leur beaut rendait dignes d'tre isols en belle
vue; car, bien que leur matre ne put plus les admirer comme
nagure, rien n'avait t chang dans l'ordonnance des jardins,
aussi soigneusement entretenus, aussi dispendieusement orns qu'au
temps o, chaque matin et chaque soir, il les passait en revue
avec fiert.

De lui-mme, Coco s'arrta devant le large perron, o un vieux
domestique, prvenu par le coup de cloche du concierge, attendait.

Bastien, tu es l? demanda M. Vulfran sans descendre.

-- Oui, monsieur.

-- Tu vas conduire cette jeune personne  la chambre des
papillons, qui sera la sienne, et tu veilleras  ce qu'on lui
donne tout ce qui peut lui tre ncessaire pour sa toilette; tu
mettras son couvert vis--vis le mien; en passant, envoie-moi
Flix, qu'il me conduise aux bureaux.

Perrine se demandait si elle tait veille.

Nous dnerons  huit heures, dit M. Vulfran; jusque-l tu es
libre.

Elle descendit et suivit le vieux valet de chambre, marchant
blouie, comme si elle tait transporte dans un palais enchant.

Et rellement, le hall monumental, d'o partait un escalier
majestueux aux marches en marbre blanc, sur lesquelles un tapis
traait, un chemin rouge, n'avait-il pas quelque chose d'un
palais?  chaque palier, de belles fleurs taient groupes avec
des plantes  feuillage dans de vastes jardinires, et leur parfum
embaumait l'air renferm.

Bastien la conduisit au second tage, et, sans entrer, lui ouvrit
une porte:

Je vais vous envoyer la femme de chambre, dit-il en se retirant.

Aprs avoir travers une petite entre sombre, elle se trouva dans
une grande chambre trs claire. tendue d'toffe de couleur ivoire,
seme de papillons aux nuances vives qui voletaient lgrement;
les meubles taient en rable mouchet, et sur le tapis gris
s'enlevaient vigoureusement des gerbes de fleurs des champs:
pquerettes, coquelicots, bleuets, boutons d'or.

Que cela tait frais et joli!

Elle n'tait pas revenue de son merveillement, et s'amusait
encore  enfoncer son pied dans le tapis moelleux qui le
repoussait, quand la femme de chambre entra:

Bastien m'a dit de me mettre  la disposition de mademoiselle.

Une femme de chambre en toilette claire, coiffe d'un bonnet de
tulle, aux ordres de celle qui quelques jours avant couchait dans
une hutte, sur un lit de roseaux, au milieu d'un marais, avec les
rats et les grenouilles! il lui fallut un certain temps pour se
reconnatre.

Je vous remercie, dit-elle enfin, mais je n'ai besoin de rien...
il me semble.

-- Si mademoiselle veut bien, je vais toujours lui montrer son
appartement.

Ce qu'elle appelait montrer l'appartement, c'tait ouvrir les
portes d'une armoire  glace et d'un placard, ainsi que les
tiroirs d'une table de toilette, tout remplis de brosses, de
ciseaux; de savons et de flacons; cela fait, elle mit la main sur
un bouton pos dans la tenture:

Celui-ci, dit-elle, est pour la sonnerie d'appel; celui-l pour
l'clairage.

Instantanment la chambre, l'entre et le cabinet de toilette
s'clairrent d'une lumire blouissante qui, instantanment
aussi, s'teignit; et il sembla  Perrine qu'elle tait encore
dans les plaines des environs de Paris, quand l'orage l'avait
assaillie et que les clairs fulgurants du ciel entr'ouvert lui
montraient son chemin ou le noyaient d'ombre.

Quand mademoiselle aura besoin de moi, elle voudra bien me
sonner: un coup pour Bastien, deux coups pour moi.

Mais ce dont mademoiselle avait besoin, c'tait d'tre seule,
autant pour passer la visite de sa chambre que pour se ressaisir,
ayant t jete hors d'elle-mme par tout ce qui lui tait arriv
depuis le matin.

Que d'vnements, que de surprises en quelques heures, et qui lui
et dit le matin, quand, sous les menaces de Thodore et de
Talouel, elle se voyait en si grand danger, que le vent, au
contraire, allait si favorablement tourner pour elle! N'y avait-il
pas de quoi rire de penser que c'tait leur hostilit mme qui
faisait sa fortune?

Mais combien plus encore et-elle ri si elle avait pu voir la tte
du directeur en recevant M. Vulfran au bas de l'escalier des
bureaux.

Je suppose que cette jeune personne a fait quelque sottise? dit
Talouel.

-- Mais non.

-- Pourtant, vous vous faites ramener par Flix?

-- C'est qu'en passant je l'ai dpose au chteau, afin qu'elle
ait le temps de se prparer pour le dner.

-- Dner! Je suppose....

Il tait tellement suffoqu qu'il ne trouva pas tout de suite ce
qu'il devait supposer.

Je suppose, moi, dit M. Vulfran, que vous ne savez que supposer.

-- Je suppose que vous la faites dner avec vous.

-- Parfaitement. Depuis longtemps je voulais avoir prs de moi
quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidle, en qui je pourrais
avoir confiance. Justement cette petite fille me parait runir ces
qualits: intelligente elle l'est, j'en suis sr; discrte et
fidle, elle l'est aussi, j'en ai la preuve.

Cela fut dit sans appuyer, mais cependant de faon que Talouel ne
pt se mprendre sur le sens de ces paroles.

Je la prends donc; et comme je ne veux pas qu'elle reste expose
 certains dangers, -- non pour elle, car j'ai la certitude
qu'elle n'y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui
m'obligerait  me sparer de ces autres...

Il appuya sur ce mot:

... Quels qu'ils fussent, elle ne me quittera plus; ici elle
travaillera dans mon cabinet; pendant le jour elle m'accompagnera,
elle mangera  ma table, ce qui rendra moins tristes mes repas
qu'elle gayera de son babil, et elle habitera le chteau.

Talouel avait eu le temps de retrouver son calme, et comme il
n'tait ni dans son caractre, ni dans sa ligne de conduite de
faire formellement la plus lgre opposition aux ides du patron,
il dit:

Je suppose qu'elle vous donnera toutes les satisfactions, que
trs justement, il me semble, vous pouvez attendre d'elle.

-- Je le suppose aussi.

Pendant ce temps, Perrine, accoude au balcon de sa fentre,
rvait en regardant la vue qui se droulait devant elle: les
pelouses fleuries du jardin, les usines, le village avec ses
maisons et l'glise, les prairies, les entailles dont l'eau
argente miroitait sous les rayons obliques du soleil qui
s'abaissait, et vis--vis, de l'autre ct, le bouquet de bois o
elle s'tait assise, le jour de son arrive, et o dans la brise
du soir elle avait entendu passer la douce voix de sa mre qui
murmurait: Je te vois heureuse.

Elle avait pressenti l'avenir la chre maman, et les grandes
marguerites, traduisant l'oracle qu'elle leur dictait, avaient
aussi dit vrai: heureuse, elle commenait  l'tre; et si elle
n'avait pas encore russi tout a fait, ni mme beaucoup, au moins
devait-elle reconnatre qu'elle tait en passe de russir plus
qu'un peu; qu'elle ft patiente, qu'elle st attendre, et le reste
viendrait  son heure. Qui la pressait maintenant? Ni la misre,
ni le besoin dans ce chteau o elle tait entre si vite.

Quand le sifflet des usines annona la sortie, elle tait encore 
son balcon planant dans sa rverie, et ce furent ses coups
stridents qui la ramenrent de l'avenir dans la ralit prsente.
Alors du haut de l'observatoire d'o elle dominait les rues du
village et les routes blanches  travers les prairies vertes et
les champs jaunes, elle vit se rpandre la fourmilire noire des
ouvriers, qui grouillant d'abord en un gros amas compact, ne tarda
pas  se diviser en plusieurs courants,  se morceler  l'infini,
et  ne former bientt plus que des petits groupes qui eux-mmes
s'vanouirent promptement; la cloche du concierge sonna et la
voiture de M. Vulfran monta l'alle circulaire au pas tranquille
du vieux Coco.

Cependant elle ne quitta pas encore sa chambre, mais comme il le
lui avait recommand, elle fit sa toilette, en se livrant  une
vritable dbauche d'eau de Cologne aussi bien que de savon, --
d'un bon savon onctueux, mousseux, tout parfum de fines odeurs, -
- et ce fut seulement quand la pendule place sur sa chemine
sonna huit heures qu'elle descendit.

Elle se demandait comment elle trouverait la salle  manger, mais
elle n'eut pas  la chercher, un domestique en habit noir, qui se
tenait dans le hall, la conduisit. Presque aussitt M. Vulfran
entra; personne ne le conduisait; elle remarqua qu'il suivait un
chemin en coutil pos sur le tapis, ce qui permettait  ses pieds
de le guider et de remplacer ses yeux: une corbeille d'orchides,
au parfum suave, occupait le milieu de la table, couverte d'une
lourde argenterie cisele et de cristaux taills dont les facettes
refltaient les clairs de la lumire lectrique qui tombait du
lustre.

Un moment elle se tint debout derrire sa chaise, ne sachant trop
ce qu'elle devait faire; heureusement M. Vulfran lui vint en aide:

Assieds-toi.

Aussitt le service commena, et le domestique qui l'avait amene
posa une assiette de potage devant elle, tandis que Bastien en
apportait une autre  son matre, celle-l pleine jusqu'au bord.

Elle et dn seule avec M. Vulfran qu'elle se ft trouve  son
aise; mais sous les regards curieux, quoique dignes, des deux
valets de chambre qu'elle sentait ramasss sur elle, pour voir
sans doute comment mangeait une petite bte de son espce, elle se
sentait intimide, et cet examen n'tait pas sans la gner un peu
dans ses mouvements.

Cependant elle eut la chance de ne pas commettre de maladresse.

Depuis ma maladie, dit M. Vulfran, j'ai l'habitude de manger deux
soupes, ce qui est plus commode pour moi, mais tu n'es pas tenue,
toi, qui vois clair, d'en faire autant.

-- J'ai t si longtemps prive de soupe, que j'en mangerais bien
deux fois aussi.

Mais ce ne fut pas une assiette du mme potage qu'on leur servit,
ce fut une nouvelle soupe, aux choux celle-l, avec des carottes
et des pommes de terre, aussi simple que celle d'un paysan.

Au reste, le dner garda en tout, except pour le dessert, cette
simplicit, se composant d'un gigot avec des petits pois et d'une
salade; mais pour le dessert il comprenait quatre assiettes  pied
avec des gteaux et quatre compotiers chargs de fruits
admirables, dignes, par leur grosseur et leur beaut, des fleurs
du surtout.

Demain tu iras, si tu le veux, visiter les serres qui ont produit
ces fruits, dit M. Vulfran.

Elle avait commenc par se servir discrtement quelques cerises,
mais M. Vulfran voulut qu'elle prt aussi des abricots, des pches
et du raisin,

 ton ge, j'aurais mang tous les fruits qui sont sur la
table... si on me les avait offerts.

Alors Bastien, bien dispos par cette parole, voulut mettre sur
l'assiette de cette petite bte, comme il l'et fait pour un
singe savant, un abricot et une pche qu'il choisit avec la
comptence d'un connaisseur, quittant pour cela la place qu'il
occupait derrire la chaise de M. Vulfran.

Malgr les fruits, Perrine fut bien aise de voir le dner prendre
fin; plus l'preuve serait courte, mieux cela vaudrait: le
lendemain, la curiosit satisfaite des domestiques, la laisserait
tranquille sans doute.

Maintenant tu es libre jusqu' demain matin, dit M. Vulfran en se
levant de table, tu peux te promener dans le jardin au clair de la
lune, lire dans la bibliothque, ou emporter un livre dans ta
chambre.

Elle tait embarrasse, se demandant si elle ne devait pas
proposer  M. Vulfran de se tenir  sa disposition. Comme elle
restait hsitante, elle vit Bastien lui faire des signes
silencieux que tout d'abord elle ne comprit pas: de la main gauche
il paraissait tenir un livre qu'il feuilletait de la droite, puis,
s'interrompant, il montrait M. Vulfran en remuant les lvres avec
une physionomie anime. Tout  coup elle crut qu'il lui expliquait
qu'elle devait demander  M. Vulfran de lui faire la lecture; mais
comme elle avait dj eu cette ide, elle eut peur de traduire la
sienne plutt que celle de Bastien; cependant elle se risqua:

Mais n'avez-vous pas besoin de moi, monsieur? Ne voulez-vous pas
que je vous fasse la lecture?

Elle eut la satisfaction de voir Bastien l'applaudir par de grands
mouvements de tte: elle avait devin, c'tait bien cela qu'elle
devait dire.

Il convient que quand on travaille, on ait ses heures de libert,
rpondit M. Vulfran.

-- Je vous assure que je ne suis pas fatigue du tout.

-- Alors, dit-il, suis-moi dans mon cabinet.

C'tait une vaste pice sombre, qu'un vestibule sparait de la
salle  manger, et  laquelle conduisait un chemin en toile qui
permettait  M. Vulfran de marcher franchement, puisqu'il ne
pouvait s'garer et qu'il avait dans la tte comme dans les jambes
le juste sentiment des distances.

Perrine s'tait plus d'une fois demand  quoi M. Vulfran passait
son temps lorsqu'il tait seul, puisqu'il ne pouvait pas lire;
mais cette pice, lorsqu'il eut press un bouton d'clairage, ne
rpondit rien  cette question; pour meubles, une grande table
charge de papiers, des cartonniers, des siges, et c'tait tout;
devant une fentre un grand fauteuil voltaire, mais sans rien
autour. Cependant l'usure de la tapisserie qui le recouvrait
semblait indiquer que M. Vulfran devait y rester assis pendant de
longues heures, en face du ciel, dont il ne voyait mme pas les
nuages.

Que me lirais-tu bien? demanda-t-il.

Des journaux taient sur la table envelopps de leurs bandes
multicolores.

Un journal, si vous voulez.

-- Moins on donne de temps aux journaux, mieux cela vaut.

Elle n'avait rien  rpondre, n'ayant dit cela que pour proposer
quelque chose.

Aimes-tu les livres de voyage? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur.

-- Moi aussi; ils amusent l'esprit en le faisant travailler.

Puis, comme s'il se parlait  lui-mme, sans qu'elle ft l pour
l'entendre:

Sortir de soi, vivre d'autres vies que la sienne.

Mais aprs un moment de silence, revenant  elle:

Allons dans la bibliothque, dit-il.

Elle communiquait avec le cabinet, il n'eut qu'une porte  ouvrir
et, pour l'clairer, qu'un bouton  pousser; mais comme une seule
lampe s'alluma, la grande salle aux armoires de bois noir resta
dans l'ombre.

Connais-tu _le_ _Tour du Monde_? demanda-t-il.

-- Non, monsieur.

-- Eh bien, nous trouverons dans la table alphabtique des
indications qui nous guideront.

Il la conduisit  l'armoire qui contenait cette table, et lui dit
de la chercher, ce qui demanda un certain temps;  la fin
cependant elle mit la main dessus.

Que dois-je chercher? dit-elle.

--  l'I, le mot Inde. *

Ainsi il suivait toujours sa pense, et n'avait nullement l'ide
de vivre la vie des autres comme il avait sembl en exprimer le
dsir, car ce qu'il voulait certainement, c'tait vivre celle de
son fils, en lisant la description des pays o il le faisait
rechercher.

Que vois-tu? dis.

-- _L'Inde des Rajahs_, voyage dans les royaumes de l'Inde
centrale et dans la prsidence du Bengale, 1871, 209  288.

-- Cela veut dire que dans le deuxime volume de 1871,  la page
209, nous trouverons le commencement de ce voyage; prends ce
volume et rentrons dans mon cabinet.

Mais quand elle eut atteint ce volume sur une planche basse, au
lieu de se relever, elle resta  regarder un portrait plac au-
dessus de la chemine, que ses yeux, qui peu  peu taient
habitus  la demi obscurit, venaient d'apercevoir.

Qu'as-tu? demanda-t-il.

Franchement elle rpondit, mais d'une voix mue:

Je regarde le portrait plac au-dessus de la chemine.

-- C'est celui de mon fils  vingt ans, mais tu dois bien mal le
voir, je vais l'clairer.

Allant  la boiserie, il pressa un bouton, et un foyer de petites
lampes plac au haut du cadre et en avant du portrait l'inonda de
lumire.

Perrine, qui s'tait releve pour se rapprocher de quelques pas,
poussa un cri et laissa tomber le volume du Tour du Monde.

Qu'as-tu donc? dit-il.

Mais elle ne pensa pas  rpondre, et resta les yeux attachs sur
le jeune homme blond, vtu d'un costume de chasse en velours vert,
coiff d'une casquette haute  large visire, appuy d'une main
sur un fusil et de l'autre flattant la tte d'un pagneul noir,
qui venait de jaillir du mur comme une apparition vivante. Elle
tait frmissante de la tte aux pieds, et un flot de larmes
coulait sur son visage, sans qu'elle et l'ide de les retenir,
emporte, abme dans sa contemplation.

Ce furent ces larmes qui, dans le silence qu'elle gardait,
trahirent son moi.

Pourquoi pleures-tu?

Il fallait qu'elle rpondt; par un effort suprme elle tcha de
se rendre matresse de ses paroles, mais en les entendant elle
sentit toute leur incohrence:

C'est ce portrait... votre fils... vous son pre...

Il resta un moment ne comprenant pas, attendant, puis avec un
accent que la compassion attendrissait:

Et tu as pens au tien?

-- Oui, monsieur..., oui, monsieur.

-- Pauvre petite!


XXXIII

Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le
cabinet de leur oncle pour le dpouillement du courrier, les deux
neveux, toujours en retard, virent Perrine installe  sa table
comme si elle ne devait pas en dmarrer!

Talouel s'tait bien gard de les prvenir, mais il s'tait
arrang de faon  se trouver l quand ils arriveraient, et  se
payer leur tte.

Elle fut tout  fait drle, et par l rjouissante pour lui; car
s'il tait furieux de l'intrusion de cette mendiante, qui du jour
au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, s'imposait 
la faiblesse snile d'un vieillard, au moins tait-ce une
compensation de voir que les neveux prouvaient une fureur gale 
la sienne. Qu'ils taient donc amusants en jetant sur elle des
regards impatients dans lesquels il y avait autant de colre que
de surprise! videmment ils ne comprenaient rien  sa prsence
dans ce cabinet sacr, o eux-mmes ne restaient que juste le
temps ncessaire pour couter les explications que leur oncle
avait  leur donner, ou pour rapporter les affaires dont ils
taient chargs. Et les coups d'oeil qu'ils changeaient en se
consultant sans oser prendre un parti, sans mme oser risquer une
observation ou une question, le faisaient rire sans qu'il prit la
peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie, car si une
guerre ouverte n'tait pas dclare entre eux, il y avait beaux
jours qu'ils savaient  quoi s'en tenir les uns et les autres sur
leurs sentiments rciproques ns des secrtes esprances que
chacun nourrissait de son ct: Talouel contre les neveux; les
neveux contre Talouel; ceux-ci l'un contre l'autre.

Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilit
par des sourires ironiques ou des silences mprisants sous une
forme de politesse humble, mais ce jour-l il ne put pas rsister
 l'envie de leur jouer une comdie de sa faon qui lui donnerait
quelques instants d'agrment: ah! ils le prenaient de haut avec
lui parce qu'ils se croyaient tous les droits en vertu de leur
naissance, -- neveux bien au-dessus de directeur; l'un parce qu'il
tait fils d'un frre, l'autre fils d'une soeur du patron, tandis
que lui, qui n'tait que fils de ses oeuvres, avait travaill au
succs de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part,
tait sienne, eh bien! ils allaient voir. Ah! ah!

Il sortit avec eux, et bien qu'ils parussent presss de rentrer
dans leurs bureaux pour se communiquer leurs impressions et sans
doute voir ce qu'ils avaient  faire contre l'intruse, d'un signe
auquel ils obirent, -- ce qui tait dj un triomphe, -- ils les
emmena sous sa vranda, d'o le bruit des voix contenues ne
pouvait pas arriver jusqu'au bureau de M. Vulfran.

Vous avez t tonns de voir cette... petite installe dans le
bureau du patron, dit-il.

Ils ne crurent pas devoir rpondre, ne pouvant pas plus
reconnatre leur tonnement que le nier.

Je l'ai bien vu, dit-il en appuyant; si vous n'tiez pas arrivs
en retard ce matin, j'aurais pu vous prvenir pour que vous vous
tinssiez mieux.

Ainsi il leur donnait une double leon: -- la premire, en
constatant qu'ils taient en retard; la seconde, en leur disant,
lui qui n'avait pass ni par l'cole polytechnique, ni par les
collges, que leur tenue avait manqu de correction. Peut-tre la
leon tait-elle un peu grossire, mais son ducation l'autorisait
 n'en pas chercher une plus fine. D'ailleurs les circonstances
lui permettaient de ne pas se gner avec eux: quoi qu'il dt, ils
l'couteraient; et il en usait.

Il continua:

Hier M. Vulfran m'a averti qu'il installait cette petite au
chteau, et que dsormais elle travaillerait dans son cabinet.

-- Mais quelle est cette petite?

-- Je vous le demande. Moi je ne sais pas; M. Vulfran non plus, je
crois bien.

-- Alors?

-- Alors il m'a expliqu que depuis longtemps il voulait avoir
prs de lui quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidle, en qui
il pourrait avoir pleine confiance.

-- Ne nous a-t-il pas? interrompit Casimir.

-- C'est justement ce que je lui ai dit: N'avez-vous pas
M. Casimir, M. Thodore? M. Casimir, un lve de l'cole
polytechnique, o il a tout appris, en thorie s'entend, qui pour
l'X ne craint personne, enfin qui vous est si attach;
M. Thodore, qui connat la vie et le commerce pour avoir pass
ses premires annes auprs de ses parents, dans des difficults
qui pour sr l'ont form, et qui d'autre part a pour vous tant
d'affection. Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents,
discrets, fidles, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en
eux? Est-ce qu'ils pensent  autre chose qu' vous soulager, vous
aider, vous dbarrasser du tracas des affaires en bons neveux,
bien affectueux, bien reconnaissants qu'ils sont, et bien unis,
unis comme de vrais frres qui n'ont qu'un mme coeur, parce
qu'ils n'ont qu'un mme but.

Malgr l'envie qu'il en avait, il n'appuyait pas sur chaque mot
caractristique, mais au moins en soulignait-il l'ironie par un
sourire gouailleur, qu'il adressait  Thodore quand il parlait de
la supriorit de Casimir dans la science de l'X, et  Casimir
quand il glissait sur les difficults commerciales de la famille
de Thodore;  tous les deux, quand il insistait sur leur
fraternit de coeur qui n'avait qu'un mme but.

Savez-vous ce qu'il me rpondit? continua-t-il.

Il et bien voulu faire une pause, mais de peur qu'ils ne
tournassent le dos avant qu'il et tout dit, vivement il continua:

Il me rpondit: Ah! mes neveux! Qu'est-ce que cela voulait
dire? Vous pensez bien que je ne me suis pas permis de le
chercher: je vous le rpte simplement. Et tout de suite j'ajoute
ce qu'il me dit encore, pour expliquer sa dtermination de la
prendre au chteau et de l'installer dans son bureau, que c'tait
parce qu'il ne voulait pas qu'elle restt expose  certains
dangers, -- non pour elle, car il avait la certitude qu'elle n'y
succomberait pas, mais pour les autres, ce qui l'obligerait  se
sparer de ces autres, quels qu'ils fussent. Je vous donne ma
parole que je vous rpte ce qu'il m'a dit mot pour mot.
Maintenant, quels sont ces autres, je vous le demande?

Comme ils ne rpondaient pas, il insista:

 qui a-t-il voulu faire allusion? O voit-il des autres qui
pourraient faire courir des dangers  cette petite? Quels dangers?
Toutes questions incomprhensibles, mais que justement pour cela
j'ai cru devoir vous soumettre,  vous messieurs, qui, en
l'absence de M. Edmond, vous trouvez placs, par votre naissance,
 la tte de cette maison.

Il avait assez jou avec eux comme le chat avec la souris,
pourtant il crut pouvoir une fois encore les faire sauter en l'air
d'un vigoureux coup de patte:

Il est vrai que M. Edmond peut revenir d'un moment  l'autre,
demain peut-tre, au moins si l'on s'en rapporte  toutes les
recherches que M. Vulfran fait faire, fivreusement, comme s'il
brlait sur une bonne piste.

-- Savez-vous donc quelque chose? demanda Thodore, qui n'eut pas
la dignit de retenir sa curiosit.

Rien autre chose que ce que je vois; c'est--dire que M. Vulfran
ne prend cette petite que pour lui traduire les lettres et les
dpches qu'il reoit des Indes.

Puis avec une bonhomie affecte:

C'est tout de mme malheureux que vous, monsieur Casimir, qui
avez tout appris, vous ne sachiez pas l'anglais. a vous tiendrait
au courant de ce qui se passe. Sans compter que a vous
dbarrasserait de cette petite, qui est en train de prendre au
chteau une place  laquelle elle n'a pas droit. Il est vrai que
vous trouverez peut-tre un autre moyen, et meilleur que celui-ci,
pour en arriver l; et si je peux vous aider, vous savez que vous
pouvez compter sur moi... sans paratre en rien bien entendu.

Tout en parlant il jetait de temps en temps et  la drobe un
rapide coup d'oeil dans les cours, plutt par force d'habitude que
par besoin immdiat;  ce moment, il vit venir le facteur du
tlgraphe, qui, sans se presser, musait  droite et  gauche.

Justement, dit-il, voil qu'arrive une dpche qui est peut-tre
la rponse  celle qui a t envoye  Dakka. C'est tout de mme
ennuyeux pour vous, que vous ne puissiez pas savoir ce qu'elle
contient, de faon  tre les premiers  annoncer au patron le
retour de son fils. Quelle joie, hein? Moi, mes lampions sont
prts pour illuminer. Mais voil, vous ne savez pas l'anglais, et
cette petite le sait, elle.

Quelque regret qu'il et  mettre un pas devant l'autre, le
porteur de dpches tait enfin arriv au bas de l'escalier;
vivement Talouel alla au-devant de lui:

Eh bien, tu sais, toi, tu ne t'amnes pas trop vite, dit-il.

-- Faut-il s'en faire mourir?

Sans rpondre, Talouel prit la dpche, et la porta  M. Vulfran
avec un empressement bruyant.

Voulez-vous que je l'ouvre? demanda-t-il.

-- Parfaitement.

Mais il n'eut pas dchir le papier dans la ligne pointille qu'il
s'cria:

Elle est en anglais.

-- Alors c'est l'affaire d'Aurlie, dit M. Vulfran avec un geste
auquel le directeur ne pouvait pas ne pas obir.

Aussitt que la porte fut referme, elle traduisit la dpche:

L'ami, Leserre, ngociant franais, dernires nouvelles cinq ans;
Dehra, rvrend pre Mackerness, lui cris selon votre dsir.

-- Cinq ans, s'cria M. Vulfran, qui tout d'abord ne fut sensible
qu' cette indication; que s'est-il pass depuis cette poque, et
comment suivre une piste aprs cinq annes coules?

Mais il n'tait pas homme  se perdre dans des plaintes inutiles;
ce fut ce qu'il expliqua lui-mme:

Les regrets n'ont jamais chang les faits accomplis; tirons parti
plutt de ce que nous avons; tu vas tout de suite faire une
dpche en franais pour ce M. Lasserre puisqu'il est Franais, et
une en anglais pour le pre Mackerness.

Elle crivit couramment la dpche qu'elle devait traduire en
anglais, mais pour celle qui devait tre dpose en franais au
tlgraphe elle s'arrta ds la premire ligne, et demanda la
permission d'aller chercher un dictionnaire dans le bureau de
Bendit.

Tu n'es pas sre de ton orthographe?

-- Oh! pas du tout sre, monsieur, et je voudrais bien qu'au
bureau on ne pt pas se moquer d'une dpche envoye par vous.

-- Alors tu n'es pas en tat d'crire une lettre sans fautes?

-- Je suis sre de l'crire avec beaucoup de fautes; le
commencement des mots va  peu prs, mais pas la lin, quand il y a
des accords, et puis les doubles lettres ne vont pas du tout non
plus, et beaucoup d'autres choses encore: bien plus facile 
crire l'anglais que le franais! J'aime mieux vous avouer cela
tout de suite, franchement.

-- Tu n'as jamais t  l'cole?

-- Jamais. Je ne sais que ce que mon pre et ma mre m'ont appris,
au hasard des routes, quand on avait le temps de s'asseoir, ou
qu'on restait au repos dans un pays; alors ils me faisaient
travailler; mais pour dire vrai, je n'ai jamais beaucoup
travaill.

-- Tu es une bonne fille de me parler franchement; nous verrons 
remdier  cela; pour le moment occupons-nous de ce que nous avons
 faire.

Ce fut seulement dans l'aprs-midi, en voiture, quand ils firent
la visite des usines, que M. Vulfran revint  la question de
l'orthographe.

As-tu crit  tes parents?

-- Non, monsieur.

-- Pourquoi?

-- Parce que je ne dsire rien tant que rester ici  jamais, prs
de vous qui me traitez avec tant de bont, et me faites une vie si
heureuse.

-- Alors tu dsires ne pas me quitter?

-- Je voudrais vous prouver chaque jour, pour tout, dans tout, ce
qu'il y a de reconnaissance dans mon coeur..., et aussi d'autres
sentiments respectueux que je n'ose exprimer.

-- Puisqu'il en est ainsi, le mieux est peut-tre, en effet, que
tu n'crives pas, au moins pour le moment; nous verrons plus tard.
Mais, afin que tu puisses m'tre utile, il faut que tu travailles,
et te mettes en tat de me servir de secrtaire pour beaucoup
d'affaires, dans lesquelles tu dois crire convenablement, puisque
tu cris en mon nom. D'autre part il est convenable aussi pour
toi, il est bon que tu t'instruises. Le veux-tu?

-- Je suis prte  tout ce que vous voudrez, et je vous assure que
je n'ai pas peur de travailler.

-- S'il en est ainsi, les choses peuvent s'arranger sans que je me
prive de tes services. Nous avons ici une excellente institutrice:
en rentrant je lui demanderai de te donner des leons quand sa
classe est finie, de six  huit heures, au moment o je n'ai plus
besoin de toi. C'est une trs bonne personne qui n'a que deux
dfauts: sa taille, elle est plus grande que moi, et plus large
d'paules, -- plus massive, bien qu'elle n'ait pas quarante ans, -
- et son nom, Mlle Belhomme, qui crie d'une faon fcheuse ce
qu'elle est rellement: un bel homme sans barbe, et encore n'est-
il pas certain qu'on ne lui en trouverait point en regardant bien.
Pourvue d'une instruction suprieure, elle a commenc par des
ducations particulires, mais sa prestance d'ogre faisait peur
aux petites filles, tandis que son nom faisait rire les mamans et
les grandes soeurs. Alors elle a renonc au monde des villes, et
bravement elle est entre dans l'instruction primaire, o elle a
beaucoup russi; ses classes tiennent la tte parmi celles de
notre dpartement; ses chefs la considrent comme une institutrice
modle. Je ne ferais pas venir d'Amiens une meilleure matresse
pour toi!

La tourne des usines termine, la voiture s'arrta devant l'cole
primaire des filles, et Mlle Belhomme accourut auprs de
M. Vulfran, mais il tint  descendre et  entrer chez elle pour
lui exposer sa demande. Alors Perrine, qui les suivit, put
l'examiner: c'tait bien la femme gante dont M. Vulfran avait
parl, imposante, mais avec un mlange de dignit et de bont qui
n'aurait nullement donn envie de se moquer d'elle, si elle
n'avait pas eu un air craintif en dsaccord avec sa prestance.

Bien entendu, elle n'avait rien  refuser au tout-puissant matre
de Maraucourt, mais et-elle eu des empchements qu'elle s'en
serait dgage, car elle avait la passion de l'enseignement, qui,
 vrai dire, tait son seul plaisir dans la vie, et puis d'autre
part cette petite aux yeux profonds lui plaisait:

Nous en ferons une fille instruite, dit-elle, cela est certain:
savez-vous qu'elle a des yeux de gazelle? Il est vrai que je n'ai
jamais vu des gazelles, et pourtant je suis sre qu'elles ont ces
yeux-l.

Mais ce fut bien autre chose le surlendemain quand, aprs deux
jours de leons, elle put se rendre compte de ce qu'tait la
gazelle, et que M. Vulfran, en rentrant au chteau au moment du
dner, lui demanda ce qu'elle en pensait.

Quelle catastrophe c'et t, -- Mlle Belhomme employait
volontiers des mots grands et forts comme elle, -- quelle
catastrophe c'et t que cette jeune fille restt sans culture!

-- Intelligente, n'est-ce pas!

-- Intelligente! Dites intelligentissime, si j'ose m'exprimer
ainsi.

-- L'criture? demanda M. Vulfran, qui dirigeait son
interrogatoire d'aprs les besoins qu'il avait de Perrine.

-- Pas brillante, mais elle se formera.

-- L'orthographe?

-- Faible.

-- Alors?

-- J'aurais pu, pour la juger, lui faire faire une dicte qui
m'aurait montr prcisment son criture et son orthographe; mais
cela seulement. J'ai voulu prendre d'elle une meilleure opinion,
et je lui ai demand une petite narration sur Maraucourt; en vingt
lignes, ou cent lignes, me dire ce qu'tait le pays, comment elle
le voyait. En moins d'une heure, au courant de la plume, sans
chercher ses mots, elle m'a crit quatre grandes pages vraiment
extraordinaires: tout s'y trouve runi, le village lui-mme, les
usines, le paysage gnral, l'ensemble aussi bien que le dtail;
il y a une page sur les entailles avec leur vgtation, leurs
oiseaux et leurs poissons, leur aspect dans les vapeurs du matin
et l'air pur du soir, que j'aurais cru copie dans un bon auteur,
si je ne l'avais vu crire. Par malheur la calligraphie et
l'orthographe sont ce que je vous ai dit, mais qu'importe! c'est
une affaire de quelques mois de leons, tandis que toutes les
leons du monde ne lui apprendraient pas  crire, si elle n'avait
pas reu le don de voir et de sentir, et aussi de rendre ce
qu'elle voit et ce qu'elle sent. Si vous en avez le loisir,
faites-vous lire cette page sur les entailles, elle vous prouvera
que je n'exagre pas.

Alors, M. Vulfran, que cette apprciation avait mis en belle
humeur, car elle calmait les objections qui lui taient venues sur
son prompt engouement pour cette petite, raconta  Mlle Belhomme
comment Perrine avait habit une aumuche dans l'une de ces
entailles, et comment avec rien, si ce n'est ce qu'elle trouvait
sous sa main, elle avait su se fabriquer des espadrilles, et toute
une batterie de cuisine dans laquelle elle avait prpar un dner
complet, fourni par l'entaille elle-mme, ses oiseaux, ses
poissons, ses fleurs, ses herbes, ses fruits.

Le large visage de Mlle Belhomme s'tait panoui pendant ce rcit,
qui sans aucun doute l'intressait, puis quand M. Vulfran avait
cess de parler, elle avait gard elle-mme le silence,
rflchissant:

Ne trouvez-vous pas, dit-elle enfin, que savoir crer ce qui est
ncessaire  ses besoins est une qualit matresse, enviable entre
toutes?

-- Assurment, et c'est cela mme qui m'a tout d'abord frapp chez
cette jeune fille, cela et la volont; dites-lui de vous conter
son histoire, vous verrez ce qu'il lui a fallu d'nergie pour
arriver jusqu'ici.

-- Elle a reu sa rcompense, puisqu'elle vous a intress, cette
jeune fille.

-- Intress, et mme attach, car je n'estime rien tant dans la
vie que la volont  qui je dois d'tre ce que je suis. C'est
pourquoi je vous demande de la fortifier chez elle par vos leons,
car si l'on dit avec raison qu'on peut ce qu'on veut, au moins
est-ce  condition de savoir vouloir, ce qui n'est pas donn 
tout le monde, et ce qu'on devrait bien commencer par enseigner,
si toutefois il est des mthodes, pour cela; mais en fait
d'instruction, on ne s'occupe que de l'esprit, comme si le
caractre ne devait, point passer avant. Enfin, puisque vous avez
une lve doue de ce ct, je vous prie de vous appliquer  le
dvelopper.

Mlle Belhomme tait aussi incapable de dire une chose par
flatterie, que de la taire par timidit ou embarras:

L'exemple fait plus que les leons, dit-elle, c'est pourquoi elle
apprendra  votre cole mieux qu' la mienne, et en voyant que
malgr la maladie, les annes, la fortune, vous ne vous relchez
pas une minute dans ce que vous considrez comme l'accomplissement
d'un devoir, son caractre se dveloppera dans le sens que vous
dsirez.; en tout cas je ne manquerais pas de m'y employer, si
elle passait insensible ou indiffrente, -- ce qui m'tonnerait
bien, --  ct de ce qui doit la frapper.

Et comme elle tait femme de parole, elle ne manqua pas en effet
une occasion de citer M. Vulfran, ce qui l'amenait  parler de
lui-mme pour ce qui n'tait pas rigoureusement indispensable  sa
leon, entrane bien souvent, sans s'en apercevoir, par les
adroites questions de Perrine.

Assurment elle s'appliquait  couter Mlle Belhomme sans
distraction, mme quand il fallait la suivre dans l'explication
des rgles de l'accord des adjectifs considrs dans leurs
rapports avec les substantifs, ou celle du participe pass dans
les verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux, soit essentiels,
soit accidentels, et dans les verbes impersonnels; mais combien
plus encore ses yeux de gazelle trahissaient-ils d'intrt, quand
elle pouvait amener l'entretien sur M. Vulfran, et
particulirement sur certains points inconnus d'elle, ou mal
connus par les histoires de Rosalie, qui n'taient jamais trs
prcises, ou par les propos de Fabry et de Mombleux, nigmatiques
 dessein, avec les lacunes, les sous-entendus de gens qui
parlent, pour eux, non pour ceux qui peuvent les couter, et mme
avec le souci que ceux-l ne les comprennent point!

Plusieurs fois elle avait demand  Rosalie ce qu'avait t la
maladie de M. Vulfran, et comment il tait devenu aveugle, mais
sans jamais en tirer que des rponses vagues; au contraire avec
Mlle Belhomme elle eut tous les dtails sur la maladie elle-mme,
et sur la ccit qui, disait-on, pouvait n'tre pas incurable,
mais qui ne serait gurie, si on la gurissait, que dans certaines
conditions particulires qui assureraient le succs de
l'opration.

Comme tout le monde  Maraucourt, Mlle Belhomme s'tait proccupe
de la sant de M. Vulfran, et elle en avait assez souvent parl
avec le docteur Ruchon pour tre en tat de satisfaire la
curiosit de Perrine d'une faon autrement comptente que Rosalie.

C'tait d'une cataracte double que M. Vulfran tait atteint. Mais
cette cataracte ne paraissait pas incurable, et la vue pouvait
tre recouvre par une opration. Si cette opration n'avait pas
encore tait tente, c'tait parce que sa sant gnrale ne
l'avait pas permis. En effet, il souffrait d'une bronchite
invtre qui se compliquait de congestions pulmonaires rptes,
et qu'accompagnaient des touffements, des palpitations, des
mauvaises digestions, un sommeil agit. Pour que l'opration
devnt possible, il fallait commencer par gurir la bronchite, et
d'autre part il fallait que tous les autres accidents
disparussent. Or, M. Vulfran tait un dtestable malade, qui
commettait imprudence sur imprudence, et se refusait  suivre
exactement les prescriptions du mdecin.  la vrit cela ne lui
tait pas toujours facile: comment pouvait-il rester calme, ainsi
que le recommandait M, Ruchon, quand la disparition de son fils et
les recherches qu'il faisait faire  ce sujet le jetaient  chaque
instant dans des accs d'inquitude ou de colre, qui engendraient
une fivre constante dont il ne se gurissait que par le travail?
Tant qu'il ne serait pas fix sur le sort de son fils, il n'y
aurait pas de chance pour l'opration, et on la diffrerait. Plus
tard deviendrait-elle possible? On n'en savait rien, et l'on
resterait dans cette incertitude tant que par de bons soins l'tat
de M. Vulfran ne serait pas assez assur pour dcider les
oculistes.

Mettre Mlle Belhomme sur le compte de M. Vulfran et la faire
parler tait en somme assez facile pour Perrine, mais il n'en
avait pas t de mme lorsqu'elle avait voulu complter ce que la
conversation de Fabry et de Mombleux lui avait appris sur les
secrtes esprances des neveux, aussi bien que sur celles de
Talouel. Ce n'tait point une sotte que l'institutrice, il s'en
fallait de tout, et elle ne se laisserait interroger ni
directement ni indirectement sur un pareil sujet.

Que Perrine ft curieuse de savoir ce qu'tait la maladie de
M. Vulfran, dans quelles conditions elle s'tait produite, et
quelles chances il y avait pour qu'il recouvrt la vue un jour ou
ne la recouvrt point, il n'y avait rien que de naturel et mme de
lgitime  ce qu'elle se proccupt de la sant de son
bienfaiteur.

Mais qu'elle montrt la mme curiosit pour les intrigues des
neveux et celles de Talouel, dont on parlait dans le village,
voil qui certainement ne serait pas admissible. Est-ce que ces
choses-l regardent les petites filles? Est-ce un sujet de
conversation entre une matresse et son lve? Est-ce avec des
histoires et des bavardages de ce genre qu'on forme le caractre
d'une enfant?

Elle aurait donc d renoncer  tirer quoi que ce ft de
l'institutrice  cet gard, si une visite  Maraucourt de
Mme Bretoneux, la mre de Casimir, n'tait venue ouvrir les lvres
de Mlle Belhomme, qui seraient certainement restes closes.

Avertie de cette visite par M. Vulfran, Perrine en fit part 
Mlle Belhomme en lui disant que la leon du lendemain serait peut-
tre drange, et, du moment o elle eut reu cette nouvelle,
l'institutrice montra une proccupation tout  fait extraordinaire
chez elle, car c'tait une de ses qualits de ne se laisser
distraire par rien, et de tenir son lve constamment en main
comme le cavalier qui doit faire franchir  sa monture un passage
prilleux tout plein de dangers.

Qu'avait-elle donc? Ce fut seulement peu de temps avant son dpart
que Perrine eut une rponse  cette question qui vingt fois
s'tait pose  son esprit.

Ma chre enfant, dit Mlle Belhomme en baissant la voix, je dois
vous donner le conseil de vous montrer discrte et rserve demain
avec la dame dont la visite vous est annonce.

-- Discrte,  propos de quoi? rserve en quoi et comment?

-- Ce n'est pas seulement de votre instruction que je suis charge
par M. Vulfran, c'est aussi de votre ducation, voil pourquoi je
vous adresse ce conseil, dans votre intrt comme dans l'intrt
de tous.

-- Je vous en prie, mademoiselle, expliquez-moi ce que je dois
faire, car je vous assure que je ne comprends pas du tout ce
qu'exige le conseil que vous me donnez, et tel qu'il est, il
m'effraie.

-- Bien que vous ne soyez, que depuis peu  Maraucourt, vous
devez, savoir que la maladie de M. Vulfran et la disparition de
M. Edmond sont une cause d'inquitude pour tout le pays.

-- Oui, mademoiselle, j'ai entendu parler de cela.

-- Que deviendraient les usines dont vivent sept mille ouvriers,
sans compter ceux qui vivent eux-mmes de ces ouvriers, si
M. Vulfran mourait et si M. Edmond ne revenait pas? Vous devez
sentir que ces questions ne se sont pas poses sans veiller des
convoitises. M. Vulfran en lguerait-il la direction  ses deux
neveux; ou bien  un seul qui lui inspirerait plus de confiance
que l'autre; ou bien encore  celui qui depuis vingt ans a t son
bras droit et qui, ayant dirig avec lui cette immense machine,
est peut-tre plus que personne en situation et en tat de ne pas
la laisser pricliter? Quand M. Vulfran a fait venir son neveu
M. Thodore, on a cru qu'il dsignait ainsi celui-ci pour son
successeur. Mais quand l'anne dernire il a appel prs de lui
M. Casimir au moment o celui-ci sortait de l'cole des ponts et
chausses, on a compris qu'on s'tait tromp, et que le choix de
M. Vulfran ne s'tait encore fix sur personne, par cette raison
dcisive qu'il ne veut pour successeur que son fils, car malgr
les querelles qui les ont spars depuis plus de douze ans, c'est
son fils seul qu'il aime d'un amour et d'un orgueil de pre, et il
l'attend. M. Edmond reviendra-t-il? on n'en sait rien, puisqu'on
ignore s'il est vivant ou mort. Une seule personne recevait
probablement de ses nouvelles, comme M. Edmond en recevait de
cette personne qui n'tait autre que notre ancien cur M. l'abb
Poiret; mais M. l'abb Poiret est mort depuis deux ans, et
aujourd'hui il parat  peu prs certain qu'il est impossible de
savoir  quoi s'en tenir. Pour M. Vulfran, il croit, il est sr
que son fils arrivera un jour ou l'autre. Pour les personnes qui
ont intrt  ce que M. Edmond soit mort, elles croient non moins
fermement, elles sont non moins sres qu'il est mort rellement,
et elles manoeuvrent de faon  se trouver matresses de la
situation le jour o la nouvelle de cette mort arrivera 
M. Vulfran qu'elle pourra bien tuer d'ailleurs. Maintenant, ma
chre enfant, comprenez-vous l'intrt que vous avez, vous qui
vivez dans l'intimit de M. Vulfran,  vous montrer discrte et
rserve avec la mre de M. Casimir, qui, de toutes les manires,
travaille pour son fils aussi bien que contre ceux qui menacent
celui-ci? Si vous tiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec
la mre de M. Thodore. De mme que si vous tiez trop bien avec
celle-ci quand elle viendra, ce qui certainement ne tardera pas,
vous auriez pour adversaire Mme Bretoneux. Sans compter que si
vous gagniez les bonnes grces des deux, vous vous attireriez
peut-tre l'hostilit de celui qui a tout  redouter d'elles.
Voil pourquoi je vous recommande la plus grande circonspection.
Parlez aussi peu que possible. Et toutes les fois que vous serez
interroge de faon  ce que vous deviez malgr tout rpondre, ne
dites que des choses insignifiantes ou vagues; dans la vie bien
souvent on a plus d'intrt  s'effacer qu' briller, et  se
faire prendre pour une fille un peu bte plutt que pour une trop
intelligente: c'est votre cas, et moins vous paratrez
intelligente, plus vous le serez.


XXXIV

Ces conseils, donns avec une bienveillance amicale, n'taient pas
pour rassurer Perrine, dj inquite de la venue de Mme Bretoneux.

Et cependant, si sincres qu'ils fussent, ils attnuaient la
vrit plutt qu'ils ne l'exagraient, car prcisment parce que
Mlle Belhomme tait physiquement d'une exagration malheureuse,
moralement elle tait d'une rserve excessive, ne se mettant,
jamais en avant, ne disant que la moiti des choses, les
indiquant, ne les appuyant pas, pratiquant en tout les prceptes
qu'elle venait de donner  Perrine et qui taient les siens mmes.

En ralit la situation tait encore beaucoup plus difficile que
ne le disait Mlle Belhomme, et cela aussi bien par suite des
convoitises qui s'agitaient autour de M. Vulfran que par le fait
des caractres des deux mres qui avaient engag la lutte pour que
leur fils hritt seul, un jour ou l'autre, des usines de
Maraucourt, et d'une fortune qui s'levait, disait-on,  plus de
cent millions.

L'une, Mme Stanislas Paindavoine, femme du frre an de
M. Vulfran, avait vcu dvore d'envie, en attendant que son mari,
grand marchand de toile de la rue du Sentier, lui gagnt
l'existence brillante  laquelle ses gots mondains lui donnaient
droit, croyait-elle. Et comme ni ce mari, ni la chance, n'avaient
ralis son ambition, elle continuait  se dvorer en attendant
maintenant que, par son oncle, Thodore obtint ce qui lui avait
manqu  elle, et prit dans le monde parisien la situation qu'elle
avait rate.

L'autre, Mme Bretoneux, soeur de M. Vulfran, marie  un ngociant
de Boulogne, qui cumulait toutes sortes de professions sans
qu'elles l'eussent enrichi: agence en douane, agence et assurance
maritimes, marchand de ciment et de charbons, armateur,
commissionnaire-expditeur, roulage, transports maritimes, --
voulait la fortune de son frre autant pour l'amour mme de la
richesse que pour l'enlever  sa belle-soeur qu'elle dtestait.

Tant que M. Vulfran et son fils avaient vcu en bons rapports,
elles avaient d se contenter de tirer de leur frre ce qu'elles
en pouvaient obtenir en prts d'argent qu'on ne remboursait pas,
en garanties commerciales, en influences, en tout ce qu'un parent
riche est forc d'accorder.

Mais le jour o,  la suite de prodigalits excessives et de
dpenses exagres, Edmond avait t envoy dans l'Inde,
ostensiblement comme acheteur de jute pour la maison paternelle,
en ralit comme fils puni, les deux belles-soeurs avaient pens 
tirer parti de cette situation; et quand ce fils en rvolte
s'tait mari malgr la dfense de son pre, elles avaient
commenc, chacune de son ct,  se prparer pour que leur fils
pt,  un moment donn, prendre la place de l'exil.

 cette poque Thodore n'avait pas vingt ans, et il ne paraissait
pas, par ce qu'il s'tait montr jusque-l, qu'il pt tre jamais
propre au travail et aux affaires commerciales: choy, gt par sa
mre qui lui avait donn ses gots et ses ides, il ne vivait que
pour les thtres, les courses et les plaisirs que Paris offre aux
fils de famille dont la bourse se remplit aussi facilement qu'elle
se vide. Quelle chute quand il lui avait fallu s'enfermer dans un
village, sous la frule d'un matre qui ne comprenait que le
travail, et se montrait aussi rigoureux pour son neveu que pour le
dernier de ses employs! Cette existence exasprante, il ne
l'avait supporte que le mpris au coeur pour ce qu'elle lui
imposait d'ennuis, de fatigues et de dgots. Dix fois par jour il
dcidait de l'abandonner, et s'il ne le faisait point, c'tait
dans l'esprance d'tre bientt matre, seul matre de cette
affaire considrable, et de pouvoir alors la mettre en actions, de
faon  la diriger de haut et de loin, surtout de loin, c'est--
dire de Paris, o il se rattraperait enfin de ses misres.

Quand Thodore avait commenc  travailler avec son oncle, Casimir
n'avait que onze ou douze ans, et tait par consquent trop jeune
pour prendre une place  ct de son cousin. Mais pour cela sa
mre n'avait pas dsespr qu'il pt l'occuper un jour en
regagnant le temps perdu: ingnieur, Casimir du haut de l'X
dominerait M. Vulfran, en mme temps qu'il craserait de sa
supriorit officielle son cousin qui n'tait rien. C'tait donc
pour l'cole polytechnique qu'il avait t chauff, ne travaillant
que les matires exiges pour les examens de l'cole, et cela en
proportion de leur coefficient: 58 les mathmatiques, 10 la
physique, 5 la chimie, 6 le franais. Et alors il s'tait produit
ce rsultat fcheux pour lui, que, comme  Maraucourt, les
vulgaires connaissances usuelles taient plus utiles que l'X,
l'ingnieur n'avait pas plus domin l'oncle qu'il n'avait cras
le cousin. Et mme celui-ci avait gard l'avance que dix annes de
vie commerciale lui donnaient, car s'il n'tait pas savant, il en
convenait, au moins il tait pratique, prtendait-il, sachant bien
que cette qualit tait la premire de toutes pour son oncle.

Que diable peut-on bien leur apprendre d'utile, disait Thodore,
puisqu'ils ne sont pas seulement en tat d'crire clairement une
lettre d'affaires avec une orthographe dcente?

-- Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin s'imagine
qu'on ne peut pas vivre ailleurs qu' Paris! quels services, sans
cela, il rendrait  mon oncle! mais qu'attendre de bon d'un
monomane qui, ds le jeudi, ne pense qu' filer le samedi soir 
Paris, disposant tout, drangeant tout dans ce but unique, et qui,
du lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la
journe du dimanche passe  Paris.

Les mres ne faisaient que dvelopper ces deux thmes en les
enjolivant; mais, au lieu de convaincre M. Vulfran, celle-ci que
Thodore seul pouvait tre son second, celle-l que Casimir seul
tait un vrai fils pour lui, elles l'avaient plutt dispos 
croire, de Thodore ce que disait la mre de Casimir, et de
Casimir ce que disait celle de Thodore, c'est--dire qu'en
ralit il ne pouvait pas plus compter sur l'un que sur l'autre,
ni pour le prsent ni pour l'avenir.

De l, chez lui, des dispositions  leur gard, qui taient
prcisment tout autres que celles que chacune d'elles avait si
prement poursuivies: ses neveux, rien que, ses neveux; nullement
et  aucun point de vue des fils.

Et mme, dans ses procds  leur gard, on pouvait facilement
voir qu'il avait tenu  ce que cette distinction ft vidente pour
tous, car, malgr les sollicitations de tout genre, directes et
dtournes, dont on l'avait envelopp, il n'avait jamais consenti
 les loger au chteau o cependant les appartements ne manquaient
pas, ni  leur permettre de partager sa vie intime, si triste et
si solitaire qu'elle ft.

Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi, avait-il
toujours rpondu.

Et, partant de l, il avait donn  Thodore la maison qu'il
habitait lui-mme avant de faire construire son chteau, et 
Casimir celle de l'ancien chef de la comptabilit que Mombleux
remplaait.

Aussi leur surprise avait-elle t vive et leur indignation
exaspre, quand une trangre, une gamine, une bohmienne s'tait
installe dans ce chteau o ils n'entraient que comme invits.

Que signifiait cela?

Qu'tait cette petite fille?

Que devait-on craindre d'elle?

C'tait ce que Mme Bretoneux avait demand  son fils, mais ses
rponses ne l'ayant pas satisfaite, elle avait voulu faire elle-
mme une enqute qui l'clairt.

Arrive assez inquite, il ne lui fallut que peu de temps pour se
rassurer, tant Perrine joua bien le rle que Mlle Belhomme lui
avait souffl.

Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux  demeure chez lui,
il n'en tait pas moins hospitalier, et mme largement,
fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa
belle-soeur, son frre et son beau-frre venaient le voir 
Maraucourt. Dans ces occasions, le chteau prenait un air de fte
qui ne lui tait pas habituel: les fourneaux chauffaient au tirage
forc; les domestiques arboraient leurs livres; les voitures et
les chevaux sortaient des remises et des curies avec leurs
harnais de gala; et le soir, dans l'obscurit, les habitants du
village voyaient flamboyer le chteau depuis le rez-de-chausse
jusqu'aux fentres des combles, et de Picquigny  Amiens, d'Amiens
 Picquigny, circulaient le cuisinier et le matre d'htel chargs
des approvisionnements.

Pour recevoir Mme Bretoneux, on s'tait donc conform  l'usage
tabli et en dbarquant  la gare de Picquigny elle avait trouv
le landau avec cocher et valet de pied pour l'amener  Maraucourt,
comme en descendant de voiture elle avait trouv Bastien pour la
conduire  l'appartement, toujours le mme, qui lui tait rserv
au premier tage.

Mais malgr cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses
neveux, mme celle de Casimir, n'avait t modifie en rien: il
verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soire avec
elle, rien de plus, les affaires avant tout; quant au fils et au
neveu, il en serait de mme pour eux, ils djeuneraient et
dneraient au chteau, o ils resteraient le soir aussi tard
qu'ils voudraient, mais ce serait tout: sacres les heures de
bureau.

Sacres pour les neveux, elles l'taient aussi pour M. Vulfran et
par consquent pour Perrine, de sorte que Mme Bretoneux n'avait
pas pu organiser et poursuivre son enqute sur la bohmienne
comme elle l'aurait voulu.

Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Franoise
pour la questionner adroitement, ainsi que Znobie et Rosalie,
tait simple et, de ce ct, elle avait obtenu tous les
renseignements qu'on pouvait lui donner, au moins ceux qui se
rapportaient  l'arrive dans le pays de la bohmienne,  la
faon dont elle avait vcu depuis ce moment, enfin  son
installation auprs de M. Vulfran, due exclusivement, semblait-il,
 sa connaissance de l'anglais; mais examiner Perrine elle-mme
qui ne quittait pas M. Vulfran, la faire parler, voir ce qu'elle
tait et ce qu'il y avait en elle, chercher ainsi les causes de
son succs subit, ne se prsentait pas dans des conditions faciles
 combiner.

 table, Perrine ne disait absolument rien; le matin, elle parlait
avec M. Vulfran; aprs le djeuner, elle montait tout de suite 
sa chambre; au retour de la tourne des usines, elle travaillait
avec Mlle Belhomme; le soir en sortant de table, elle montait de
nouveau  sa chambre; alors, quand, o et comment la prendre pour
l'avoir seule et librement la retourner?

De guerre lasse, Mme Bretoneux, la veille de son dpart, se dcida
 l'aller trouver dans sa chambre, o Perrine, qui se croyait
dbarrasse d'elle, dormait tranquillement.

Quelques coups frapps  sa porte, l'veillrent; elle couta, on
frappa de nouveau.

Elle se leva et alla  la porte  ttons:

Qui est la?

-- Ouvrez, c'est moi.

-- Mme Bretoneux?

-- Oui.

Perrine tira le verrou, et vivement Mme Bretoneux se glissa dans
la chambre, tandis que Perrine pressait le bouton de la lumire
lectrique.

Couchez-vous, dit Mme Bretoneux, nous serons mieux pour causer.

Et, prenant une chaise, elle s'assit au pied du lit de faon 
avoir Perrine devant elle; puis ensuite elle commena:

C'est de mon frre que j'ai  vous parler,  propos de certaines
recommandations que je veux vous adresser. Puisque vous remplacez
Guillaume auprs de lui, vous pouvez prendre des prcautions
utiles  sa sant et dont Guillaume, malgr tous ses dfauts,
l'entourait. Vous paraissez intelligente, bonne petite fille, il
est donc certain que, si vous le voulez, vous pouvez nous rendre
les mmes services que Guillaume; je vous promets que nous saurons
le reconnatre.

Aux premiers mots, Perrine s'tait rassure: puisqu'on voulait lui
parler de M. Vulfran, elle n'avait rien  craindre; mais quand
elle entendit Mme Bretoneux lui dire qu'elle paraissait
intelligente, sa dfiance se rveilla, car il tait impossible que
Mme Bretoneux qui, elle, tait vraiment intelligente et fine, put
tre sincre en parlant ainsi; or, si elle n'tait pas sincre, il
importait de se tenir sur ses gardes.

Je vous remercie, madame, dit-elle en exagrant son sourire
niais, bien sr que je ne demande qu'a vous rendre les mmes
services que Guillaume.

Elle souligna ces derniers mots de faon  laisser entendre qu'on
pouvait tout lui demander.

Je disais bien que vous tiez intelligente, reprit Mme Bretoneux,
et je crois que nous pouvons compter sur vous.

-- Vous n'avez qu' commander, madame.

-- Tout d'abord, ce qu'il faut, c'est que vous soyez attentive 
veiller sur la sant de mon frre et  prendre toutes les
prcautions possibles pour qu'il ne gagne pas un coup de froid qui
peut tre mortel, en lui donnant une de ces congestions
pulmonaires auxquelles il est sujet, ou qui aggrave sa bronchite.
Savez-vous que si cette bronchite se gurissait, on pourrait
l'oprer et lui rendre la vue? Songez quelle joie ce serait pour
nous tous.

Cette fois, Perrine rpondit:

Moi aussi, je serais bien heureuse.

-- Cette parole prouve vos bons sentiments, mais vous, si
reconnaissante que vous soyez de ce qu'on fait pour vous, vous
n'tes pas de la famille.

Elle reprit son air niais.

Bien sr, mais a n'empche pas que je sois attache 
M. Vulfran, vous pouvez me croire.

-- Justement, vous pouvez nous prouver votre attachement par ces
soins de tout instant que je vous indiquais, mais encore bien
mieux. Mon frre n'a pas besoin seulement d'tre prserv du
froid, il a besoin aussi d'tre dfendu contre les motions
brusques qui, en le surprenant, pourraient le tuer. Ainsi, ces
messieurs me disaient qu'en ce moment il faisait faire recherches
sur recherches dans les Indes pour obtenir des nouvelles de son
fils, notre cher Edmond.

Elle fit une pause, mais inutilement, car Perrine ne rpondit pas
 cette ouverture, bien certaine que ces messieurs, c'est--dire
les deux cousins, n'avaient pas pu parler de ces recherches 
Mme Bretoneux; que Casimir en et parl, il n'y avait l rien que
de vraisemblable, puisqu'il avait appel sa mre  son secours;
mais Thodore, cela n'tait pas possible.

Ils m'ont dit que lettres et dpches passaient par vos mains et
que vous les traduisiez  mon frre. Eh bien! il serait trs
important, au cas o ces nouvelles deviendraient mauvaises, comme
nous ne le prvoyons que trop, hlas! que mon fils en ft averti
le premier; il m'enverrait une dpche, et, comme la distance
d'ici  Boulogne n'est pas trs grande, j'accourrais soutenir mon
pauvre frre: une soeur, surtout une soeur ane, trouve d'autres
consolations dans son coeur qu'une belle-soeur. Vous comprenez?

-- Oh! bien sr, madame, que je comprends; il me semble au moins.

-- Alors, nous pouvons compter sur vous?

Perrine hsita un moment, mais elle ne pouvait pas ne pas
rpondre.

Je ferai tout ce que je pourrai pour M. Vulfran.

-- Et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour nous, comme
ce que vous ferez pour nous vous le ferez pour lui. Tout de suite
je vais vous prouver que, quant  nous, nous ne serons pas
ingrats. Qu'est-ce que vous diriez d'une robe qu'on vous
donnerait?

Perrine ne voulut rien dire, mais comme elle devait, une rponse 
cette offre, elle la mit dans un sourire.

Une belle robe avec une petite trane, continua Mme Bretoneux.

-- Je suis en deuil.

-- Mais le deuil n'empche pas de porter une robe  trane. Vous
n'tes pas assez habille pour dner  la table de mon frre et
mme vous tes trs mal habille, fagote comme un chien savant.

Perrine savait qu'elle n'tait pas bien habille, cependant elle
fut humilie d'tre compare  un chien savant, et surtout de la
faon dont cette comparaison tait faite, avec l'intention
manifeste de la rabaisser.

-- J'ai pris ce que j'ai trouv chez Mme Lachaise.

-- Mme Lachaise tait bonne pour vous habiller quand vous n'tiez
qu'une vagabonde, mais maintenant qu'il a plu  mon frre de vous
admettre  sa table, il ne faut pas que nous ayons  rougir de
vous; ce qui, nous pouvons le dire entre nous, a lieu en ce
moment.

Sous ce coup, Perrine perdit la conscience du rle qu'elle jouait.

Ah! dit-elle tristement.

-- Ce que vous tes drle avec votre blouse, vous n'en avez pas
ide.

Et l'vocation de ce souvenir fit rire Mme Bretoneux comme si elle
avait cette fameuse blouse devant les yeux.

Mais cela est facile  rparer, et quand vous serez belle comme
je veux que vous le soyez, avec une robe habille pour la salle 
manger, et un joli costume pour la voiture, vous vous rappellerez
 qui vous les devez. C'est comme pour votre lingerie, je me doute
qu'elle vaut la robe. Voyons un peu.

Disant cela, d'un air d'autorit, elle ouvrit les uns aprs les
autres les tiroirs de la commode, et mprisante, elle les referma
d'un mouvement brusque en haussant les paules avec piti.

Je m'en doutais, reprit-elle, c'est misrable, indigne de vous.

Perrine, suffoque, ne rpondit rien.

Vous avez de la chance, continua Mme Bretoneux, que je sois venue
 Maraucourt, et que je me charge de vous.

Le mot qui monta aux lvres de Perrine fut un refus: elle n'avait
pas besoin qu'on se charget d'elle, surtout avec de pareils
procds; mais elle eut la force de le refouler: elle avait un
rle  remplir, rien ne devait le lui faire oublier; aprs tout,
c'taient les paroles de Mme Bretoneux qui taient mauvaises et
dures, ses intentions, au contraire, s'annonaient bonnes et
gnreuses.

Je vais dire  mon frre, reprit Mme Bretoneux, qu'il doit vous
commander chez une couturire d'Amiens dont je lui donnerai
l'adresse, la robe et le costume qui vous sont indispensables, et
de plus, chez une bonne lingre, un trousseau complet. Fiez-vous-
en  moi, vous aurez quelque chose de joli, qui  chaque instant,
je l'espre au moins, me rappellera  votre souvenir. L-dessus
dormez bien, et n'oubliez rien de ce que je vous ai dit.


XXV

Faire tout ce qu'elle pourrait pour M. Vulfran ne signifiait pas
du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme Bretoneux avait cru
comprendre; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot  Casimir
des recherches qui se poursuivaient aux Indes et en Angleterre.

Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une
faon de la regarder qui aurait d provoquer les confidences.

Mais quelles confidences et-elle pu faire, alors mme qu'elle se
ft dcide  rompre le silence que M. Vulfran lui avait command?

Elles taient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui
arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles taient
incompltes, avec des trous qui paraissaient difficiles  combler,
surtout pour les trois dernires annes. Mais cela ne dsesprait
pas M. Vulfran et n'branlait pas sa foi. Nous avons fait le plus
difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons clair les
temps les plus loigns; comment la lumire ne se ferait-elle pas
sur ceux qui sont prs de nous? un jour o l'autre le fil se
rattachera et alors il n'y aura plus qu' le suivre.

Si de ce ct Mme Bretoneux n'avait gure russi, au moins n'en
avait-il pas t de mme pour les soins qu'elle avait recommand 
Perrine de donner  M. Vulfran. Jusque-l Perrine ne se serait pas
permis, les jours de pluie, de relever la capote du phaton, ni,
les jours de froid ou de brouillard, de rappeler  M. Vulfran
qu'il tait prudent  lui d'endosser un pardessus, ou de nouer un
foulard autour de son cou, pas plus qu'elle n'aurait os, quand
les soires taient fraches, fermer les fentres du cabinet; mais
du moment qu'elle avait t avertie par Mme Bretoneux que le
froid, l'humidit, le brouillard, la pluie, pouvaient aggraver la
maladie de M. Vulfran, elle ne s'tait plus laiss arrter par ces
scrupules et ces timidits.

Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fut le
temps, sans veiller  ce que le pardessus se trouvt  sa place
habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de
vent frais, elle le posait elle-mme sur les paules de
M. Vulfran, ou le lui faisait endosser. Qu'une goutte de pluie
vint  tomber, elle arrtait aussitt, et relevait la capote. Que
la soire ne ft pas tide aprs le dner, et elle refusait de
sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course  pied,
elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se
plaindre, car la plainte tait prcisment ce qu'il avait le plus
en horreur, pour lui-mme aussi bien que pour les autres; mais
maintenant qu'elle savait que la marche un peu vive lui tait une
souffrance accompagne de toux, d'touffement, de palpitations,
elle trouvait toujours des raisons, sans donner la vraie, pour
qu'il ne pt pas se fatiguer, et ne fit qu'un exercice modr,
celui prcisment qui lui tait utile, non nuisible.

Une aprs-midi qu'ils traversaient ainsi  pied le village, ils
rencontrrent Mlle Belhomme, qui ne voulut point passer sans
saluer M. Vulfran, et aprs quelques paroles de politesse le
quitta en disant:

Je vous laisse sous la garde de votre Antigone.

Que voulait dire cela? Perrine n'en savait rien et M. Vulfran
qu'elle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle
questionna l'institutrice, qui lui expliqua ce qu'tait cette
Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire appropri  sa
jeune intelligence, ignorante des choses de l'antiquit, l'_OEdipe
 Colone_ de Sophocle; et les jours suivants, abandonnant le Tour
du Monde, Perrine recommena cette lecture pour M. Vulfran, qui
s'en montra mu, sensible surtout  ce qui s'appliquait  sa
propre situation.

C'est vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et mme
plus, puisque Antigone, fille du malheureux OEdipe, devait ses
soins et sa tendresse  son pre.

Par l, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans l'affection
de M. Vulfran, qui n'avait pas pour habitude de se rpandre en
effusion. Elle en fut si bouleverse que, lui prenant la main,
elle la lui baisa.

Oui, dit-il, tu es une bonne fille.

Et lui mettant la main sur la tte, il ajouta:

Mme quand mon fils sera de retour, tu ne nous quitteras pas, il
saura reconnatra ce que tu as t pour moi.

-- Je suis si peu et je voudrais tre tant!

-- Je lui dirai ce que tu as t, et d'ailleurs il le verra bien,
car c'est un homme de coeur que mon fils.

Bien souvent il s'tait exprim dans ces termes ou d'autres du
mme genre sur ce fils, et toujours elle avait eu la pense de lui
demander comment, avec ces sentiments, il avait pu se montrer si
svre, mais chaque fois, les paroles s'taient arrtes dans sa
gorge serre par l'motion: c'tait chose si grave pour elle
d'aborder un pareil sujet.

Cependant ce soir-l, encourage par ce qui venait de se passer,
elle se sentit plus forte; jamais occasion s'tait-elle prsente
plus favorable: elle tait seule avec M. Vulfran, dans son cabinet
o jamais personne n'entrait sans tre appel, assise prs de lui,
sous la lumire de la lampe, devait-elle hsiter plus longtemps?

Elle ne le crut pas:

Voulez-vous me permettre, dit-elle, le coeur angoiss et la voix
frmissante, de vous demander une chose que je ne comprends pas,
et  laquelle je pense  chaque instant sans oser en parler?

-- Dis.

-- Ce que je ne comprends pas, c'est qu'aimant votre fils comme
vous l'aimez, vous ayez pu vous sparer de lui.

-- C'est qu'a ton ge on ne comprend, on ne sent que ce qui est
affection, sans avoir conscience du devoir: or mon devoir de pre
me faisait une loi d'imposer  mon fils, coupable de fautes qui
pouvaient l'entraner loin, une punition qui serait une leon. Il
fallait qu'il et la preuve que ma volont tait au-dessus de la
sienne; c'est pourquoi je l'envoyai aux Indes, o j'avais
l'intention de ne le tenir que peu de temps, et o je lui donnais
une situation qui mnageait sa dignit, puisqu'il tait le
reprsentant de ma maison. Pouvais-je prvoir qu'il s'prendrait
de cette misrable crature et se laisserait entraner dans un
mariage fou, absolument fou?

-- Mais le pre Fildes dit que celle qu'il a pouse n'tait point
une misrable crature.

-- Elle en tait une, puisqu'elle a accept un mariage nul en
France, et ds lors je ne pouvais pas la reconnatre pour ma
fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils prs de moi,
tant qu'il ne se serait pas spar d'elle; c'et t manquer  mon
devoir de pre, en mme temps qu'abdiquer ma volont, et un homme
comme moi ne peut pas en arriver l; je veux ce que je dois, et ne
transige pas plus sur la volont que sur le devoir.

Il dit cela avec une fermet d'accent qui glaa Perrine; puis,
tout de suite il poursuivit:

Maintenant, tu peux te demander comment, n'ayant pas voulu
recevoir mon fils aprs son mariage, je veux prsentement le
rappeler prs de moi. C'est que les conditions ne sont plus
aujourd'hui ce qu'elles taient  cette poque. Aprs treize
annes de ce prtendu mariage, mon fils doit tre aussi las de
cette crature que de la vie misrable qu'elle lui a fait mener
prs d'elle. D'autre part, les conditions pour moi sont changes
aussi: ma sant est loin d'tre reste ce qu'elle tait, je suis
malade, je suis aveugle, et je ne peux recouvrer la vue que par
une opration qu'on ne risquera que si je suis dans un tat de
calme lui assurant des chances srieuses de russite. Quand mon
fils saura cela, crois-tu qu'il hsitera  quitter cette femme, 
laquelle d'ailleurs j'assurerai la vie la plus large ainsi qu' sa
fille? Si je l'aime, il m'aime aussi; que de fois a-t-il tourn
ses regards vers Maraucourt! que de regrets n'a-t-il pas prouvs!
Qu'il apprenne la vrit, tu le verras accourir.

-- Il devrait donc quitter sa femme et sa fille?

-- Il n'a pas de femme, il n'a pas de fille.

-- Le pre Fildes dit qu'il a t mari dans la chapelle de la
mission par le pre Leclerc.

-- Ce mariage est nul en France pour avoir t contract
contrairement  la loi.

-- Mais aux Indes, est-il nul aussi?

-- Je le ferai casser  Rome.

-- Mais sa fille?

-- La loi ne reconnat pas cette fille.

-- La loi est-elle tout?

-- Que veux-tu dire?

-- Que ce n'est pas la loi qui fait qu'on aime ou qu'on n'aime pas
ses enfants, ses parents. Ce n'tait pas en vertu de la loi que
j'aimais mon pauvre papa, mais parce qu'il tait bon, tendre,
affectueux, attentif pour moi, parce que j'tais heureuse quand il
m'embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou
qu'il me regardait avec un sourire; et parce que je n'imaginais
pas qu'il y et rien de meilleur que d'tre avec lui-mme, quand
il ne me parlait point et s'occupait de ses affaires. Et lui, il
m'aimait parce qu'il m'avait leve, parce qu'il me donnait ses
soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce qu'il
sentait que je l'aimais de tout mon coeur. La loi n'avait rien 
voir l dedans; je ne me demandais pas si c'tait la loi qui le
faisait mon pre, car j'tais bien certaine que c'tait
l'affection que nous avions l'un pour l'autre.

-- O veux-tu en venir?

-- Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent
draisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je
sens.

-- Et c'est pour cela que je t'coute, parce que tes paroles, pour
peu exprimentes qu'elles soient, sont au moins celles d'une
bonne fille.

-- Eh bien, monsieur, j'en veux venir  ceci, c'est que si vous
aimez votre fils et voulez l'avoir prs de vous, lui de son ct
il doit aimer sa fille et veut l'avoir prs de lui.

-- Entre son pre et sa fille, il n'hsitera pas; d'ailleurs le
mariage annul, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de
l'Inde sont prcoces; il pourra bientt la marier, ce qui, avec la
dot que je lui assurerai, sera facile; il ne sera donc pas assez
peu sens pour ne pas se sparer d'une fille qui, elle,
n'hsiterait pas  se sparer bientt de lui pour suivre son mari.
D'ailleurs, notre vie n'est pas faite que de sentiment, elle l'est
aussi d'autres choses qui psent d'un lourd poids sur nos
dterminations: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune
n'tait pas ce qu'elle est maintenant; quand il verra, et je la
lui montrerai, la situation qu'elle lui assure  la tte de
l'industrie de son pays, l'avenir qu'elle lui promet, avec toutes
les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas
une petite moricaude qui l'arrtera.

-- Mais cette petite moricaude n'est peut-tre pas aussi horrible
que vous l'imaginez.

-- Une Hindoue.

-- Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en
moyenne plus beaux que les Europens.

-- Exagrations de voyageurs.

-- Qu'ils ont les membres souples, le visage d'un ovale pur, les
yeux profonds avec un regard fier, la bouche discrte, la
physionomie douce; qu'ils sont adroits, gracieux dans leurs
mouvements; qu'ils sont sobres, patients, courageux au travail;
qu'ils sont appliqus  l'tude...

-- Tu as de la mmoire.

-- Ne doit-on pas retenir ce qu'on lit? Enfin il rsulte de ces
livres qu'une Hindoue n'est pas forcment une horreur comme vous
tes dispos  le croire.

-- Que m'importe, puisque je ne la connatrai pas.

-- Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-tre vous
intresser  elle, vous attacher  elle...

-- Jamais; rien qu'en pensant  elle et  sa mre, je suis pris
d'indignation.

-- Si vous la connaissiez... cette colre s'apaiserait peut-tre.

Il serra les poings dans un moment de fureur qui troubla Perrine,
mais cependant ne lui coupa pas la parole:

J'entends si elle n'tait pas du tout ce que vous supposez; car
elle peut, n'est-ce pas, tre le contraire de ce que votre colre
imagine: le pre Fildes dit que sa mre tait doue des plus
charmantes qualits, intelligente, bonne, douce...

-- Le pre Fildes est un brave prtre qui voit la vie et les gens
avec trop d'indulgence; d'ailleurs, il ne l'a pas connue, cette
femme dont il parle.

-- Il dit qu'il parle d'aprs les tmoignages de tous ceux qui
l'ont connue; ces tmoignages de tous n'ont-ils pas plus
d'importance que l'opinion d'un seul? Enfin, si vous la receviez
dans votre maison, n'aurait-elle pas, elle, votre petite fille,
des soins plus intelligents que ceux que je peux avoir, moi?

-- Ne parle pas contre toi.

-- Je ne parle ni pour ni contre moi, mais pour ce qui est la
justice...

-- La justice!

-- Telle que je la sens; ou si vous voulez, pour ce que, dans mon
ignorance, je crois tre la justice. Prcisment parce que sa
naissance est menace et conteste, cette jeune fille en se voyant
accueillie, ne pourrait pas ne pas tre mue d'une profonde
reconnaissance. Pour cela seul, en dehors de toutes les autres
raisons qui la pousseraient, elle vous aimerait de tout son
coeur.

Elle joignit les mains en le regardant comme s'il pouvait la voir,
et avec un lan qui donnait  sa voix un accent vibrant:

Ah! monsieur, ne voulez-vous pas tre aim par votre fille?

Il se leva d'un mouvement impatient:

Je t'ai dit qu'elle ne serait jamais ma fille. Je la hais, comme
je hais sa mre; elles qui m'ont pris mon fils, qui me le gardent.
Est-ce que, si elles ne l'avaient pas ensorcel, il ne serait pas
prs de moi depuis longtemps? Est-ce qu'elles n'ont pas t tout
pour lui, quand moi son pre, je n'tais rien?

Il parlait avec vhmence en marchant  pas saccads par son
cabinet, emport, secou par un accs de colre qu'elle n'avait
pas encore vu. Tout  coup il s'arrta devant elle:

Monte  ta chambre, dit-il, et plus jamais, tu entends, plus
jamais, ne te permets de me parler de ces misrables; car enfin de
quoi te mles-tu? Qui t'a charg de me tenir un pareil discours?

Un moment interdite, elle se remit:

Oh! personne, monsieur, je vous jure; j'ai traduit, moi fille
sans parents, ce que mon coeur me disait, me mettant  la place de
votre petite fille.

Il se radoucit, mais ce fut encore d'un ton menaant qu'il ajouta:

Si tu ne veux pas que nous nous fchions, dsormais n'aborde
jamais ce sujet, qui m'est, tu le vois, douloureux; tu ne dois pas
m'exasprer.

-- Pardonnez-moi, dit-elle la voix brise par les larmes qui
l'touffaient, certainement j'aurais d me taire.

-- Tu l'aurais d d'autant mieux que ce que tu as dit tait
inutile.


XXXVI

Pour suppler aux nouvelles que ses correspondants ne lui
donnaient point, sur la vie de son fils, pendant les trois
dernires annes, M. Vulfran faisait paratre dans les principaux
journaux de Calcutta, de Dakka, de Dehra, de Bombay, de Londres,
une annonce rpte chaque semaine, promettant quarante livres de
rcompense  qui pourrait fournir un renseignement, si mince qu'il
ft, mais certain cependant, sur Edmond Paindavoine; et comme une
des lettres qu'il avait reues de Londres parlait d'un projet
d'Edmond de passer en gypte et peut-tre en Turquie, il avait
tendu ses insertions au Caire,  Alexandrie,  Constantinople:
rien ne devait tre nglig, mme l'impossible, mme l'improbable;
d'ailleurs n'tait-ce pas l'improbable qui devenait le
vraisemblable dans cette existence cahote?

Ne voulant pas donner son adresse, ce qui et pu l'exposer 
toutes sortes de sollicitations plus ou moins malhonntes, c'tait
celle de son banquier  Amiens que M. Vulfran avait indique;
c'tait donc celui-ci qui recevait les lettres que l'offre des
mille francs provoquait, et qui les transmettait  Maraucourt.

Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule n'tait
srieuse; la plupart provenaient d'agents d'affaires, qui
s'engageaient  faire des recherches dont ils garantissaient le
succs, si on voulait bien leur envoyer une provision
indispensable aux premires dmarches; quelques-unes taient de
simples romans qui se lanaient dans une fantaisie vague
promettant tout et ne donnant rien; d'autres enfin racontaient des
faits remontant  cinq, dix, douze ans; aucune ne se renfermait
dans les trois dernires annes fixes par l'annonce, pas plus
qu'elle ne fournissait l'indication prcise demande.

C'tait Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si
nulles qu'elles fussent gnralement, elles ne dcourageaient pas
M. Vulfran et n'branlaient pas sa foi:

Il n'y a que l'annonce rpte qui produise de l'effet, disait-
il toujours.

Et sans se lasser, il rptait les siennes.

Un jour enfin une lettre date de Serajevo en Bosnie apporta une
offre qui paraissait pouvoir tre prise en considration: elle
tait en mauvais anglais, et disait que si l'on voulait dposer
les quarante livres promises par l'insertion du _Times_, chez un
banquier de Serajevo, on s'engageait  fournir des nouvelles
authentiques de M. Edmond Paindavoine remontant au mois de
novembre de la prcdente anne: au cas o l'on accepterait cette
proposition, on devait rpondre poste restante  Serajevo sous le
numro 917.

Eh bien, tu vois si j'avais raison, s'cria M. Vulfran, c'est
prs de nous, le mois de novembre.

Et il montra une joie qui tait un aveu de ses craintes: c'tait
maintenant qu'il pouvait affirmer l'existence d'Edmond avec
preuves  l'appui et non plus seulement en vertu de sa foi
paternelle.

Pour la premire fois depuis que ses recherches se poursuivaient,
il parla de son fils  ses neveux et  Talouel.

J'ai la grande joie de vous annoncer que j'ai des nouvelles
d'Edmond; il tait en Bosnie au mois de novembre.

L'moi fut grand quand ce bruit se rpandit dans le pays. Comme
toujours en pareille circonstance on l'amplifia:

M. Edmond va arriver!

-- Est ce possible?

-- Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des
neveux et de Talouel.

En ralit, elle tait curieuse cette mine: proccupe chez
Thodore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint;
au contraire panouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait
pris l'habitude de faire exprimer  sa physionomie comme  ses
paroles prcisment le contraire de ce qu'il pensait.

Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire  ce
retour:

Le vieux a t trop dur; le fils n'avait pas mrit que, pour
quelques dettes, on l'envoyt aux Indes. Mis en dehors de sa
famille, il s'en est cr une autre l-bas.

-- Et puis tre en Bosnie, en Turquie, quelque part par l, cela,
ne veut pas dire qu'on, est en route pour Maraucourt; est-ce que
la route des Indes en France passe par la Bosnie?

Cette rflexion tait de Bendit, qui, avec son sang-froid anglais,
jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y mler
aucune considration sentimentale.

Comme vous je dsire le retour du fils, disait-il, cela donnerait
 la maison une solidit qui lui manque, mais il ne suffit pas que
je dsire une chose pour que j'y croie; c'est Franais cela, ce
n'est pas Anglais, et moi, vous savez, _I am an Englishman_.

Justement parce que ces rflexions taient d'un Anglais, elles
faisaient hausser les paules: si le patron parlait du retour de
son fils, on pouvait avoir foi en lui; il n'tait pas homme 
s'emballer, le patron.

En affaires, oui; mais en sentiment, ce n'est pas l'industriel
qui parle, c'est le pre.

 chaque instant M. Vulfran s'entretenait avec Perrine de ses
esprances:

Ce n'est plus qu'une affaire de temps: la Bosnie, ce n'est pas
l'Inde, une mer dans laquelle on disparat; si nous avons des
nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront
sur une piste qu'il sera facile de suivre.

Et il avait voulu que Perrine prit dans la bibliothque les livres
qui parlaient de Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une
explication satisfaisante, ce que son fils tait venu faire dans
ce pays sauvage, au climat rude, o il n'y a ni commerce, ni
industrie.

Peut-tre s'y trouvait-il simplement en passant, dit Perrine.

-- Sans doute, et c'est un indice de plus pour prouver son
prochain retour; de plus s'il tait l de passage, il semble
vraisemblablement qu'il n'tait pas accompagn de sa femme et de
sa fille, car la Bosnie n'est pas un pays pour les touristes; donc
il y aurait sparation entre eux.

Comme elle ne rpondait rien malgr l'envie qu'elle en avait, il
s'en fcha:

Tu ne dis rien.

-- C'est que je n'ose pas ne pas tre d'accord avec vous.

-- Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses.

-- Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas
pour d'autres. Ne m'avez-vous pas dfendu d'aborder jamais ce qui
se rapporte ... cette jeune fille? Je ne veux pas m'exposer 
vous fcher.

-- Tu ne me fcheras pas en disant les raisons pour lesquelles tu
admets qu'elles ont pu venir en Bosnie.

-- D'abord parce que la Bosnie n'est pas un pays inabordable pour
des femmes, surtout quand ces femmes ont voyag dans les montagnes
de l'Inde, qui ne ressemblent en rien pour les fatigues et les
dangers  celles des Balkans. Et puis d'un autre ct, si
M. Edmond ne faisait que traverser la Bosnie, je ne vois pas
pourquoi sa femme et sa fille ne l'auraient pas accompagn,
puisque les lettres que vous avez reues des diffrentes contres
de l'Inde disent que partout elles taient avec lui. Enfin il y a
encore une autre considration que je n'ose pas vous dire,
prcisment parce qu'elle n'est pas d'accord avec vos esprances.

-- Dis-la quand mme.

-- Je la dirai, mais  l'avance je vous demande de ne voir dans
mes paroles que le souci de votre sant, qui serait atteinte au
cas o votre attente serait due; ce qui est possible n'est-ce
pas?

-- Explique-toi clairement.

-- De ce que M. Edmond tait  Serajevo au mois de novembre, vous
concluez qu'il doit tre de retour ici... bientt.

-- videmment.

-- Et cependant on peut ne pas le retrouver.

-- Je n'admets pas cela.

-- Une raison ou une autre peut l'empcher de revenir... N'est-il
pas possible qu'il ait disparu?

-- Disparu?

-- S'il tait retourn aux Indes... ou ailleurs; s'il tait parti
pour l'Amrique?

-- Les si entasss les uns par-dessus les autres conduisent 
l'absurde.

-- Sans doute, monsieur, mais en choisissant ceux qu'on dsire et
en repoussant les autres on s'expose...

--  quoi?

-- Quand ce ne serait qu' l'impatience. Voyez dans quel tat
agit vous tes depuis que vous avez reu cette nouvelle de
Serajevo; et cependant les dlais ne sont pas couls pour que la
rponse vous soit parvenue. Vous ne toussiez presque plus; vous
avez maintenant plusieurs accs par jour et aussi des
palpitations, de l'essoufflement: votre visage rougit  chaque
instant; les veines de votre front se gonflent. Que se passera-t-
il si cette rponse se fait encore attendre, et surtout si... elle
n'est pas ce que vous esprez, ce que vous voulez? Vous vous tes
si bien habitu  dire: Cela est ainsi, et non autrement, que je
ne peux pas ne pas m'... inquiter. Cela est si terrible d'tre
frapp par le pire, quand c'est au meilleur qu'on croit, et si
j'en parle ainsi, c'est que cela m'est arriv: aprs avoir tout
craint pour mon pre, nous tions sres de son prompt
rtablissement le jour mme o nous l'avons perdu; nous avons t
folles, maman et moi, et certainement c'est la violence de ce coup
inattendu qui a tu ma pauvre maman; elle n'a pas pu se relever;
six mois aprs, elle est morte  son tour. Alors pensant  cela,
je me dis...

Mais elle n'acheva pas, les sanglots tranglrent les paroles dans
sa gorge, et comme elle voulait les contenir, car elle comprenait
qu'ils ne s'expliquaient pas, ils la suffoqurent.

N'voque pas ces souvenirs, pauvre petite, dit M. Vulfran, et
parce que tu as t cruellement prouve, n'imagine pas qu'il n'y
a que malheurs en ce monde; cela serait mauvais pour toi; de plus
cela serait injuste.

videmment tout ce qu'elle dirait, ce qu'elle ferait,
n'branlerait pas cette confiance, qui ne voulait croire possible
que ce qui s'accordait avec son dsir: elle ne pouvait donc
qu'attendre en se demandant, pleine d'angoisses, ce qui se
passerait lorsque arriverait la lettre du banquier d'Amiens
apportant la rponse de Serajevo.

Mais ce ne fut pas une lettre qui arriva, ce fut le banquier lui-
mme.

Un matin que Talouel comme  son ordinaire se promenait sur son
banc de quart les mains dans ses poches, surveillant de son
regard, qui ne laissait rien chapper, les cours de l'usine, il
vit le banquier qu'il connaissait bien descendre de voiture  la
grille des Shdes, et se diriger vers les bureaux d'un pas grave,
avec une attitude compasse.

Prcipitamment il dgringola l'escalier de sa vranda et courut
au-devant de lui: en approchant, il constata que la mine tait
d'accord avec la dmarche et l'attitude. Incapable de se contenir
il s'cria:

Je suppose que les nouvelles sont mauvaises, cher monsieur?

-- Mauvaises.

La rponse se renferma dans ce seul mot. Talouel insista:

Mais...

-- Mauvaises.

Puis, changeant tout de suite de sujet:

M. Vulfran est dans ses bureaux?

-- Sans doute.

-- Je dois l'entretenir tout d'abord.

-- Cependant...

-- Vous comprenez.

Si le banquier qui, dans son attitude embarrasse, fixait ses
regards  terre, avait eu des yeux pour voir, il aurait devin
qu'au cas o Talouel deviendrait un jour le matre des usines de
Maraucourt, il lui ferait payer cher cette discrtion.

Autant Talouel s'tait montr obsquieux quand il avait espr
obtenir ce qu'il voulait savoir, autant il afficha de brutalit
quand il vit ses avances repousses:

Vous trouverez M. Vulfran dans son cabinet, dit-il en
s'loignant les mains dans ses poches.

Comme ce n'tait pas la premire fois que le banquier venait 
Maraucourt, il n'eut pas de peine  trouver le cabinet de
M. Vulfran, et arriv  sa porte, il s'arrta un moment pour se
prparer.

Il n'avait pas encore frapp qu'une voix, celle de M. Vulfran,
cria:

Entrez!

Il n'y avait plus  diffrer, il entra en s'annonant:

Bonjour, monsieur Vulfran.

-- Comment, c'est vous!  Maraucourt!

-- Oui, j'avais affaire ce matin  Picquigny; alors j'ai pouss
jusqu'ici pour vous apporter des nouvelles de Serajevo.

-- Perrine assise  sa table n'avait pas besoin que ce nom ft
prononc pour savoir qui venait d'entrer: elle resta ptrifie.

Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente.

-- Elles ne sont pas ce que vous deviez esprer, ce que nous
esprions tous.

-- Notre homme a voulu nous escroquer les quarante livres?

-- Il semble que ce soit un honnte homme.

-- Il ne sait rien?

-- Ses renseignements ne sont que trop authentiques...
malheureusement.

-- Malheureusement!

C'tait la premire parole de doute que M. Vulfran prononait.

Il s'tablit un silence, et sur la physionomie de M. Vulfran qui
s'assombrissait, il fut facile de voir par quels sentiments il
passait: la surprise, l'inquitude.

Alors on n'a plus de nouvelles d'Edmond depuis le mois de
novembre? dit-il.

-- On n'en a plus.

-- Mais quelles nouvelles a-t-on eues  cette poque? quel
caractre de certitude, d'authenticit prsentent-elles?

-- Nous avons des pices officielles, vises par le consul de
France  Serajevo.

-- Mais parlez donc, rapportez ces nouvelles mmes.

-- En novembre, M. Edmond est arriv  Sarajevo comme...
photographe.

-- Allons donc! vous voulez dire avec des appareils de
photographie?

-- Avec une voiture de photographe ambulant, dans laquelle il
voyageait en famille, accompagn de sa femme et de sa fille.
Pendant quelques jours il a fait des portraits sur une place de la
ville...

Il chercha dans les papiers qu'il avait dplis sur un coin du
bureau de M. Vulfran.

Puisque vous avez des pices, lisez-les, dit M. Vulfran, ce sera
plus vite fait.

-- Je vais vous les lire; je vous disais qu'il avait travaill
comme photographe sur une place publique, la place Philippovitch.
Au commencement de novembre il quitta Serajevo pour...

Il consulta de nouveau ses papiers:

... pour Travnik, et tomba... ou arriva malade  un village situ
entre ces deux villes.

-- Mon Dieu, s'cria M. Vulfran, mon Dieu, mon Dieu!

Et il joignit les mains, le visage dcompos, tremblant de la tte
aux pieds comme si la vision de son fils se dressait devant lui.

Vous tes un homme de grande force...

-- Il n'y a pas de force contre la mort. Mon fils....

-- Eh bien oui, il faut que vous connaissiez l'affreuse vrit: le
sept novembre... M. Edmond... est mort  Bousovatcha d'une
congestion pulmonaire.

-- C'est impossible!

-- Hlas! monsieur, moi aussi j'ai dit: c'est impossible en
recevant ces pices, bien que leur traduction soit vise par le
consul de France; mais cet acte de dcs d'Edmond Vulfran
Paindavoine, n  Maraucourt (Somme), g de trente-quatre ans,
n'emprunte-t-il pas un caractre d'authenticit  ces
renseignements mmes, si prcis? Cependant, voulant douter malgr
tout, j'ai, en recevant ces pices hier, tlgraphi  notre
consul  Serajevo; voici sa rponse: Pices authentiques, mort
certaine.

Mais M. Vulfran paraissait ne pas couter: affaiss dans son
fauteuil, croul sur lui-mme, la tte penche en avant reposant
sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine
affole, perdue, suffoque, se demandait s'il tait mort.

Tout  coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui
jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la main il
pressa le bouton des sonneries lectriques qui correspondaient
dans les bureaux de Talouel, de Thodore et de Casimir.

Cet appel tait si violent qu'ils accoururent aussitt tous trois.

Vous tes l, dit-il, Talouel, Thodore, Casimir?

Tous trois rpondirent en mme temps.

J'apprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel,
arrtez partout et immdiatement le travail; tlphonez qu'on
affiche qu'il reprendra aprs-demain, et que demain un service
sera clbr dans les glises de Maraucourt, Saint-Pipoy,
Hercheux, Bacourt et Flexelles.

-- Mon oncle! s'crirent d'une mme voix les deux neveux.

Mais il les arrta:

J'ai besoin d'tre seul; laissez-moi.

Tout le monde sortit, Perrine seule resta.

Aurlie, tu es l? demanda M. Vulfran.

Elle rpondit dans un sanglot.

Rentrons au chteau.

Comme toujours il avait pos sa main sur l'paule de Perrine, et
ce fut ainsi qu'ils sortirent au milieu du premier flot des
ouvriers qui quittaient les ateliers: ils traversrent ainsi le
village o dj la nouvelle courait de porte en porte, et chacun
en les voyant passer se demandait s'il survivrait  cet
crasement; comme il tait dj courb, lui qui d'ordinaire
marchait si solide, couch en avant comme un arbre que la tempte
a bris par le milieu de son tronc.

Mais cette question, Perrine se la posait avec plus d'angoisse
encore, car aux secousses que de sa main il lui imprimait 
l'paule, elle sentait, sans qu'il pronont une seule parole,
combien profondment il tait atteint.

Quand elle l'eut conduit dans son cabinet, il la renvoya:

Explique pourquoi je veux tre seul, dit-il, que personne
n'entre, que personne ne me parle.

Comme elle allait sortir:

Et je me refusais  te croire!

-- Si vous vouliez me permettre...

-- Laisse-moi, dit-il rudement.


XXXVII

Toute la nuit le chteau fut plein de mouvement et de bruit, car
successivement arrivrent: de Paris, M. et Mme Stanislas
Paindavoine, prvenus par Thodore; de Boulogne, M. et
Mme Bretoneux, avertis par Casimir; enfin de Dunkerque et de
Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs
enfants. Personne n'aurait manqu au service de ce pauvre Edmond.
D'ailleurs ne fallait-il pas tre l pour prendre position et se
surveiller? Maintenant que la place tait vide, et bien vide 
jamais, qui allait s'en emparer? C'tait l'heure des manoeuvres
habiles o chacun devait s'employer entirement, avec toute son
nergie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel dsastre
si cette industrie qui tait une des forces du pays, tombait aux
mains d'un incapable comme Thodore! Quel malheur si un esprit
born comme Casimir en prenait la direction! Et aucune des deux
familles n'avait la pense d'admettre qu'une association fut
possible, qu'un partage pt se faire entre les deux cousins: on
voulait tout pour soi; l'autre n'aurait rien: quels droits
d'ailleurs avait-il  faire valoir cet autre?

Perrine s'attendait  la visite matinale de Mme Bretoneux, et
aussi  celle de Mme Paindavoine; mais elle ne reut ni l'une ni
l'autre, ce qui lui fit comprendre qu'on ne croyait plus avoir
besoin d'elle, au moins pour le moment. Qu'tait-elle en effet
dans cette maison? Maintenant c'tait le frre de M. Vulfran, sa
soeur, ses neveux, ses nices, ses hritiers, enfin, qui y taient
les matres.

Elle s'attendait aussi  ce que M. Vulfran l'appellerait pour
qu'elle le conduist  l'glise, comme elle le faisait tous les
dimanches depuis qu'elle avait remplac Guillaume; mais il n'en
fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des
glas de quart d'heure en quart d'heure, annoncrent la messe, elle
le vit monter en landau appuy sur le bras de son frre,
accompagn de sa soeur et de sa belle-soeur, tandis que les
membres de la famille prenaient place dans les autres voitures.

Alors, n'ayant pas de temps  perdre, elle qui devait faire  pied
le trajet du chteau  l'glise, elle partit au plus vite.

Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait tendu son
linceul; elle fut surprise en traversant  la hte les rues du
village, de remarquer qu'elles avaient leur air des dimanches,
c'est--dire que les cabarets taient pleins d'ouvriers qui
buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le
long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur
porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les
cours. Personne n'assisterait-il donc au service?

En entrant dans l'glise o elle avait eu peur de ne pas pouvoir
entrer, elle la vit  moiti vide: dans le choeur tait range la
famille;  et l se montraient les autorits du village, les
fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, trs rares
taient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette
journe dont les consquences pouvaient tre si graves pour eux
cependant, avaient eu la pense de venir joindre leurs prires 
celles de leur patron.

Le dimanche sa place tait  ct de M, Vulfran, mais comme elle
n'avait pas qualit pour l'occuper, elle prit une chaise  ct de
Rosalie qui accompagnait sa grand'mre en grand deuil.

Hlas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui
pleurait, quel malheur! Qu'est-ce que dit M. Vulfran?

Mais l'office qui commenait dispensa Perrine de rpondre, et ni
Rosalie, ni Franoise ne lui adressrent plus la parole, voyant
combien elle tait bouleverse.

 la sortie, elle fut arrte par Mlle Belhomme qui, comme
Franoise, voulut l'interroger sur, M. Vulfran, et  qui elle dut
rpondre qu'elle ne l'avait pas vu depuis la veille.

Vous rentrez  pied? demanda l'institutrice.

-- Mais oui.

-- Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu'aux coles.

Perrine et voulu tre seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et
elle dut suivre la conversation de l'institutrice.

Savez-vous  quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever,
s'asseoir, s'agenouiller pendant l'office, si bris, si accabl
qu'il semblait toujours qu'il ne pourrait pas se redresser? C'est
que pour la premire fois aujourd'hui, il a peut-tre t bon pour
lui d'tre aveugle.

-- Pourquoi?

-- Parce qu'il n'a pas vu combien l'glise tait peu remplie.
C'et t une douleur de plus que cette indiffrence de ses
ouvriers  son malheur.

--Ils n'taient pas nombreux, cela est vrai.

-- Au moins il ne l'a pas vu.

-- Mais tes-vous sre qu'il ne s'en soit pas rendu compte par le
silence vide de l'glise en mme temps que par le brouhaha des
cabarets, quand il a travers les rues du village? Avec les
oreilles il reconstitue bien des choses.

-- Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n'a pas
besoin, le pauvre homme; et cependant...

Elle fit une pause pour retenir ce qu'elle allait dire; mais comme
elle n'avait pas l'habitude de jamais cacher ce qu'elle pensait,
elle ajouta:

Et cependant ce serait une leon, une grande leon, car voyez-
vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de
s'associer  nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous-
mmes  celles qu'ils prouvent, ou  leur souffrance; et on peut
le dire, parce que c'est l'expression de la stricte vrit...

Elle baissa la voix:

... Ce n'a jamais t le cas de M. Vulfran: homme juste avec les
ouvriers, leur accordant ce qu'il leur croit d, mais c'est tout;
et la seule justice, comme rgle de ce monde, ce n'est pas assez:
n'tre que juste, c'est tre injuste. Comme il est regrettable que
M. Vulfran n'ait jamais eu l'ide qu'il pouvait tre un pre pour
ses ouvriers; mais entran, absorb par ses grandes affaires, il
n'a appliqu son esprit suprieur qu'aux seules affaires. Quel
bien il et pu faire cependant, non seulement ici mme, ce qui
serait dj considrable, mais partout par l'exemple donn. Qu'il
en et t ainsi, et vous pouvez tre certaine que nous n'aurions
pas vu aujourd'hui... ce que nous voyons.

Cela pouvait tre vrai, mais Perrine n'tait pas en situation
d'apprcier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce
qu'elles disaient, autant que parce qu'elle les entendait de la
bouche de Mlle Belhomme, pour qui elle s'tait vite prise d'une
affection respectueuse. Qu'une autre et exprim ces ides, il lui
semblait que cela l'et laisse indiffrente, mais elle souffrait
de ce qu'elles taient celles d'une femme en qui elle avait mis
une grande confiance.

En arrivant devant les coles elle se hta donc de la quitter.

Pourquoi n'entrez-vous pas, nous djeunerions ensemble, dit
Mlle Belhomme qui avait devin que son lve ne devait pas prendre
place  la table de la famille.

-- Je vous remercie: M. Vulfran peut avoir besoin de moi.

-- Alors rentrez.

Mais en arrivant au chteau elle vit que M. Vulfran n'avait pas
besoin d'elle, et mme qu'il ne pensait pas du tout  elle; car
Bastien qu'elle rencontra dans l'escalier lui dit qu'en descendant
de voiture, M. Vulfran s'tait enferm dans son cabinet, o
personne ne devait entrer:

En un jour comme aujourd'hui, il ne veut mme pas djeuner avec
la famille.

-- Elle reste, la famille?

-- Vous pensez bien que non; aprs le djeuner, tout le monde
part; je crois qu'il ne voudra mme pas recevoir les adieux de ses
parents. Ah! il est bien accabl. Qu'est-ce que nous allons
devenir, mon Dieu! Il faudra nous aider.

-- Que puis-je?

-- Vous pouvez beaucoup: M. Vulfran a confiance en vous, et il
vous aime bien.

-- Il m'aime!

-- Je sais ce que je dis, et c'est gros, cela.

Comme Bastien l'avait annonc, toute la famille partit aprs le
djeuner; mais jusqu'au soir Perrine resta dans sa chambre sans
que M. Vulfran la fit appeler; ce fut seulement un peu avant le
coucher que Bastien vint lui dire que le patron la prvenait de se
tenir prte  l'accompagner le lendemain matin  l'heure
habituelle.

Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il? Ce sera le
mieux: le travail c'est sa vie.

Le lendemain  l'heure fixe, comme tous les matins elle se trouva
dans le hall, attendant M. Vulfran, et bientt elle le vit
paratre, marchant courb, conduit par Bastien, qui,
silencieusement fit un signe attrist pour dire que la nuit avait
t mauvaise.

Aurlie est-elle l? demanda-t-il d'une voix altre, dolente et
faible comme celle d'un enfant malade.

Elle s'avana vivement:

Me voil, monsieur.

-- Montons en voiture.

Elle et voulu l'interroger, mais elle n'osa pas; une fois assis
en voiture, il s'affaissa et, la tte incline en avant, il ne
pronona pas un mot.

Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait prt  le recevoir
et  l'aider  descendre; ce qu'il fit, obsquieusement:

Je suppose que vous vous tes senti assez fort pour venir, dit-il
d'une voix compatissante qui contrastait avec l'clat de ses yeux.

-- Je ne me suis pas senti fort du tout; mais je suis venu parce
que je devais venir.

-- C'est ce que je voulais dire...

M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se
faisant conduire par elle  son cabinet.

Bientt commena le dpouillement de la correspondance, qui tait
volumineuse, comprenant les lettres de deux jours; il le laissa se
faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s'il tait
sourd ou endormi.

Ensuite venait la runion des chefs de services, dans laquelle
devait ce jour-l se dcider une grosse question, qui engageait
srieusement les intrts de la maison: devait-on vendre les
grandes provisions de jute qu'on avait aux Indes et en Angleterre,
en ne gardant que ce qui tait indispensable  la fabrication
courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on
faire de nouveaux achats? en un mot se mettre  la hausse ou  la
baisse?

Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une
mthode rigoureuse, dont personne ne s'cartait: chacun  tour de
rle, en commenant par le plus jeune, donnait son avis et
dveloppait ses raisons; M. Vulfran coutait, et  la fin, faisait
connatre la rsolution qu'il se proposait de suivre; -- ce qui ne
voulait pas dire qu'il la suivrait, car plus d'une fois on
apprenait, six mois ou un an aprs, qu'il avait fait prcisment
le contraire de ce qu'il avait dit; mais en tout cas, il se
prononait avec une nettet qui merveillait ses employs, et
toujours la discussion aboutissait.

Ce matin-l la dlibration suivit sa marche ordinaire, chacun
expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter; mais quand vint
le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que
celui-ci produisit, ce fut un doute:

Je n'ai jamais t si embarrass; il y a de bien bonnes raisons
pour, mais il y en a de bien fortes contre.

Il tait sincre, en confessant cet embarras, car c'tait une
rgle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du
matre, bien plus que sur les lvres de celui qui parlait, et de
se dcider d'aprs ce que disait cette physionomie, qu'il avait
appris  connatre par une longue pratique, sans s'inquiter de ce
qu'il pouvait penser lui-mme: que pouvait d'ailleurs peser son
opinion dans la balance, o de l'autre ct, ce qu'il mettait
tait une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout
devancer le sentiment? Or, ce matin-la, cette physionomie n'avait
absolument rien exprim, qu'un vague exasprant. Voulait-il
acheter, voulait-il vendre?  vrai dire il semblait ne pas prendre
souci plus de l'un que de l'autre; absent, envol, perdu dans un
autre monde que celui des affaires.

Aprs Talouel, deux conclusions furent encore mises, puis ce fut
au patron de rendre son arrt; et comme toujours, mme plus
complet que toujours, s'tablit un respectueux silence, tandis que
les yeux restaient attachs sur lui.

On attendait, et comme il ne disait rien on s'interrogeait du
regard: avait-il donc perdu l'intelligence ou le sentiment de la
ralit?

Enfin il leva le bras, et dit:

Je vous avoue que je ne sais que dcider.

Quelle stupfaction! Eh quoi, il en tait l!

Pour la premire fois depuis qu'on le connaissait, il se montrait
indcis, lui toujours si rsolu, si bien matre de sa volont.

Et les regards, qui tout  l'heure se cherchaient, vitaient
maintenant de se rencontrer: les uns par compassion; les autres,
particulirement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se
trahir.

Il dit encore:

Nous verrons plus tard.

Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en s'en allant, sans
changer ses rflexions.

Rest seul avec Perrine, assise  la petite table d'o elle
n'avait pas boug, il ne parut pas faire attention au dpart de
ses employs, et garda son attitude accable.

Le temps s'coula, il ne bougea point. Souvent elle l'avait vu
rester, immobile devant sa fentre ouverte, plong dans ses
penses ou ses rves, et cette attitude s'expliquait de mme que
son inaction et son mutisme, puisqu'il ne pouvait ni lire, ni
crire; mais alors elle ne ressemblait en rien  celle de
maintenant, et  le regarder, l'oreille attentive, on pouvait voir
sur sa physionomie mobile, que par les bruits de l'usine il
suivait son travail comme s'il le surveillait de ses yeux, dans
chaque atelier ou chaque cour: le battement des mtiers, les
chappements de la vapeur, les ronflements des cannetires, les
lamentables gmissements de la valseuse, le dcrochage et
l'accrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de
sifflet des locomotives, les commandements de manoeuvres, mme le
sabotage des ouvriers quand ils traversaient d'un pas tran un
chemin pav, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se
rendait un compte exact, qui lui permettait de savoir ce qui se
faisait, et avec quelle activit ou quelle nonchalance cela se
faisait.

Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout
paraissait ptrifi, momifi comme l'et t une statue. Cela
tait si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait
envahie par une sorte de terreur qui l'anantissait.

Tout  coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d'une voix
forte, avec la conscience d'tre seul, ou plutt sans conscience
de l'endroit o il tait et de ceux qui pouvaient l'entendre, il
dit:

Mon Dieu, mon Dieu, vous vous tes retir de moi. Qu'ai-je donc
fait pour que vous m'abandonniez?

Puis le silence reprit plus crasant, plus lugubre, pour Perrine,
que ce cri avait bouleverse, bien qu'elle ne pt pas mesurer
toute l'tendue et la profondeur du dsespoir qu'il accusait.
C'est qu'en effet, M. Vulfran, par la grande fortune qu'il avait
faite et la situation qu'il occupait, en tait arriv  croire
qu'il tait un privilgi, en quelque sorte un lu, dont la
Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas,
comment serait-il parvenu si haut, s'il n'avait t servi que par
sa seule intelligence? Une main toute-puissante l'avait donc tir
de la foule pour de grandes choses, et plus tard guid si
srement, que ses ides avaient toujours obi  une inspiration
suprieure, de mme que ses actes  une direction infaillible; ce
qu'il dsirait avait toujours russi; dans ses batailles, il avait
toujours triomph, et toujours ses adversaires avaient succomb.
Mais voil que tout  coup ce qu'il voulait le plus ardemment, ce
qu'il se croyait sr d'obtenir, pour la premire fois ne se
ralisait pas: il attendait son fils, il savait qu'il allait le
voir arriver, toute sa vie tait dsormais arrange pour cette
runion; et son fils tait mort.

Alors quoi?

Il ne comprenait pas, -- ni le prsent, ni le pass.

Qu'avait-il t?

Qu'tait-il?

Et si vraiment il avait t ce que pendant quarante ans il avait
cru tre, pourquoi ne l'tait-il plus?


XXXVIII

Cet anantissement se prolongea, et il s'y joignit des accidents
de sant: la bronchite, les palpitations s'aggravrent, il se
produisit mme une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine
retint M. Vulfran  la chambre, et donna l'entire direction des
usines  Talouel triomphant.

Cependant ces accidents s'amendrent, mais la prostration morale
ne s'amliora pas, et au bout de quelques jours il n'y eut plus
qu'elle qui inquita le mdecin.

Plusieurs fois Perrine avait essay de l'interroger; mais il lui
avait  peine rpondu, le docteur Ruchon n'tant pas homme 
s'intresser  la curiosit des gamines; heureusement il avait t
moins rbarbatif avec Bastien et Mlle Belhomme, qu'il rencontrait
souvent  sa visite du soir, si bien que par le vieux valet de
chambre et par l'institutrice son anxit tait tant bien que mal
renseigne.

Il n'y a pas de danger pour la vie, disait Bastien, mais
M. Ruchon voudrait voir monsieur se remettre au travail.

Mlle Belhomme tait moins brve, et quand en venant au chteau
donner sa leon, elle avait bavard avec le mdecin, elle rptait
volontiers  son lve ce que celui-ci avait dit, ce qui
d'ailleurs se rsumait en un mot toujours le mme:

Il faudrait une secousse, quelque chose qui remontt la mcanique
morale arrte, mais dont le grand ressort ne parat cependant pas
cass.

Pendant longtemps on l'avait redoute cette secousse, et c'tait
mme la crainte qu'elle se produisit inopinment qui, plusieurs
fois, avait retard l'opration de la cataracte, que l'tat
gnral semblait permettre. Mais maintenant on la dsirait.
Qu'elle se produisit, que M. Vulfran sous son impression reprit
intrt  ses affaires, au travail,  tout ce qui tait sa vie, et
dans un avenir, prochain peut-tre, on pourrait sans doute la
tenter avec des chances de russite, alors surtout qu'on n'aurait
pas  redouter les violentes motions d'un retour ou d'une mort,
qu'au point de vue spcial de l'opration on pouvait galement
redouter.

Mais comment la provoquer?

C'tait ce qu'on se demandait sans trouver de rponse  cette
question, tant il semblait dtach, de tout, au point de ne
vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant qu'il avait
gard la chambre, et d'avoir toujours fait rpondre par Bastien, 
Talouel, qui respectueusement venait  l'ordre deux fois par jour,
le matin et le soir:

Dcidez pour le mieux.

Et quand, quittant le lit, il tait revenu aux bureaux,  peine
s'tait-il fait rendre compte de ce qu'avait dcid Talouel, trop
habile, trop adroit et trop prudent d'ailleurs pour prendre aucune
mesure que le patron n'et pas prise lui-mme.

Cette apathie n'empchait pas cependant que chaque jour Perrine le
conduist comme nagure dans les diverses usines; mais le chemin
se faisait silencieusement, sans qu'il rpondt le plus souvent
aux observations qu'elle lui adressait de temps en temps, et
arriv aux usines, c'tait  peine s'il coutait le rapport des
directeurs.

Pour le mieux, rptait-il; entendez-vous avec Talouel.

Combien de temps cela durerait-il?

Une aprs-midi qu'ils revenaient de la tourne des usines, et
qu'ils approchaient de Maraucourt, au trot endormi du vieux
cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise.

Arrte, dit M. Vulfran, il semble qu'on sonne au feu.

La voiture arrte, la sonnerie s'entendit distinctement.

C'est le feu, dit M. Vulfran, vois-tu quelque chose?

-- Un tourbillon de fume noire.

-- De quel ct?

--  travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me
reconnatre.

--  droite, ou  gauche?

-- Plutt  gauche.

 gauche, c'tait vers l'usine.

Faut-il mettre Coco au galop? demanda-t-elle.

-- Non, seulement va vite.

En approchant, la sonnerie leur arrivait plus claire, mais comme
ils tournaient selon le caprice des entailles bordes de
peupliers, Perrine ne pouvait fixer l'endroit prcis d'o
s'levait la fume, il semblait que c'tait du centre du village,
et non de l'usine.

Elle fit cette observation  M. Vulfran, qui ne rpondit rien.

Ce qui la confirma dans cette ide, ce fut que la sonnerie se
faisait entendre maintenant tout  gauche, c'est--dire aux
environs de l'usine.

On ne sonne pas l o est le feu, dit-elle.

-- Voil qui est bien raisonn, rpliqua M. Vulfran.

Mais il fit cette rponse d'un ton presque indiffrent, comme s'il
n'y avait pas intrt pour lui  savoir o tait le feu.

Ce fut seulement en entrant dans le village qu'ils furent fixs:

Ne vous pressez pas, monsieur Vulfran, cria un paysan, le feu
n'est pas chez vous: c'est la maison  la Tiburce qui brle.

La Tiburce tait une vieille ivrogne qui gardait les enfants trop
petits pour tre admis  l'asile, et habitait une misrable
chaumire, use,  moiti effondre, situe au fond d'une cour,
aux environs des coles.

Allons-y, dit M. Vulfran.

Il n'y avait qu' suivre les gens qui couraient; maintenant on
voyait la fume et les flammes s'lever en tourbillons au-dessus
des maisons, et l'on respirait une odeur de brl. Avant
d'arriver, ils durent arrter sous peine d'craser les curieux,
qui pour rien au monde ne se seraient drangs. Alors M. Vulfran
descendit de voiture, et guid par Perrine traversa les groupes.
Comme ils approchaient de l'entre de la maison, Fabry, le casque
en tte, car il commandait les pompiers de l'usine, vint  eux.

Nous sommes matres du feu, dit-il, mais la maison est
entirement brle, et ce qui est plus grave, plusieurs enfants,
cinq ou six peut-tre, ont pri; un est enseveli sous les
dcombres, deux ont t asphyxis; les trois autres, on ne sait
pas.

-- Comment le feu a-t-il pris?

-- La Tiburce tait endormie ivre, -- elle l'est encore, -- les
enfants les plus grands ont jou avec des allumettes; quand tout a
commenc  flamber, ils se sont sauvs, la Tiburce pouvante en a
fait autant, oubliant ceux au berceau.

Une clameur sortait de la cour accompagne de cris, M. Vulfran
voulut se diriger de ce ct.

N'allez pas par-l, dit Fabry, ce sont les deux mres des enfants
asphyxis qui les pleurent.

-- Qui sont-elles?

-- Des ouvrires des usines.

-- Il faut que je leur parle.

Il appuya sa main sur l'paule de Perrine, pour dire qu'elle
devait le conduire.

Prcds de Fabry, qui leur fit faire place, ils entrrent dans la
cour, o les pompiers noyaient les dcombres de la maison
effondre entre ses quatre murs rests debout, et sous les jets
d'eau des tourbillons de flamme jaillissaient de ce foyer avec des
crpitements.

D'un coin oppos encombr de femmes, partaient les cris qu'ils
avaient entendus. Fabry carta les groupes, et M. Vulfran, prcd
de Perrine, s'avana vers les deux mres qui tenaient leurs
enfants sur leurs genoux. Au milieu de ses larmes, l'une d'elles,
qui croyait peut-tre  un secours suprme, le vit paratre; alors
reconnaissant que ce n'tait que le patron, elle tendit vers lui
un bras menaant:

Venez donc ver ce qu'on fait d'nos fants, pendant qu'on
s'extermine pour vous, c'est y vo qu'allez li rendre la vie? Oh!
mon pauvre petit!

Et se penchant sur son enfant, elle clata en cris et en sanglots.

Un moment M. Vulfran resta indcis, puis il dit  Fabry:

Vous aviez raison; allons-nous-en.

Ils rentrrent aux bureaux, et il ne fut plus question de
l'incendie, jusqu'au moment o Talouel vint annoncer  M. Vulfran
que sur les six enfants qu'on croyait morts, trois avaient t
retrouvs en bonne sant chez des voisins, o on les avait ports
dans le premier moment d'affolement: il n'y avait donc rellement
que trois victimes, dont l'enterrement venait d'tre fix au
lendemain.

Quand Talouel fut parti, Perrine, qui depuis le retour  l'usine
tait reste plonge dans une rflexion profonde, se dcida 
adresser la parole  M. Vulfran:

N'irez-vous pas  cet enterrement? demanda-t-elle avec un
frmissement de voix, qui trahissait son motion.

-- Pourquoi irais-je?

-- Parce que ce serait votre rponse -- la plus digne que vous
puissiez faire -- aux accusations de cette pauvre femme.

-- Mes ouvriers sont-ils venus au service clbr pour mon fils?

-- Ils ne se sont pas associs  votre douleur; vous vous associez
 celles qui les atteignent, c'est une rponse aussi cela, et qui
serait comprise.

-- Tu ne sais pas combien l'ouvrier est ingrat.

-- Ingrat pourquoi? Pour l'argent reu? C'est possible; et cela
vient peut-tre de ce qu'il ne considre pas l'argent reu au mme
point de vue que celui qui le donne; n'a-t-il pas des droits sur
cet argent qu'il a gagn lui-mme? Cette ingratitude-l existe
peut-tre telle que vous dites. Mais l'ingratitude pour une marque
d'intrt, pour une aide amicale, croyez-vous qu'elle soit la
mme? C'est l'amiti qui fait natre l'amiti. On aime ceux dont
on se sent aim; et il me semble que si nous nous faisons l'ami
des autres, nous faisons des autres nos amis. C'est beaucoup de
soulager la misre des malheureux; mais comme c'est plus encore de
soulager leur douleur... en la partageant!

Elle avait encore bien des choses  dire dans ce sens, lui
semblait-il; mais M. Vulfran ne rpondant rien, et ne paraissant
mme pas l'couter, elle n'osa pas continuer: plus tard elle
reprendrait ce sujet.

Quand ils passrent devant la vranda de Talouel pour rentrer au
chteau, M. Vulfran s'arrta:

Prvenez M. le cur, dit-il, que je prends  ma charge les frais
de l'enterrement des enfants; qu'il ordonne un service convenable;
j'y assisterai.

Talouel eut un haut-le-corps.

Faites afficher, continua M. Vulfran, que tous ceux qui voudront
se rendre demain  l'glise en auront la libert: c'est un grand
malheur que cet incendie.

-- Nous n'en sommes pas responsables.

-- Directement, non.

Ce ne fut pas la seule surprise de Perrine; le lendemain matin,
aprs le dpouillement de la correspondance et la confrence avec
les chefs de service, M. Vulfran retint Fabry:

Vous n'avez rien de press en train, je pense?

-- Non, monsieur.

-- Eh bien, partez pour Rouen. J'ai appris qu'on avait construit
l une crche modle, dans laquelle on a appliqu ce qui s'est
fait de mieux ailleurs; non la Ville, il y aurait eu concours et
par suite routine, mais un particulier qui a cherch dans le bien
 faire un hommage  des mmoires chres. Vous tudierez cette
crche dans tous ses dtails: construction, chauffage,
ventilation, prix de revient, et dpense d'entretien. Puis vous
demanderez  son constructeur de quelles crches il s'est inspir.
Vous irez les tudier aussi, et vous reviendrez aussi vite qu'il
vous sera possible. Il faut qu'avant trois mois nous ayons ouvert
une crche  la porte de toutes mes usines: je ne veux pas qu'un
malheur comme celui qui est arriv avant-hier se renouvelle. Je
compte sur vous. N'ayons pas la charge d'une pareille
responsabilit.

Le soir, la leon que Mlle Belhomme donnait  Perrine, qui avait
racont cette grande nouvelle  l'institutrice enthousiasme, fut
interrompue par l'entre de M. Vulfran dans la bibliothque:

Mademoiselle, dit-il, je viens vous demander un service en mon
nom et au nom des populations de ce pays, service considrable,
d'une importance capitale par les rsultats qu'il peut produire,
mais qui, je le reconnais, exige de votre part un sacrifice
considrable aussi: voici ce dont il s'agit.

Ce dont il s'agissait, c'tait qu'elle donnt sa dmission pour
prendre la direction des cinq crches qu'il allait fonder; aprs
avoir cherch, il ne trouvait qu'elle qui ft la femme
d'intelligence, d'nergie et de coeur capable de mener  bien une
tche aussi lourde. Les crches ouvertes, il les offrirait aux
communes de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles,
avec un capital suffisant pour subvenir  leur entretien 
perptuit, et il ne mettrait pour condition  sa donation que
l'obligation de maintenir  leur tte celle en qui il avait toute
confiance pour assurer le succs et la dure de son oeuvre.

Ainsi prsente, la demande ne pouvait pas ne pas tre accueillie,
mais ce ne fut pas sans dchirements, car le sacrifice, comme
l'avait dit M. Vulfran, tait considrable pour l'institutrice:

Ah! monsieur, s'cria-t-elle, vous ne savez pas ce que c'est que
l'enseignement.

--Donner le savoir aux enfants, c'est beaucoup, je le sais, mais
leur donner la vie, la sant, c'est quelque chose aussi, et ce
sera votre tche; elle est assez grande pour que vous ne la
refusiez pas.

-- Et je ne serais pas digne de votre choix si j'coutais mes
convenances personnelles... Aprs tout je me prendrai moi-mme
pour lve, et j'aurai tant  apprendre, que mon besoin
d'enseignement trouvera  s'employer largement. Je suis  vous de
tout coeur, et ce coeur est plus mu qu'il ne saurait l'exprimer,
pntr de gratitude, d'admiration...

-- Si vous voulez parler de gratitude, ce n'est pas  moi qu'il
faut en adresser l'expression, mais  votre lve, mademoiselle,
car c'est elle qui par ses paroles, par ses suggestions, a veill
dans mon coeur des ides auxquelles j'tais jusqu'alors rest
tranger, et m'a mis dans une voie o je n'ai encore fait que
quelques pas, qui ne sont rien  ct de la route  parcourir.

-- Ah! monsieur, s'cria Perrine enhardie de joie et de fiert, si
vous vouliez encore en faire un.

-- Pour aller o?

-- Quelque part o je vous conduirais ce soir.

-- Alors, tu ne doutes de rien.

-- Ah! si je ne doutais de rien!

-- Est-ce de moi que tu doutes?

-- Non, monsieur, de moi, de moi seule. Mais cela n'a aucun
rapport avec ce que je vous demande en vous proposant de vous
conduire quelque part ce soir.

-- Mais o veux-tu me conduire ce soir?

-- En un endroit o votre prsence pendant quelques minutes
seulement peut produire des rsultats extraordinaires.

-- Encore ne peux-tu me dire quel est cet endroit mystrieux?

-- Si je vous le disais, l'effet que j'attends de notre visite
serait manqu. Il fera beau et chaud ce soir, vous n'aurez pas 
craindre de gagner froid, laissez-vous dcider.

-- Il semble qu'on peut avoir confiance en elle, dit
Mlle Belhomme, bien que cette proposition se prsente sous une
forme un peu... bizarre et enfantine.

-- Allons, qu'il soit fait comme tu veux, je t'accompagnerai ce
soir.  quelle heure fixes-tu notre expdition?

-- Plus il sera tard, mieux cela vaudra.

Dans la soire, il parla plusieurs fois de cette expdition, mais
sans dcider Perrine  s'expliquer.

Sais-tu que tu en es arrive  piquer ma curiosit?

-- Quand je n'aurais obtenu que cela, est-ce que ce ne serait pas
dj quelque chose? Ne vaut-il pas mieux pour vous rver  ce qui
peut se produire tantt ou demain, que vous anantir dans les
regrets de ce que vous espriez hier?

_ Cela vaudrait mieux si demain existait maintenant pour moi; mais
 quel avenir veux-tu que je rve? il est plus triste encore que
le pass, puisqu'il est vide.

-- Mais non, monsieur, il n'est pas vide, si vous songez  celui
des autres. Quand on est enfant... et pas heureux, on pense
souvent, n'est-ce pas,  tout ce qu'on demanderait  un magicien
tout-puissant,  un enchanteur, si on le rencontrait, et qui n'a
qu' vouloir pour raliser tous les souhaits; mais quand on est
soi-mme cet enchanteur, est-ce qu'on ne pense pas quelquefois 
ce qu'on peut faire pour rendre heureux ceux qui ne le sont pas,
qu'ils soient enfants ou non; puisqu'on a aux mains le pouvoir,
n'est-ce pas amusant de s'en servir? Je dis amusant parce que nous
sommes dans une ferie, mais dans la ralit il y a un autre mot
que celui-l.

La soire s'coula dans ces propos; plusieurs fois M. Vulfran
demanda si le moment n'tait pas venu de partir, mais elle le
retarda tant qu'elle put.

Enfin elle annona qu'ils pouvaient se mettre en route: la nuit
tait chaude comme elle l'avait prvu, sans vent, sans brouillard,
mais avec des clairs de chaleur qui frquemment embrasaient le
ciel noir. Quand ils arrivrent dans le village, ils le trouvrent
endormi, pas une seule lumire ne brillait aux fentres closes,
pas de bruit d'aucune sorte, except celui de l'eau qui tombait
des barrages de la rivire.

Comme tous les aveugles, M. Vulfran savait se reconnatre la nuit,
et depuis leur sortie du chteau il avait suivi son chemin comme
avec ses yeux.

Nous voil devant Franoise, dit-il  un certain moment.

-- C'est justement chez elle que nous allons. Maintenant, si vous
le voulez bien, nous ne parlerons pas: par la main je vous
guiderai. Je vous prviens cependant que nous aurons un escalier 
monter, il est facile et droit; au haut de cet escalier j'ouvrirai
une porte et nous entrerons; nous ne resterons l que ce que vous
voudrez rester, une minute ou deux.

-- Que veux-tu que je voie, puisque je ne vois pas?

-- Vous n'avez pas besoin de voir.

-- Alors pourquoi venir?

-- Pour tre venu. J'oubliais de vous dire qu'il importe peu que
nous fassions du bruit en marchant.

Les choses s'arrangrent comme elle avait dit, et en arrivant dans
la cour intrieure, un clair lui montra l'entre de l'escalier.
Ils montrent, et Perrine, ouvrant la porte dont elle avait parl,
attira doucement M. Vulfran et referma la porte.

Alors ils se trouvrent envelopps d'un air chaud, cre,
suffocant.

Une voix empte dit:

Qu'est-ce qui est l?

Une pression de main avertit M. Vulfran de ne pas rpondre.

La mme voix continua:

Couche-t don la Noyelle.

Cette fois ce fut la main de M. Vulfran qui dit  Perrine qu'il
voulait sortir.

Elle rouvrit la porte, et ils redescendirent, tandis qu'un murmure
de voix les accompagnait.

Ce fut seulement dans la rue que M. Vulfran prit la parole:

Tu as voulu me faire connatre la chambre dans laquelle tu as
couch la premire nuit de ton arrive ici?

-- J'ai voulu que vous connaissiez une des nombreuses chambres de
Maraucourt, et des autres villages o couche tout un monde de vos
ouvriers: hommes, femmes, enfants, pensant que quand vous auriez,
respir leur air empoisonn pendant une minute seulement, vous
voudriez faire rechercher combien de pauvres gens il tue.


XXXIX

Il y avait treize mois, jour pour jour, qu'un dimanche, par un
temps radieux, Perrine tait arrive  Maraucourt, misrable et
dsespre, se demandant ce qui allait advenir d'elle.

Le temps tait aussi radieux, mais Perrine et le village ne
ressemblaient en rien  ce qu'ils taient l'anne prcdente.

 la place o elle avait pass la fin de sa journe, assise
tristement  la lisire du petit bois qui couronne la colline,
tchant de se rendre compte de ce qu'taient le village et les
usines tals au-dessous d'elle dans la valle, se trouvent
maintenant des btiments en construction; un hpital en bon air,
en belle vue, qui dominera tout le pays et recevra les ouvriers
des usines de M. Vulfran qui habitent ou n'habitent pas
Maraucourt.

C'est de l qu'on peut le mieux suivre les transformations de la
contre, et elles sont extraordinaires, eu gard surtout au peu de
temps qui s'est coul.

Aux usines elles-mmes il n'a pas t apport de changements bien
sensibles: ce qu'elles taient, elles le sont toujours, comme si,
arrives  leur complet dveloppement, elles n'avaient qu'
continuer la marche rgulire de tout ce qui est rigoureusement
rgl.

Mais  une courte distance de leur entre principale, l o
autrefois s'effondraient de pauvres bicoques occupes par deux
garderies d'enfants du genre de celle de la Tiburce brle
quelques mois auparavant, se montrent le toit flambant rouge et la
faade mi-partie ros, mi-partie bleue de la crche que M. Vulfran
a fait construire en achetant pour les raser ces vieilles masures
croulantes.

Sa faon de procder avec leurs propritaires a t aussi nette
que franche: il les a fait venir et leur a expliqu que comme il
ne pouvait pas tolrer plus longtemps que les enfants de ses
ouvrires fussent exposs  tre brls ou tus par toutes sortes
de maladies rsultant des mauvais soins qu'ils trouvaient chez
celles qui les gardaient, il allait faire construire une crche
dans laquelle ces enfants seraient reus, nourris, levs
gratuitement jusqu' l'ge de trois ans. Entre sa crche et leurs
garderies il n'y avait pas de lutte possible. S'ils voulaient
vendre leurs maisons, il les achterait moyennant une somme fixe
et une rente viagre. S'ils ne voulaient pas, ils n'avaient qu'
les garder; le terrain ne lui manquerait pas. Ils avaient jusqu'au
lendemain matin onze heures pour se dcider;  midi il serait trop
tard.

Au centre du village se dressent d'autres toits rouges beaucoup
plus hauts, plus longs, plus imposants: ce sont ceux d'un groupe
de btiments  peine achevs dans lesquels sont tablis des
logements spars, des rfectoires, des restaurants, des cantines,
des magasins d'approvisionnement pour les ouvriers clibataires,
hommes et femmes; et pour ces btiments M. Vulfran a employ le
mme procd d'expropriation que pour la crche.

Prcdemment se trouvaient l plusieurs vieilles maisons
appropries tant bien que mal, en ralit aussi mal que possible,
au logement en chambres des ouvriers et en cabinets. Il a fait
appeler les propritaires de ces maisons, et leur a tenu un
langage  peu prs analogue  celui dont il s'est dj servi:

Depuis longtemps on se plaint violemment des chambres dans
lesquelles vous couchez mes ouvriers, et c'est aux mauvaises
conditions dans lesquelles sont tablis ces logements qu'on
attribue les maladies de poitrine et la fivre typhode qui tuent
tant de monde. Je ne peux pas tolrer cela plus longtemps. J'ai
donc rsolu de faire construire deux htels dans lesquels
j'offrirai aux ouvriers clibataires, hommes et femmes, une
chambre spare et exclusive pour trois francs par mois. En mme
temps j'amnagerai les rez-de-chausse en rfectoires et en
restaurants o je donnerai un dner compos de soupe, de ragot ou
de rti, de pain et de cidre pour soixante-dix centimes. Si vous
voulez me vendre vos maisons, j'lverai mes htels sur leur
emplacement. Si vous ne voulez pas, gardez-les. Ma combinaison est
dans votre intrt, car j'ai ailleurs des terrains o mes
constructions me coteront beaucoup moins cher. Vous avez jusqu'
onze heures demain pour rflchir;  midi il serait trop tard.

Sur ces terrains parpills un peu partout, on aperoit d'autres
toits en tuiles neuves, tout petits ceux-l, et qui par leur
propret et leur clat rouge contrastent avec les anciennes
toitures couvertes de mousses et de sedum: ce sont ceux des
maisons ouvrires dont la construction est commence depuis peu,
et qui toutes sont ou seront isoles au milieu d'un jardinet, dans
lequel pourront se rcolter les lgumes ncessaires 
l'alimentation de la famille, qui, pour cent francs par an de
loyer, aura le bien-tre matriel et la dignit du chez-soi.

Mais la transformation qui  coup sr et frapp le plus vivement
surpris, et mme stupfi celui qui serait rest un an absent de
Maraucourt, tait celle qui avait boulevers le parc mme de
M. Vulfran, dans des pelouses qui, en le prolongeant, descendaient
jusqu'aux entailles avec lesquelles elles se confondaient. Cette
partie basse, reste jusque-l presque  l'tat naturel, avait t
retranche du parc par un saut-de-loup, et maintenant s'levait 
son centre un grand chalet en bois, flanqu d'autres cottages ou
de kiosques construits  la lgre, qui donnaient  l'ensemble une
apparence de jardin public que prcisaient encore toutes sortes de
jeux, des manges de chevaux de bois, des balanoires, des
appareils de gymnastique, des jeux de boules, de quilles, des tirs
 l'arc,  l'arbalte,  la carabine et au fusil de guerre, des
mts de cocagne, des terrains pour la paume, des pistes pour
vlocipdes, un thtre de marionnettes, une estrade pour des
musiciens.

C'est qu'en ralit c'est bien un jardin public, celui qui servait
aux jeux des ouvriers de toutes les usines; car si pour chacun des
autres villages: Hercheux, Saint-Pipoy, Bacourt, Flexelles,
M. Vulfran avait dcid de faire les mmes constructions qu'
Maraucourt, il avait voulu qu'il n'y et pour tous qu'un seul lieu
de runion et de rcration o pourraient s'tablir des relations
gnrales, qui deviendraient un lien entre eux. Et la simple
bibliothque qu'il avait eu tout d'abord l'intention d'tablir,
s'tait transforme, sans qu'il st trop sous quelle influence, en
ce vaste jardin, o autour des salles de lecture et de confrence
qui occupent le grand chalet central, se sont groups ces jeux
divers, dont le dveloppement a exig une partie mme de son parc,
de sorte que maintenant le cercle ouvrier protge le chteau et le
fait pardonner.

Si rapidement que ces changements eussent t conus et raliss,
ils n'ont pas t sans produire un vif moi dans la contre et
mme une sorte d'agitation.

Les plus hostiles ont t les logeurs, les cabaretiers, les
boutiquiers, qui ont cri  la ruine et  l'oppression: n'tait-ce
pas une injustice, un crime social qu'on vnt leur faire
concurrence et les empcher de continuer leur commerce dans les
mmes conditions qu'ils l'avaient toujours pratiqu, au mieux de
leurs intrts, comme il convient  des hommes libres? Et de mme
que lors de la cration des usines, les fermiers s'taient
insurgs contre ces fabriques qui leur prenaient les ouvriers de
la terre, ou les obligeaient  hausser les salaires, les petits
commerants avaient joint leurs plaintes  celles des
cultivateurs; c'tait tout juste si, quand M. Vulfran passait par
les rues des villages en compagnie de Perrine, on ne les
poursuivait pas de hues comme des malfaiteurs: il n'tait donc
pas encore assez riche, le vieil aveugle, qu'il voulait ruiner le
pauvre monde! la mort de son fils ne lui avait donc pas mis un peu
de bont, un peu de piti au coeur! les ouvriers taient donc
imbciles de ne pas comprendre que tout cela n'avait d'autre but
que de les enchaner plus troitement encore, et de leur reprendre
d'une main ce qu'on semblait leur donner de l'autre. Des runions
s'taient tenues o l'on avait discut ce qu'il y avait  faire,
et dans lesquelles plus d'un ouvrier avait prouv qu'il n'tait
pas un imbcile comme tant d'autres de ses camarades.

Dans l'intimit mme de M. Vulfran, ou plutt dans sa famille, ces
rformes avaient provoqu autant d'inquitudes que de critiques.
Devenait-il fou? Allait-il se ruiner, c'est  dire les ruiner? Ne
serait-il pas prudent de le faire interdire? videmment sa
faiblesse pour cette petite fille, qui faisait de lui ce qu'elle
voulait, tait une preuve de dmence snile, que les tribunaux ne
pourraient pas ne pas peser. Et toutes les inimitis s'taient
concentres sur cette dangereuse gamine qui ne savait pas ce
qu'elle faisait: qu'importait  cette fille l'argent follement
gaspill, ce n'tait pas le sien.

Heureusement pour la fille, elle se sentait soutenue contre cette
colre, dont elle recevait des coups directs ou indirects  chaque
instant, par des amitis qui l'encourageaient et la
rconfortaient.

Comme toujours Talouel, courtisan du succs, s'tait rang de son
ct: elle russissait ce qu'elle entreprenait, elle faisait faire
 M. Vulfran tout ce qu'elle voulait, elle tait en butte 
l'hostilit de ses neveux, c'tait plus qu'il n'en fallait pour
qu'il se montrt ouvertement son ami; au fond, que lui importait
que M. Vulfran dpenst des sommes considrables qui en ralit
augmentaient la fortune des tablissements; cet argent ce n'tait
pas  lui Talouel qu'on le prenait, tandis que bien
vraisemblablement les tablissements seraient  lui un jour ou
l'autre; aussi quand il avait pu deviner qu'une amlioration
nouvelle tait  l'tude, n'avait-il pas rat les occasions de
supposer avec M. Vulfran que le moment tait propice pour la
raliser.

Mais d'autres amitis qui plus que celle-l plaisaient  Perrine,
c'taient celles du docteur Ruchon, de Mlle Belhomme, de Fabry et
des ouvriers que M. Vulfran avait fait lire pour composer le
conseil de surveillance de ses diffrentes fondations.

En voyant comment la gamine avait rendu  M. Vulfran l'nergie
morale et intellectuelle, le mdecin avait chang de manires 
son gard, et maintenant c'tait avec une affection paternelle
qu'il la traitait, presque avec dfrence, en tout cas comme une
personne qui compte: Cette petite a plus fait que la mdecine,
disait-il, sans elle je ne sais vraiment pas ce que M. Vulfran
serait devenu.

Mlle Belhomme n'avait pas eu  changer de manires, mais elle
tait fire d'elle, et chaque jour dans sa leon il y avait
quelques minutes o franchement elle laissait paratre ses vrais
sentiments, bien qu'elle s'avout que leur expression n'en ft
peut-tre pas trs correcte, de matresse  lve.

Quant  Fabry, il tait associe de trop prs  tout ce qui se
faisait, pour n'tre pas en accord avec cette jeune fille, 
laquelle il n'avait pas tout d'abord prt attention, mais qui
bien vite avait pris une si grande importance dans la maison,
qu'il n'tait plus qu'un instrument entre ses mains.

Monsieur Fabry, vous allez aller  Noisiel tudier les maisons
ouvrires.

-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Angleterre tudier le
_Working men's club Union_.

-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Belgique tudier les
cercles ouvriers.

Et Fabry partait, tudiait ce qu'on lui avait indiqu, tout en ne
ngligeant rien de ce qu'il trouvait intressant, puis au retour,
aprs de longues discussions avec M. Vulfran, taient arrts les
plans qu'excutaient sous sa direction l'architecte et les
conducteurs de travaux, adjoints  son bureau, devenu depuis peu
le plus important de la maison. Jamais elle ne prenait part  ces
discussions, jamais elle n'y mlait son mot, mais elle y
assistait, et il et fallu une stupidit relle pour ne pas
comprendre qu'elle les prparait, les inspirait, et qu'en somme
c'tait la semence qu'elle avait jete dans l'esprit ou dans le
coeur du matre, qui germait et portait ses fruits.

Pas plus que Fabry, les ouvriers lus par leurs camarades ne
mconnaissaient le rle de Perrine, et bien que dans leurs
conseils elle ne se ft jamais permis ni un mot, ni un signe, ils
savaient trs justement peser l'influence qu'elle exerait, et ce
n'tait pas pour eux un mince sujet de confiance et de fiert
qu'elle ft des leurs:

Vous savez, elle a travaill aux cannetires.

-- Est-ce que si elle ne sortait pas du travail, elle serait ce
qu'elle est?

Il n'et pas fait bon que devant ceux-l on parlt de la huer
quand elle traversait les rues des villages, les hues commences
auraient t vivement et violemment refoules dans les gosiers.

Ce dimanche-l, justement Fabry, parti depuis plusieurs jours pour
une enqute dont M. Vulfran n'avait pas parl  Perrine, et qu'il
avait mme paru vouloir tenir secrte, tait attendu; le matin il
avait envoy de Paris une dpche ne contenant que ces quelques
mots:

Renseignements complets, pices officielles, arriverai midi.

Il tait midi et demi, et il n'arrivait pas, ce qui contrairement
 l'habitude avait provoqu l'impatience de M. Vulfran,
d'ordinaire plus calme.

Son djeuner achev plus promptement que de coutume, il tait
rentr dans son cabinet avec Perrine, et  chaque instant il
allait  la fentre ouverte sur les jardins pour couter.

Il est trange que Fabry n'arrive pas.

-- Le train aura eu du retard.

Mais il ne se rendait pas  cette raison et restait  la fentre
d'o elle et voulu l'arracher, car il se passait dans les jardins
et dans le parc des choses dont elle ne voulait pas qu'il et
connaissance; avec une activit plus qu'ordinaire les jardiniers
achevaient d'entourer de treillages les corbeilles de fleurs,
tandis que d'autres emportaient les plantes rares dissmines sur
les pelouses; les grilles d'entre taient grandes ouvertes, et
au-del du saut-de-loup, le Cercle des ouvriers tait pavois de
drapeaux et d'oriflammes, qui claquaient dans la brise de mer.

Tout  coup il pressa le bouton d'appel pour son valet de chambre,
et quand celui-ci parut, il lui dit que si quelqu'un venait, il ne
recevrait personne.

Cet ordre surprit d'autant plus Perrine que le dimanche
habituellement il recevait tous ceux qui voulaient l'entretenir,
petits ou grands, car trs avare en semaine de paroles qui font
perdre un temps apprciable en argent, il tait au contraire
volontiers bavard le dimanche, quand son temps et celui des autres
n'avaient plus la mme valeur.

Enfin un roulement de voiture se fit entendre dans le chemin des
entailles, c'est--dire celui qui vient de Picquigny:

Voil Fabry, dit-il d'une voix qui parut altre, anxieuse et
heureuse  la fois.

En effet, c'tait bien Fabry, qui entra vivement dans le cabinet:
lui aussi paraissait tre dans un tat extraordinaire, et le
regard qu'il jeta tout d'abord  Perrine la troubla sans qu'elle
st pourquoi:

Un accident de machine est cause de mon retard, dit-il.

-- Vous arrivez, c'est l'essentiel.

-- Ma dpche vous a prvenu.

-- Votre dpche, trop courte et trop vague, m'a donn des
esprances; ce sont des certitudes qu'il me faut.

-- Elles sont aussi compltes que vous pouvez les dsirer.

-- Alors parlez, parlez vite.

-- Le dois-je devant mademoiselle?

-- Oui, si elles sont ce que vous dites.

C'tait la premire fois que Fabry, rendant compte d'une mission,
demandait s'il pouvait parler devant Perrine; et dans l'tat de
trouble o elle se trouvait dj, cette prcaution ne pouvait que
rendre plus violent encore l'moi que les paroles de M. Vulfran et
de Fabry, leur agitation  l'un et  l'autre, le frmissement de
leurs voix, avaient provoqu en elle.

-- Comme, l'avait bien prvu l'agent que vous aviez charg de
faire des recherches, dit Fabry qui parlait sans regarder Perrine,
la personne dont il avait perdu la trace plusieurs fois tait
venue  Paris; l, en compulsant les actes de dcs, on a trouv
au mois de juin de l'anne dernire un acte au nom de Marie
Doressany, veuve de Edmond Vulfran Paindavoine. Voici une
expdition de l'acte.

Il la remit entre les mains tremblantes de M. Vulfran.

Voulez-vous que je vous la lise?

-- Avez-vous vrifi les noms?

-- Assurment.

-- Alors ne lisez pas; nous verrons plus tard, continuez.

-- Je ne m'en suis pas tenu  cet acte, poursuivit Fabry, j'ai
voulu interroger le propritaire de la maison dans laquelle elle
est morte, qui se nomme Grain de Sel, j'ai vu aussi ceux qui ont
assist  la mort de la pauvre jeune femme, une chanteuse des rues
appele la Marquise, et la Carpe, un vieux cordonnier; c'est  la
fatigue,  l'puisement,  la misre qu'elle a succomb; de mme
j'ai vu le mdecin qui l'a soigne, le docteur Cendrier qui
demeure  Charonne, rue Riblette; il avait voulu l'envoyer 
l'hpital, mais elle a refus de se sparer de sa fille. Enfin,
pour complter mon enqute, ils m'ont envoy rue du Chteau-des-
Rentiers chez une marchande de chiffons appele La Rouquerie, que
j'ai rencontre hier seulement au moment o elle rentrait de la
campagne.

Fabry fit une pause, et, pour la premire fois, se tournant vers
Perrine qu'il salua respectueusement:

J'ai vu Palikare, mademoiselle, il va bien.

Depuis un moment dj Perrine s'tait leve, et elle regardait,
elle coutait perdue, un flot de larmes jaillit de ses yeux.

Fabry continua:

Fixe sur l'identit de la mre, il me restait  savoir ce
qu'tait devenue la fille, c'est ce que m'a appris La Rouquerie en
me racontant la rencontre qu'elle avait faite dans les bois de
Chantilly d'une pauvre enfant mourant de faim, retrouve par son
ne.

Et toi, s'cria M. Vulfran se tournant vers Perrine qui tremblait
de la tte aux pieds, ne me diras-tu pas pourquoi cette enfant ne
s'est pas fait connatre, ne me l'expliqueras-tu pas, toi qui peux
descendre dans le coeur d'une jeune fille...?

Elle fit quelques pas vers lui.

Il continua:

Pourquoi elle ne vient pas dans mes bras ouverts...?

-- Mon Dieu!

-- Ceux de son grand-pre.


XL

Fabry s'tait retir, laissant en tte--tte le grand-pre et la
petite-fille.

Mais ils taient si mus qu'ils restaient les mains dans les mains
sans parler, n'changeant que des mots de tendresse:

Ma fille, ma chre petite-fille!

-- Grand-papa!

Enfin, quand ils se remirent un peu du trouble qui les
bouleversait, il l'interrogea:

Pourquoi ne t'es-tu pas fait connatre? demanda-t-il.

-- Ne l'ai-je pas tent plusieurs fois? rappelez-vous ce que vous
m'avez dit un jour, le dernier o j'ai fait allusion  maman et 
moi: Plus jamais, tu entends, plus jamais, ne me parle de ces
misrables.

-- Pouvais-je souponner que tu tais ma fille?

-- Si cette fille s'tait prsente franchement devant vous, ne
l'auriez-vous pas chasse sans vouloir l'entendre?

-- Qui sait ce que j'aurais fait!

-- C'est alors que j'ai dcid de ne me faire connatre que le
jour o, selon la recommandation de maman, je me serais fait
aimer.

-- Et tu as attendu si longtemps! N'avais-tu pas  chaque instant
des preuves de mon affection?

-- tait-elle celle d'un pre? je n'osais le croire.

-- Et il a fallu que, mes soupons s'tant prciss aprs des
luttes cruelles, des hsitations, des esprances aussi bien que
des doutes que tu m'aurais pargns en parlant plus tt, j'emploie
Fabry pour t'obliger  te jeter dans mes bras!

-- La joie de l'heure prsente ne prouve-t-elle pas qu'il tait
bon qu'il en ft ainsi?

-- Enfin c'est bien, laissons cela, et dis-moi ce que tu m'as
cach, me laissant poursuivre des recherches que d'un mot tu
pouvais satisfaire...

-- En me dcouvrant.

-- Parle-moi de ton pre; comment tes-vous arrivs  Serajevo?
Comment tait-il photographe?

-- Ce qu'a t notre vie dans l'Inde, vous pouvez...

Il l'interrompit:

Dis-moi tu; c'est  ton grand-pre que tu parles, non plus 
M. Vulfran.

-- Par les lettres que tu as reues tu sais  peu prs ce qu'a t
cette vie; je te la reconterai plus tard, avec nos chasses aux
plantes, nos chasses aux btes, tu verras ce qu'tait le courage
de papa, la vaillance de maman, car je ne peux pas te parler de
lui sans te parler d'elle...

-- Ne crois pas que ce que Fabry vient de m'apprendre d'elle, en
me disant son refus d'entrer  l'hpital o elle aurait peut-tre
t sauve, et cela pour ne pas t'abandonner, ne m'a pas mu.

-- Tu l'aimeras, tu l'aimeras.

-- Tu me parleras d'elle.

-- ... Je te la ferai connatre, je te la ferai aimer. Je passe
donc l-dessus. Nous avions quitt l'Inde pour revenir en France,
quand, arriv  Suez, papa perdit l'argent qu'il avait emport. Il
lui fut vol par des gens d'affaires. Je ne sais comment.

M. Vulfran eut un geste qui semblait dire que lui savait ce
comment.

N'ayant plus d'argent, au lieu de venir en France, nous partmes
pour la Grce, ce qui cotait moins cher de voyage.  Athnes,
papa, qui avait des instruments pour la photographie, fit des
portraits dont nous vcmes. Puis il acheta une roulotte, un ne,
Palikare, qui m'a sauv la vie, et il voulut revenir en France par
terre, en faisant des portraits le long de la route. Mais qu'on en
faisait peu, hlas! et que la route tait dure dans les montagnes,
o le plus souvent il n'y avait que de mauvais sentiers dans
lesquels Palikare aurait d se tuer vingt fois par jour. Je t'ai
dit comment papa tait tomb malade  Bousovatcha. Je te demande 
ne pas te raconter sa mort aujourd'hui, je ne pourrais pas. Quand
il ne fut plus avec nous, il fallut continuer notre route. Si nous
gagnions peu, quand il pouvait inspirer confiance aux gens et les
dcider  se faire photographier, combien moins encore y gagnmes-
nous quand nous fmes seules! Plus tard aussi je te raconterai des
tapes de misre, qui durrent de novembre  mai, en plein hiver,
jusqu' Paris. Par M. Fabry tu viens d'apprendre comment maman est
morte chez Grain de Sel, et cette mort je te la dirai plus tard
aussi avec les dernires recommandations de maman pour venir ici.

Pendant que Perrine parlait, des rumeurs vagues venant des jardins
passaient dans l'air.

Qu'est-ce que cela? demanda M. Vulfran.

Perrine alla  la fentre: les pelouses et les alles taient
noires d'ouvriers endimanchs, d'hommes, de femmes, d'enfants au-
dessus desquels flottaient des drapeaux, des bannires; et de
cette foule de six  sept mille personnes entasses, et dont les
masses se continuaient en dehors du parc dans le jardin du Cercle,
la route, les prairies, s'levait cette rumeur qui avait surpris
M. Vulfran et dtourn son attention du rcit de Perrine, si grand
qu'en ft l'intrt.

Qu'est-ce donc? rpta-t-il.

-- C'est aujourd'hui ton anniversaire, dit-elle, et les ouvriers
de toutes les usines ont dcid de le clbrer en te remerciant
ainsi de ce que tu as fait pour eux.

-- Ah! vraiment, ah! vraiment!

Il vint  la fentre comme s'il pouvait les voir, mais il fut
reconnu, et aussitt courut de groupe en groupe une clameur qui en
se propageant devint formidable.

Mon Dieu! qu'ils pourraient tre terribles s'ils taient contre
nous, murmura-t-il, sentant pour la premire fois la force de ces
masses qu'il commandait.

-- Oui, mais ils sont avec nous parce que nous sommes avec eux.

-- Et c'est  toi que cela est d, petite-fille; qu'il y a loin
d'aujourd'hui au service clbr  la mmoire de ton pre dans
notre glise vide!

-- Voici l'ordre de la crmonie qui a t adopt par le conseil:
je te conduirai sur le perron  deux heures prcises; de l tu
domineras la foule et tout le monde te verra; un ouvrier de chacun
des villages o sont les usines montera sur le perron et, au nom
de tous, le vieux pre Gathoye t'adressera un petit discours.

 ce moment deux heures sonnrent  la pendule.

Veux-tu me donner la main? dit-elle.

Ils arrivrent sur le perron, et une immense acclamation retentit;
alors, comme cela avait t rgl, les dlgus montrent sur le
perron, et le pre Gathoye, qui tait un vieux peigneur de
chanvre, s'avana seul  quelques pas de ses camarades pour
dbiter sa harangue qu'on lui avait fait rpter dix fois depuis
le matin:

Monsieur Vulfran, c'est pour vous fliciter que ... c'est pour
vous fliciter que ...

Mais il resta court en faisant de grands bras, et la foule qui
voyait ses gestes loquents crut qu'il dbitait son discours.

Aprs quelques secondes d'efforts pendant lesquelles il s'arracha
plusieurs poignes de cheveux gris, en tirant dessus comme s'il
peignait son chanvre, il dit:

Voil la chose: j'avais un discours  vous dire, mais je peux pas
en retrouver un mot, ce que a m'ennuie pour vous! enfin c'est
pour vous fliciter, vous remercier au nom de tous, et de bon
coeur.

Il leva la main solennellement:

Je le jure, foi de Gathoye.

Pour tre incohrent ce discours n'en remua pas moins M. Vulfran,
qui tait dans un tat d'me o l'on ne s'arrte pas aux paroles;
la main toujours appuye sur l'paule de Perrine il s'avana
jusqu' la balustrade du perron et se trouva l comme dans une
tribune o la foule le voyait:

Mes amis, dit-il d'une voix forte, vos compliments d'amiti me
causent une joie d'autant plus grande que vous me les apportez
dans la journe la plus heureuse de ma vie, celle o je viens de
retrouver ma petite-fille, la fille du fils que j'ai perdu; vous
la connaissez, vous l'avez vue  l'oeuvre, soyez srs qu'elle
continuera et dveloppera ce que nous avons fait ensemble, et
dites-vous que votre avenir, celui de vos enfants, est entre de
bonnes mains.

Disant cela, il se pencha vers Perrine, et sans qu'elle put s'en
dfendre la prenant dans ses bras encore vigoureux, il la souleva,
et, la prsentant  la foule, il l'embrassa.

Alors il s'leva une acclamation pousse et rpte pendant
plusieurs minutes par des milliers de bouches d'hommes, de femmes,
d'enfants; puis, comme l'ordre de la fte avait t bien rgl,
aussitt le dfil commena et chacun en passant devant le vieux
patron et sa petite-fille salua ou fit la rvrence.

Si tu voyais les bonnes figures, dit Perrine.

Cependant il y en eut qui ne furent pas prcisment radieuses:
celles des neveux, quand, la crmonie termine, ils vinrent
fliciter leur cousine.

Pour moi, dit Talouel qui avait voulu se donner le plaisir de se
joindre  eux, et qui d'autre part tenait  ne pas perdre de temps
pour faire sa cour  l'hritire des usines, je l'avais toujours
suppos.

Des motions de ce genre ne pouvaient pas tre bonnes pour la
sant de M. Vulfran; la veille de son anniversaire il se trouvait
mieux qu'il ne l'avait t depuis longtemps, ne toussant plus,
n'touffant plus, mangeant et dormant bien; le lendemain, au
contraire, la toux et les touffements avaient si bien repris que
tout ce qui avait t si pniblement gagn paraissait perdu de
nouveau.

Aussitt le docteur Ruchon fut appel:

Vous devez comprendre, dit M. Vulfran, que j'ai envie de voir ma
petite-fille, il faut donc que vous me mettiez au plus vite en
tat de supporter l'opration.

-- Ne sortez pas, mettez-vous au rgime lact, soyez calme, parlez
peu, et je vous garantis qu'avec le beau temps dont nous
jouissons, l'oppression, les palpitations, la toux disparatront,
et l'opration pourra se faire avec toutes chances de succs.

Le pronostic du docteur Ruchon se ralisa, et un mois aprs
l'anniversaire, deux, mdecins appels de Paris constatrent un
tat gnral assez bon pour autoriser l'opration qui, si elle
n'avait point toutes les chances pour elle, en avait cependant de
srieuses et de nombreuses: en l'examinant dans une chambre
obscure, on constatait que M. Vulfran avait conserv de la
sensibilit rtinienne, ce qui tait la condition indispensable
pour permettre l'opration, et l'on dcidait de la pratiquer avec
iridectomie, c'est--dire excision d'une partie de l'iris.

Comme on voulait l'endormir, il s'y refusa:

Non, dit-il, mais je demande  ma petite-fille d'avoir le courage
de me tenir la main; vous verrez que cela me rendra solide. Est-ce
trs douloureux?

-- La cocane attnuera la douleur.

L'opration faite, le patient ne recouvra pas la vue
instantanment, et cinq ou six jours s'coulrent avant que ne
comment la coaptation de la plaie de son oeil recouvert d'un
bandeau compressif.

Combien furent-elles longues pour le pre et la fille, ces
journes d'attente, malgr les assurances favorables de l'oculiste
rest au chteau pour pratiquer lui-mme les pansements
ncessaires; mais l'oculiste n'tait pas tout: que se passerait-il
si une reprise de la bronchite se produisait? Une crise de toux,
un ternuement ne pouvaient-ils pas tout compromettre?

Et de nouveau Perrine prouva les angoisses qui l'avaient accable
pendant la maladie de son pre et de sa mre. N'aurait-elle donc
retrouv son grand-pre que pour le perdre, et une fois encore
rester seule au monde?

Le temps s'coula sans complications fcheuses, et M. Vulfran fut
autoris  se servir, dans une chambre aux volets clos, et aux
rideaux ferms, de son oeil opr.

Ah! si j'avais eu des yeux, s'cria-t-il aprs l'avoir
contemple, est-ce que mon premier regard ne t'aurait pas reconnue
pour ma fille? Ils sont donc imbciles ici de n'avoir pas retrouv
ta ressemblance avec ton pre? Talouel serait donc sincre en
disant qu'il l'avait suppos.

Mais on ne laissa pas prolonger ses panchements: il ne fallait
pas qu'il prouvt des motions, ni qu'il tousst, ni qu'il et
des palpitations.

Plus tard.

Le quinzime jour le bandeau compressif fut remplac par un
bandeau flottant; le vingtime les pansements cessrent; mais ce
fut seulement le trente-cinquime que l'oculiste, revint de Paris
pour dcider un choix de verres convexes qui permettraient la
lecture et la vision  distance: avec un malade ordinaire les
choses eussent sans doute march moins lentement, mais avec le
riche M. Vulfran c'et t navet de ne pas pousser les soins 
l'extrme, et de ne pas multiplier les voyages.

Ce que M. Vulfran dsirait le plus, maintenant qu'il avait vu sa
petite-fille, c'tait de sortir pour visiter ses travaux; mais
cela demanda de nouvelles prcautions, et imposa de nouveaux
retards, car il ne voulait pas s'enfermer dans un landau aux
glaces closes, mais se servir de son vieux phaton, pour tre
conduit par Perrine, et se montrer  tous avec elle: pour cela il
importait de choisir une journe sans soleil, aussi bien que sans
vent et sans froid.

Enfin il s'en prsenta une  souhait, douce et vaporeuse, avec un
ciel bleu tendre, comme on en rencontre assez souvent en ce pays,
et aprs le djeuner Perrine donna l'ordre  Bastien de faire
atteler Coco au phaton.

Tout de suite, mademoiselle.

Elle fut surprise du ton de cette rponse, et du sourire de
Bastien, mais elle n'y prta pas autrement attention, occupe
qu'elle tait  habiller son grand-pre de faon qu'il ne ft
expos  n'avoir ni froid, ni chaud.

Bientt Bastien revint annoncer que la voiture tait avance, et
ils se rendirent sur le perron; Perrine, qui ne quittait pas des
yeux son grand-pre, marchant seul, arrivait  la dernire marche,
quand un formidable braiment lui fit tourner la tte.

tait-ce possible! Un ne tait attel au phaton, et cet ne
ressemblait  Palikare, mais Palikare lustr, peign, les sabots
brillants, habill d'un beau harnais jaune avec des houppettes
bleues, qui continuait de braire le cou tendu, et voulait venir
vers Perrine malgr le groom qui le retenait.

Palikare!

Et elle lui sauta  la tte en l'embrassant.

Ah! grand-papa, quelle bonne surprise!

-- Ce n'est pas  moi que tu la dois, c'est  Fabry qui l'a
rachet  La Rouquerie; le personnel des bureaux a voulu faire ce
cadeau  leur ancienne camarade.

-- M. Fabry est un bon coeur.

-- Mais oui, mais oui, il a eu une ide qui n'est pas venue  tes
cousins. Il m'en est venu une aussi  moi, qui a t de commander
 Paris une jolie charrette pour Palikare; elle arrivera dans
quelques jours, et ne sera trane que par lui, car ce phaton
n'est pas son affaire.

Ils montrent en voiture, et Perrine prit les guides:

Par o commenons-nous?

-- Comment par o? Mais par l'aumuche donc? Crois-tu que je n'ai
pas envie de voir le nid o tu as vcu, et d'o tu es partie?

Elle tait telle que Perrine l'avait quitte l'anne prcdente,
avec son fouillis de vgtation vierge, sans que personne y et
touch, respecte mme par le temps, qui n'avait fait qu'ajouter 
son caractre.

Est-ce curieux, dit M. Vulfran, qu' deux pas d'un grand centre
ouvrier, en pleine civilisation, tu aies pu vivre l de la vie
sauvage!

-- Aux Indes, en pleine vie sauvage, tout nous appartenait; ici,
dans la vie civilise, je n'avais droit  rien; j'ai souvent pens
 cela.

Aprs l'aumuche, M. Vulfran voulut que sa premire visite ft pour
la crche de Maraucourt.

Il croyait la bien connatre pour en avoir longuement discut et
arrt les plans avec Fabry, mais quand il se trouva dans
l'entre, et qu'il vit d'un coup d'oeil toutes les autres salles:
le dortoir o sont couchs les enfants aux maillots dans des
berceaux ross ou bleus, selon le sexe de l'enfant; le pouponnat
o jouent ceux qui marchent seuls; la cuisine, le lavabo, il fut
surpris et charm de reconnatre que par une habile distribution
et l'emploi de larges portes vitres, l'architecte avait ralis
le difficile idal  lui impos, qui tait que la crche ft une
vritable maison de verre o les mres vissent de la premire
salle tout ce qui se passait dans celles o elles ne devaient pas
entrer.

Quand du dortoir ils vinrent dans le pouponnat, les enfants se
prcipitrent sur Perrine en lui prsentant le jouet qu'ils
avaient aux mains, une trompette, une crcelle, un cheval de bois,
une poule, une poupe.

Je vois que tu es connue ici, dit M. Vulfran.

-- Connue! reprit Mlle Belhomme qui les accompagnait, dites aime,
adore; elle est une petite mre pour eux: personne comme elle qui
sache si bien les faire jouer.

-- Vous souvenez-vous, rpondit M. Vulfran, que vous me disiez,
que c'tait une qualit matresse de savoir crer ce qui est
ncessaire  nos besoins; il me semble qu'il en est une autre plus
belle encore, c'est de savoir crer ce qui est ncessaire aux
besoins des autres, et cela prcisment ma petite-fille l'a fait.
Mais nous ne sommes qu'au commencement, ma chre demoiselle: btir
des crches, des maisons ouvrires, des cercles, c'est l'a b c de
la question sociale, et ce n'est pas avec cela qu'on la rsout;
j'espre que nous pourrons aller plus loin, plus  fond; nous ne
sommes qu' notre point de dpart: vous verrez, vous verrez.

Quand ils revinrent dans la salle d'entre, une femme finissait
d'allaiter son enfant; vivement elle le redressa, et le prsenta 
M. Vulfran:

Regardez-le, monsieur Vulfran, c'est-y un bel fant?

-- Mais... oui, c'est un bel enfant.

-- Eh ben, il est ben  vous.

-- Vraiment?

-- J'en ai dj eu trois, que j'ai perdus;  qui doit-il de vivre
celui-l? Vous voyez s'il est  vous; Dieu vous bnisse, vous et
votre chre fille!

Aprs la crche ce fut la tour d'une maison ouvrire, puis de
l'htel, du restaurant, du cercle, et en quittant Maraucourt ils
allrent  Saint-Pipoy,  Flexelles,  Bacourt,  Hercheux, et sur
la route Palikare trottait joyeux, fier d'tre conduit par sa
petite matresse, dont la main tait plus doue que celle de la
Rouquerie, et qui ne remontait jamais en voiture sans l'embrasser,
-- caresse  laquelle il rpondait par des mouvements d'oreilles
tout  fait loquents pour qui savait les traduire.

Dans ces villages les constructions n'taient pas aussi avances
qu' Maraucourt, mais dj cependant pour la plupart on pouvait
fixer l'poque de leur achvement.

La journe avait t bien remplie, ils revinrent lentement avant
l'approche de la nuit; alors, comme ils passaient d'une colline 
l'autre, ils se trouvrent dominer la contre o partout se
montraient des toits neufs  l'entour des hautes chemines qui
vomissaient des tourbillons de fume; M. Vulfran tendit la main:

Voil ton ouvrage, dit-il, ces crations auxquelles, entran par
la fivre des affaires, je n'avais pas eu le temps du penser. Mais
pour que cela dure et se dveloppe, il te faut un mari digne de
toi, qui travaille pour nous et pour tous. Nous ne lui demanderons
pas autre chose. Et j'ai ide que nous pourrons rencontrer l'homme
de bon coeur qu'il nous faut. Alors nous vivrons heureux... en
famille.

FIN



      [1] On trouvait galement cette orthographe du mot dans la
deuxime moiti du XIXe sicle. [NdC]
      [2] La forme fminine _maline_, utilise, par exemple, au
XVIe, est reste jusqu' nos jours dans la prononciation vulgaire
et dans les patois. [NdC]





End of the Project Gutenberg EBook of En famille, by Hector Malot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN FAMILLE ***

***** This file should be named 13793-8.txt or 13793-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/7/9/13793/

Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
